Un nouveau parc au nord du Nord

Mythiques, spectaculaires, les Torngat seront protégés. Après des années de tergiversation, on s’apprête à y créer enfin le parc de la Kuururjuaq.

«Nous prévoyons inaugurer le parc au début de l’an prochain», disait le directeur du Service des parcs du ministère du Développement durable, de l’Environnement et des Parcs, Serge Alain, peu avant le déclenchement des récentes élections. «L’étude du territoire, commandée à l’Administration régionale Kativik, est terminée depuis plusieurs mois.»

«Nous sommes encore loin du décret du Conseil des ministres, mais ce n’est plus qu’une question de mois, et non d’années», promettait Pascal D’Astous, attaché politique du ministre Claude Béchard.

Le parc de la Kuururjuaq (nom inuit de la spectaculaire rivière Korok) s’étend entre la baie d’Ungava et la frontière séparant le Québec du Labrador, couvrant à peu près le bassin de la rivière Korok, qui coule sur 160 km. Il aura 4 274 km2, presque trois fois la superficie de celui du Mont-Tremblant. Il comprend quelques-unes des plus hautes montagnes de l’est du pays, dont le mont D’Iberville (1 646 m), le plus haut sommet à l’est des Rocheuses.

De son côté, le gouvernement fédéral a créé un parc contigu presque deux fois plus grand sur le versant labradorien, la réserve de parc national des Monts-Torngat. «Nous avons rencontré nos collègues fédéraux pour assurer une gestion efficace du territoire, dit Serge Alain. Nous allons surveiller conjointement les espèces et les visiteurs allant d’un parc à l’autre, pour assurer leur sécurité.»

C’est là un aspect fondamental dans ce pays lointain, toujours sujet à un climat capricieux et meurtrier, même l’été. Il y a deux ans, deux Américains ont été ensevelis sous la neige au sommet du mont D’Iberville, en plein mois de juillet, et y sont morts gelés, leur téléphone oublié dans leur tente, plantée près de la Korok. Les ours blancs abondent sur la côte, dans la baie Qarlituranga et près de l’anse Tasiujakuluk, où se jette la Korok. Les visiteurs devront être accompagnés de guides inuits armés.

Les 776 habitants de Kangiqsualujjuaq, le village le plus à l’est du Nunavik, se réjouissent de la création de ce parc. On y embauchera une bonne partie du personnel. Selon l’Administration régionale, 140 personnes ont un emploi dans ce village, qui enregistrait en 2004 le plus haut taux de chômage (69%) de tout le Nunavik. Le revenu moyen se situait à 12 784 dollars en 2001, 8 000 dollars de moins que pour le reste de la population du Québec. Kangiqsualujjuaq comptait 85 prestataires de l’aide sociale en 2004 et avait un taux de natalité sept fois plus élevé que la moyenne québécoise. Le nombre d’habitants a bondi de 9,3% de 2001 à 2004!

Les fonctionnaires estiment que le parc de la Kuururjuaq attirera 300 visiteurs par an (après quelques années), pour des retombées économiques de deux millions de dollars. Mais les touristes se font attendre dans les parcs fédéraux du Nunavut, de l’autre côté du détroit d’Hudson.

«Il faut éviter les comparaisons, dit Serge Alain. Le parc de la Kuururjuaq est plus accessible, car il est situé à une quinzaine de kilomètres de Kangiqsualujjuaq, desservi quotidiennement par Air Inuit. Les visiteurs seront attirés par les splendeurs naturelles du parc, mais aussi par la culture inuite locale. Kangiqsualujjuaq est une des dernières localités autochtones authentiques.»

Cette culture se fait sentir jusque sur le tarmac de son minuscule aérodrome, où l’on accueille les gens en français, en anglais et, surtout, en inuktitut. Au village, on découvre la légende d’Annanack, le premier des Inuits de la région.

Actuellement, l’industrie touristique locale consiste en une dizaine de pourvoiries, qui se partagent 3 000 clients (américains pour les quatre cinquièmes), venus chasser le caribou ou pêcher le légendaire omble chevalier, l’omble de fontaine (truite mouchetée) et le saumon. Un voyage type dure une semaine et coûte entre 3 500 et 6 000 dollars, ce qui comprend le transport aérien, l’hébergement et les guides.

«Le tourisme dans le parc se fera surtout de mars à octobre, prévoit Serge Alain. On y pratiquera le ski de randonnée et la raquette au printemps, lorsque le parc sera accessible en motoneige. L’été, ce sera du canot et du kayak sur la Korok ainsi que sur la côte, qui est facilement accessible par la mer depuis Kangiqsualujjuaq. Plusieurs sentiers de randonnée seront aménagés sur le mont D’Iberville et près de la spectaculaire chute Korluktok, où subsiste la forêt la plus septentrionale du Québec. À cet endroit, épinettes, mélèzes et bouleaux à papier bénéficient d’un microclimat exceptionnel, dans une vallée en auge très encaissée.»

Dans le secteur du mont Haywood, on trouve une forêt de peupliers baumiers, accrochée sur une falaise qui surplombe le lac Tasiguluk. En aval de la Korok, un paysage composé d’une moraine glaciaire et de dunes comprend aussi une petite forêt de bouleaux. Le troupeau de caribous de la rivière George fréquente régulièrement ce lieu démesuré. À l’embouchure de la Korok, il n’est pas rare d’observer phoques, ours blancs et bélugas.

Le territoire recèle plusieurs espèces menacées, 125 espèces d’oiseaux, 25 de mammifères, 24 de poissons et de nombreux insectes rares, dont une vingtaine d’espèces de carabidés (des coléoptères — plus de 900 espèces au Canada! —, qui sont de bons indicateurs de l’intégrité d’un milieu naturel). On entend parfois le coassement de la grenouille des bois, et les Inuits signalent la présence de salamandres et de couleuvres près de la Korok.

On trouve partout les lichens, les petites graminées et les fleurs arctiques qui parsèment un paysage où se mélangent la taïga, la toundra forestière et la toundra arctique. C’est la patrie de spectaculaires colonies de linaigrettes.

À bien des endroits, on n’a qu’à se pencher pour apercevoir des quarmak thuléens (maisons souterraines), des microlames en quartzite prédorsétiennes (pointes de flèches ou lames d’équarrissage) et des vestiges de maisons longues dorsétiennes. Autant de preuves du passage des populations paléoesquimaudes et néoesquimaudes venues de Sibérie ou du Groenland, par l’île de Baffin, il y a plus de 4 000 ans. On a multiplié les fouilles archéologiques dans cette région.

Le territoire abrite aussi les vestiges de nombreux postes de traite de la Compagnie de la Baie d’Hudson, de même que ceux de la Job Brothers Fishery et de missions catholiques, anglicanes et moraves (des Frères bohêmes), établies entre 1830 et 1965. La côte, notamment au Labrador, fut fréquentée par les Thuléens vers l’an 1000, ainsi que par les Norrois (Vikings) du Groenland et des explorateurs comme Jean Cabot (1497), Pierre-Esprit Radisson, Médard Chouart Des Groseilliers (1683) et Louis Jolliet.

Les explorateurs modernes utilisent une piste d’atterrissage aménagée en amont de la Korok. De cet endroit, les touristes gravissent facilement le mont D’Iberville jusqu’à un plateau situé au sud-est du sommet. On y jouit d’une vue renversante sur la vallée de la Korok et les pics environnants, souvent coiffés de glaciers et abritant des lacs gelés en permanence.

Divers claims diamantifères ont été accordés en périphérie de la future zone protégée (voir géographica, mars-avril 2001). Mais le territoire du parc exclut toute activité minière ou de pourvoirie. Le parc comptera plusieurs refuges. Son aménagement coûtera plus de huit millions de dollars. Le gouvernement québécois est propriétaire du territoire et des bâtiments, mais confie l’aménagement et la gestion du parc à l’Administration régionale Kativik.

Ours blancs
Pas un bruit de moteur. Que le sifflement du vent sur notre tente. Ou le murmure des ruisseaux qui dévalent les pentes escarpées du fjord Nachvak, dans le nord du Labrador. Un paysage dantesque. Des montagnes qui se jettent dans la mer. Des glaciers suspendus au-dessus de lacs émeraude. De vastes étendues de pierre et d’herbe, battues par le vent et foulées par de petits troupeaux de caribous. Le bout du monde.

C’est ici que j’ai frôlé la mort.

Nous y avons planté notre petite tente il y a quatre jours, à plus de 120 km de Kangiqsualujjuaq. Notre guide, de la Pourvoirie du Lac Rapide, vient nous récupérer après-demain. Il est minuit le 30 juillet et… j’ai froid! Pendant que nous enfilons des vêtements plus chauds, j’entends une curieuse respiration. Un son guttural. Délicatement, j’ouvre la fermeture éclair de la tente et je jette un œil vers les cairns sous lesquels nous avons enfoui notre nourriture lyophilisée, derrière la tente. Le temps de me glisser dehors, fusil à l’épaule et bombe sonore à la main, je fais face à un jeune ours polaire reniflant un de nos sacs à dos.

Le son strident n’impressionne pas cette bête de 500 kilos, qui s’avance vers moi. L’ours prend son temps. Ses pattes sont plus larges que ma cuisse. Sa tête arrive à mes épaules. Je vois ses griffes de plusieurs centimètres frôler la tente — il semble aussi gros qu’elle! Je mets le monstre en joue, moi qui n’ai jamais tiré de ma vie… Le coup part, à deux mètres. Nanouk détale vers l’océan.

Ma conjointe se jette sur la radio à ondes courtes… Huit longues heures plus tard, notre guide pose son hydravion sur le lac Adams. Après un vol spectaculaire au-dessus des pics et des glaciers des Torngat, nous nous posons sur la rivière Barnoin. Les jeunes Inuits, qui connaissent notre histoire, affirment que nous avons eu de la chance. Un mâle plus expérimenté n’aurait pas hésité à déchirer notre tente…

Comment s’y rendre
Air Inuit offre des vols quotidiens vers Kuujjuaq et Kangiqsualujjuaq, sauf le dimanche. Il est ensuite possible de se faire déposer sur le territoire de son choix en ayant recours aux services d’une pourvoirie ou d’un transporteur privé. Sur la côte, il est fortement recommandé de faire appel à un guide.
Pourvoirie du Lac Rapide: 491, R. R. 1, Lyster (Québec) G0S 1V0. Tél. et téléc.: 418 949-2549 (d’octobre à mai); tél.: 819 389-5832 (de juin à septembre).
Air Inuit: C. P. 89, Kuujjuaq (Québec) J0M 1C0. Tél.: 819 964-2935 ou 1 800 361-2965.
Association touristique du Nunavik: C. P. 779, Kuujjuaq (Québec) J0M 1C0. Tél.: 1 888 594-3424.

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