Un médecin qui voit la vie en vert

Le Québec compte près de 19 000 médecins. À peine une poignée d’entre eux semblent activement engagés dans des actions ou des causes environnementales même si les effets délétères de l’environnement sur la santé ne sont plus à démontrer. Les médecins québécois sont-ils suffisamment préoccupés par les répercussions de l’environnement sur la santé des populations et des gens ? C’est la question que nous avons posée au Dr Éric Notebaert, urgentologue qui exerce à l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal et à la Cité de la santé de Laval, et qui est engagé dans des actions environnementales depuis 30 ans.

Les médecins québécois sont-ils suffisamment préoccupés de l’impact de l’environ

Selon vous, est-ce que les médecins du Québec se soucient assez des effets de l’environnement sur la santé ?

Non. Les médecins européens sont en général beaucoup plus inquiets de ces enjeux que nous ne le sommes au Québec. Les médecins québécois sont aussi moins impliqués dans les questions environnementales que nos collègues de Colombie-Britannique, par exemple. Je pense que nous avons énormément de travail à faire dans ce domaine au Québec.

Comment expliquez-vous ce manque d’intérêt ?

Je n’ai pas de bonnes explications parce que nous avons, ici aussi, beaucoup d’ONG très actives en environnement, comme Nature Québec, Équiterre, Greenpeace, la Fondation Suzuki, et bien d’autres. Pourquoi les médecins sont-ils si absents du débat ? Sincèrement, je me l’explique mal.

Ce serait important qu’ils s’impliquent davantage, selon vous ?

Les médecins sont des gens qui jouissent d’une notoriété certaine dans la société et qui ont à coeur la santé des populations. Mais quand on leur demande de prendre position dans des dossiers un peu en périphérie de leur travail quotidien, plusieurs n’osent pas le faire. C’est triste et c’est assez déplorable. Il faut qu’ils se prononcent, qu’ils brassent la cage aux gouvernements et aux décideurs afin de faire avancer les choses dans le bon sens. On ne peut pas rester les bras croisés.

Plusieurs vous diront que leur pratique les accapare totalement.

C’est l’excuse facile et classique : « Je suis tellement occupé, j’ai tellement de patients à voir, je la fais déjà ma contribution sociale. » Moi, je dis non, ce n’est pas vrai. Ce n’est pas très compliqué de s’impliquer dans son hôpital ou sa communauté afin d’améliorer les choses sur le plan  environnemental et il faut absolument le faire.

Vous êtes inquiet de l’impact de l’environnement sur la santé des populations ?

Au risque de me répéter, si on ne fait rien, les choses ne peuvent que se détériorer. Un exemple : quand on regarde la question des îlots de chaleur en milieu urbain, c’est particulièrement inquiétant.

Au début de ma pratique, il y a 20 ans, c’est un phénomène qu’on ne connaissait presque pas. Maintenant il y a de plus en plus de morbidité et de mortalité causées par la chaleur extrême. On le voit, l’été, dans les urgences. On accueille des personnes âgées déshydratées provenant de leurs domiciles ou de centres d’accueil, souffrant de coups de chaleur parce que celle-ci devient insupportable dans les grandes villes. Et ce n’est que la pointe de l’iceberg.

Quelles sont les pires menaces environnementales sur la santé ?

Ce sont évidemment les grandes questions comme le réchauffement climatique, l’accès à l’eau de qualité, la perte de la biodiversité, les problèmes gigantesques de pollution. À cela, il faut ajouter l’élévation du niveau des mers, la fonte des glaciers, etc. Ne pas s’attaquer rapidement à ces problèmes, c’est faire l’autruche et amplifier l’intensité et la fréquence des catastrophes naturelles et des migrations de réfugiés climatiques.

Trouvez-vous que les directions de santé publique (DSP ) font bien leur travail de protection de la santé publique dans les dossiers liés à l’environnement

?

Mon opinion est celle d’un médecin intéressé par la question environnementale depuis 30 ans.

J’ai souvent été déçu par certaines DSP dans des dossiers qui me préoccupent. En Mauricie, où j’ai fait des conférences dans la région à propos des risques pour la santé associés au nucléaire civil, nous avons eu un échange assez vigoureux avec la DSP locale.

Quels sont ces risques ?

Deux méta-analyses et une étude cas-témoin ont démontré une association claire entre la présence de centrales nucléaires et l’incidence plus élevée de leucémie chez les enfants de moins de 10 ans et leur mortalité accrue.

Ces données récentes sont très préoccupantes. Or, la DSP de la Mauricie nous a dit : « Si on ne nous démontre pas qu’il y a plus de cancers autour de Gentilly même, alors on préfère croire ce que dit Énergie atomique du Canada, Hydro-Québec, les organismes de réglementation et il n’y a pas lieu de s’inquiéter. » Je trouve cela un peu court comme réflexion. Et ce n’est pas le seul exemple.

Il y a pourtant des DSP qui dénoncent des situations même embarrassantes pour le gouvernement.

C’est exact. La DSP de Montréal a mis ses culottes, elle n’a pas eu peur de critiquer le projet du ministère des Transports dans son projet de réfection de l’échangeur Turcot, projet absolument rétrograde et digne des années 1950, qui oblitère totalement le transport en commun et les transports actifs. Elle a aussi critiqué le projet de déménagement du Casino. Cette DSP est très articulée et défend bien la santé publique. Je n’ai que des éloges à son endroit. Les DSP de Québec et de Chaudière-Appalaches s’étaient aussi opposées avec raison au projet de terminal méthanier Rabaska à Lévis.

Par quoi devrait-on remplacer les énergies fossiles ?

On a le choix du nucléaire avec ses risques pour la santé, avec son gigantesque problème toujours non résolu des déchets radioactifs. Mais on peut aussi aller vers les économies d’énergie (nous sommes parmi les plus grands gaspilleurs de la terre), ou les énergies aux impacts nuls ou absolument  négligeables : la géothermie, l’éolien, le solaire, l’énergie marée-motrice, etc.

Les médecins de Sept-Îles qui sont descendus dans la rue pour manifester contre le projet d’exploration et d’exploitation de l’uranium ont été rabroués par le Collège des médecins du Québec. Quel message cela leur envoie-t-il ?

Ces médecins ont eu plusieurs prises de position très courageuses. Ça ne me dérange pas du tout de le redire, à mon sens, le Collège s’est complètement trompé dans ce dossier en condamnant leur geste. Ces médecins ont eu une attitude très responsable et admirable en alertant et en protégeant la santé de la population.

Plus d’une vingtaine de médecins d’une même ville qui dénonçaient des risques environnementaux, c’était du jamais vu au Québec. Cela vous inspire ?

Je pense et j’espère qu’il y a une tendance de fond qui s’amorce et qu’on verra de plus en plus de mobilisation des médecins québécois sur des questions environnementales. Si le rôle des médecins est de prévenir et de s’occuper de la santé globale, ils doivent aussi agir à l’extérieur de leur hôpital ou de leur cabinet. Je crois que nous sommes à la veille d’avoir un groupe de médecins plus engagés dans l’environnement au Québec. Les médecins qui s’impliquent sur ce plan travaillent fort et font cela en plus de leur travail habituel. Ils s’investissent beaucoup dans des dossiers qui leur tiennent à coeur.

S’occuper d’environnement, c’est aussi important à long terme que de traiter les maladies.

Pour l’instant, les médecins québécois impliqués dans des causes ou des actions environnementales opèrent en silo. À quand une coalition ?

Les réseaux actuels se connaissent de plus en plus. Il faudrait qu’il y ait un groupe de médecins québécois bien constitué. Je crois que la branche québécoise de CAPE (Canadian Association of Physicians for the Environment) pourrait le faire ou encore peut-être celle du Comité santé et environnement du Collège québécois des médecins de famille.

Mais pour coordonner les activités, cela prend des ressources que nous n’avons pas. Maintenant, tout le monde le fait de façon bénévole et il n’y a que peu de coordination. C’est un problème auquel il va falloir s’attaquer. Je suis tout à fait convaincu que la santé et l’avenir de la planète passent par l’environnement. Si nous continuons ainsi, il est évident que l’humanité court à sa perte.

Un médecin engagé contre l’énergie nucléaire

Urgentologue à Montréal, le Dr Éric Notebaert est probablement le médecin le plus engagé dans le mouvement d’opposition à l’énergie nucléaire au Québec. Il est président de la section québécoise de la Physicians for Global Survival, la branche canadienne de l’International Physicians for the  revention of Nuclear War, une association fondée par des médecins russes et américains qui a remporté le prix Nobel de la Paix en 1985.

Créée pour prévenir une guerre nucléaire, cette association a débordé sur d’autres questions et s’est opposée à toutes les armes de destruction massive, ce qui amené le Dr Notebaert à s’engager sur la question des mines antipersonnelles, notamment au Cambodge.

Le Dr Notebaert milite également au sein du Comité Environnement du Collège québécois des médecins de famille, il est membre de l’Association canadienne des médecins pour l’environnement ainsi que du Cercle scientifique de la Fondation David-Suzuki.

Un médecin dérangeant

Le Dr Notebaert dérange. Au grand dam de certains groupes, il présente des conférences pour mettre en garde les populations qui vivent à proximité de la centrale nucléaire Gentilly. Il s’est impliqué dans le dossier de l’exploration et de l’exploitation de l’uranium sur la Côte-Nord et à Mont-Laurier. Il a aussi réussi à rallier plus d’une centaine de médecins à ses préoccupations environnementales, des médecins qui l’endossent dans ses prises de position publiques, comme il l’a fait contre la réfection de Gentilly 2.

Outre la question énergétique et du nucléaire, ce médecin à vélo s’intéresse de près à deux autres dossiers environnementaux, les hôpitaux verts et les transports actifs.

En urgentologue qu’il est, il estime qu’il y a urgence à réagir. Il croit que le réchauffement climatique, l’accès à une eau de qualité, la perte de la biodiversité, les immenses problèmes de pollution, l’élévation du niveau des mers et la fonte des glaciers représentent les plus grandes menaces à la survie des individus et même de l’humanité. À cela, il faut ajouter l’élévation du niveau des mers et la fonte des glaciers, etc.

« Ne pas s’attaquer rapidement à ces problèmes, commente-t-il, c’est faire l’autruche et amplifier l’intensité et la fréquence des catastrophes naturelles et des migrations de réfugiés climatiques. »

Le Dr Éric Notebaert est-il médecin ou environnementaliste ? Ou médecin environnementaliste ?

« L’environnement, explique-t-il, c’est mon dada. Je fais de la médecine depuis 20 ans. J’ai eu la chance de prendre une année sabbatique et d’étudier en environnement et santé en Nouvelle-Zélande l’an dernier. C’est un programme fascinant. Je suis maintenant tout à fait convaincu que les grands problèmes de santé et d’environnement sont intimement liés. Peu à peu, je vais probablement faire plus d’environnement et moins de médecine. »

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