Un registre québécois pour mieux traiter les lymphomes

Près de 3 000 Canadiens ont succombé à un cancer du sang appelé lymphome, l’an dernier. Pour réduire le nombre de décès, des chercheurs de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, à Montréal, ont créé un « catalogue » utile lorsqu’un médecin veut ajuster le traitement à l’état de santé de son patient.

Nephron / wikimedia commons

Environ 68 % des 11 000 Canadiens ayant reçu un diagnostic de lymphome en 2021 y survivront, fort heureusement. Toutefois, les autres perdront la bataille contre ce cancer qui prend naissance dans les lymphocytes, un type de globule blanc dont la mission consiste à combattre les infections. Afin de mieux comprendre pourquoi deux patients recevant le même traitement peuvent réagir très différemment — guérison pour l’un, décès pour l’autre —, l’hôpital Maisonneuve-Rosemont du CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal et le Centre de commercialisation en immunothérapie du cancer (C3i), un organisme sans but lucratif reconnu comme centre fédéral d’excellence en commercialisation et en recherche, ont mis sur pied en 2017 le Registre des lymphomes.

« Il s’agit d’une banque de données sur les lymphomes qui ont déjà été traités ou sont en cours de traitement, laquelle permet aux médecins de comparer la situation clinique de leurs patients à chaque moment », explique la Dre Isabelle Fleury, responsable du Registre des lymphomes, hématologue et oncologue médicale à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont. Par exemple, un médecin peut consulter le registre pour connaître les effets secondaires de différents traitements selon ce qui a été signalé pour les patients inscrits dans la banque. Il peut également voir leurs résultats de biopsies et de prises de sang, ou encore prendre connaissance de leurs expériences quotidiennes avec la maladie, rapportées à l’aide de questionnaires.

Ces informations obtenues « dans la vraie vie » complètent les données recueillies lors des essais cliniques des traitements. « Dans les études cliniques, les cohortes de patients sont sélectionnées selon certains critères d’éligibilité. Par exemple, on va choisir de ne tester le médicament que chez des gens dont la fonction rénale est intacte. Mais dans la réalité, le profil des patients qu’on doit traiter peut être différent, ajoute la médecin. Plutôt que d’attendre pendant plusieurs années les résultats d’une nouvelle étude, les oncologues peuvent utiliser le registre pour confirmer leurs stratégies thérapeutiques en fonction de données colligées en dehors des études cliniques. »

Dans certains cas, l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux (INESS) demande des données issues de la vie réelle pour confirmer les études cliniques. C’est le cas avec la nouvelle immunothérapie révolutionnaire CAR T-cell, arrivée au Canada en 2018, qui coûte près d’un demi-million de dollars par patient. « Ce traitement, qui consiste à transformer génétiquement les lymphocytes du patient pour leur faire reconnaître les lymphomes et les détruire, fait toute une différence pour certains patients. »

La Dre Fleury est persuadée que l’existence de ce registre améliore la prise en charge des gens qui souffrent de lymphomes. « Pour augmenter le taux de guérison, il faut mieux connaître le profil personnel de nos patients, leur tumeur et leur réponse aux traitements. »

Ce catalogue de tumeurs permet en outre aux médecins traitants de générer des hypothèses pour de futures études cliniques, par exemple en faisant des liens entre un profil génétique et de mauvais pronostics.

Plus de 80 sortes de lymphomes à démystifier

Le principal défi dans le combat contre les lymphomes, c’est l’hétérogénéité de ce cancer qui englobe une variété de formes, souligne Isabelle Fleury. Les lymphomes non hodgkiniens sont les plus courants (85 % des cas). Ils se déclinent en plusieurs dizaines de sous-types. Les lymphomes hodgkiniens, beaucoup plus rares (15 % des cas), englobent quelques sous-types également. Toutes ces tumeurs affectent le système lymphatique, soit les vaisseaux, les ganglions et les organes tels que la moelle osseuse, la rate ou le foie. Le système lymphatique constitue l’une des parties les plus importantes du système immunitaire, car il protège le corps contre les maladies et les infections.

« Tous les grands centres hospitaliers, en France, aux États-Unis ou en Allemagne, ont un registre de lymphomes. Le Québec n’avait pas ce genre de banque de données pour analyser et bien représenter l’hétérogénéité de ce cancer », mentionne la Dre Fleury.

La mise sur pied du registre a d’ailleurs suscité l’engouement des médecins. L’hôpital du Sacré-Cœur-de-Montréal et le CHU de Québec-Université Laval se sont joints à l’initiative. N’eût été la COVID-19, qui a ralenti le développement du registre, le Centre universitaire de Sherbrooke et le CUSM feraient aussi partie de l’aventure. Deux partenariats qui devraient toutefois se concrétiser sous peu.

« Comme médecin, on veut donner un traitement et avoir un résultat chaque fois, raconte la responsable du registre. Malheureusement, on n’y est pas totalement. Et la solution se trouve dans le patient, dans son sang, son métabolisme, sa tumeur. Le registre va nous permettre de suivre l’évolution des tumeurs selon le profil des gens, et ainsi de mieux déterminer comment attaquer le cancer. » C’est également l’opinion de la société pharmaceutique AstraZeneca, qui a annoncé en décembre dernier offrir un soutien financier au registre.

L’engouement se fait également sentir du côté des patients : 1 100 Québécois atteints de lymphomes sont actuellement inscrits dans le registre, un chiffre destiné à augmenter avec l’adhésion de nouveaux centres hospitaliers. « Plus de 88 % de nos patients acceptent de transmettre leurs données cliniques et personnelles, leurs résultats de biopsies et de prises de sang, ou encore de remplir des questionnaires sur leurs expériences avec la maladie, les traitements, les effets secondaires, précise la Dre Fleury. Les gens sont fiers de s’impliquer et de mettre leur maladie à contribution pour faire avancer la science. »

Augmenter la qualité de vie

Les données colligées dans le registre permettront en outre de valider des aspects difficiles à vérifier par des études cliniques traditionnelles avec cohortes, comme le point de vue des patients sur la maladie, sur la qualité de leur sommeil, sur leur portefeuille, etc. 

Par exemple, grâce aux données du registre, il est possible d’analyser divers effets liés au mode d’administration du traitement, intraveineux ou oral, notamment. Le traitement intraveineux demande aux patients d’aller régulièrement à l’hôpital, et donc d’arrêter de travailler, ce qui a une incidence économique pour la personne et pour la société. Lorsque la médication est prise oralement, les patients peuvent continuer leurs activités.

D’autre part, les lymphomes hodgkiniens ont un profil particulier : le taux de rémission, qui atteint de 85 % à 95 %, est beaucoup plus élevé que celui des lymphomes non hodgkiniens. « Par contre, les gens ont un grand risque de décéder d’un infarctus ou d’un deuxième cancer dans les années qui suivent, à cause de la chimiothérapie et/ou de la radiothérapie. On cherche donc à diminuer la toxicité à long terme en suivant les patients toute leur vie », révèle la Dre Fleury.

« Avec le registre, on ne vise pas seulement à augmenter le taux de guérison, mais aussi à améliorer la qualité de vie ; c’est important pour moi ! » conclut-elle.