Une crise de l’eau à Montréal. Vraiment?

Les Montréalais ne peuvent boire directement l’eau du robinet depuis mercredi. Parce qu’il y a risque de contamination. Or, personne n’a été malade, il ne s’agit que d’appliquer une mesure préventive: faire bouillir l’eau ou l’acheter en bouteille. Mais pour certains, il s’agit presque d’une crise. Vraiment?

« L’eau n’est pas nécessaire à la vie. Elle est la vie. »1 disait l’écrivain Saint-Exupéry. Non seulement la vie est née dans l’eau, mais nous avons ensuite, comme tous les êtres vivants, préservé ce « milieu aqueux » en nous, dans et autour chacune de nos cellules. Nous sommes en eau. Aux deux-tiers, en tout cas.

La salubrité de l’eau fut par ailleurs un des grands défis de l’urbanisation: la concentration croissante des déchets humains versés dans les cours d’eau où les habitants s’approvisionnaient a causé de terribles épidémies, qui ont décimé des populations entières.

Je ne sais pas si nous avons l’équivalent à Montréal, mais je suggère d’ailleurs, entre le Louvre et la Tour Eiffel, une visite des égouts de Paris, que j’ai faite il y a dix jours, où on décrit très bien l’ampleur des travaux historiques ayant permis à la fois d’évacuer l’eau souillée et d’assurer l’approvisionnement en eau propre de cette ville en forte croissance ces derniers siècles. C’est fascinant.

Avant même la découverte des « microbes », on avait compris qu’il fallait assainir l’eau. Pour en disposer: d’abord simplement par des égouts couverts, puis des systèmes collecteurs de plus en plus complexes. Pour l’amener: par des aqueducs et des pompes, jusqu’aux fontaines publiques. La gestion de l’eau fut un moteur de l’urbanisation de Paris comme de toutes les grandes villes, ce qui a permis la croissance des populations.

Les ingénieurs ayant conçu et construit ces infrastructures fabuleuses ont sans doute contribué bien davantage au contrôle des épidémies et à la survie des peuples que nous, les médecins.

Peut-être l’inquiétude ressentie aujourd’hui est-elle une liée à notre perception intuitive de l’importance vitale de disposer d’une eau bonne à boire? Mais un incident relié à une station de traitement de l’eau suivi de mesures préventives adéquates n’est pas une crise, même si des questions légitimes peuvent se poser.

Évitons également d’amalgamer le problème de l’eau avec les pannes informatiques de métro ou la corruption dans la construction : jusqu’à preuve du contraire, il n’y a aucun lien apparent.

Bien sûr, nous avons vécu dans un certain inconfort depuis mercredi. Mais personne ne semble avoir été malade ni hospitalisé. Et aucun mort. Nous avons le secret des crises sans conséquence réelles.

Il faut le rappeler: nous avons un excellent système de distribution d’eau. Mais des accidents, ça peut arriver. Si je comprends bien, dès que les responsables de la centrale Atwater ont réalisé le risque de contamination (sans contamination prouvée, ce qui est bien différent), on a émis des avis pour demander de faire bouillir. Et même des appels automatiques, d’après ce que j’ai entendu à la radio.

Certains se plaignaient de n’avoir pas été au courant. Bien sûr, si on n’a pas ouvert la télévision ni la radio et qu’on n’est pas allé sur Internet, il était un peu difficile de savoir ce qui se passait, disons à l’heure du midi. Mais comment mieux aviser? Placer des crieurs dans les rues? 

Dans mon hôpital, les mesures palliatives étaient en place très tôt. À mon arrivée au travail, vers 15h00 hier après-midi, les avis étaient bien visibles sur tous les robinets et les abreuvoirs, de grosses bouteilles distributrices avaient été placées sur les unités de soins et les machines à café et à glace étaient toutes condamnées.

Mais nous pourrions certainement apprendre des événements des derniers jours. D’abord au sujet du problème lui-même. Mais aussi, dans le cadre d’une plus vaste réflexion à propos de l’accès à l’eau propre.

Parce que les graves difficultés d’accès à l’eau pour une grande partie de la population de la Terre, on en parle bien peu chez nous. Voilà une belle occasion.

C’est peut-être un peu abstrait pour nous, la ressource coule abondamment et nous pouvons la gaspiller sans même en prendre conscience. Mais l’OMS nous rappelle que beaucoup de gens n’ont aucun accès à l’eau salubre dans le monde. Et nous n’avons pas la même définition que l’OMS, pour qui une eau « accessible » peut être utilisée à moins d’un kilomètre de l’endroit où elle est prélevée. On est loin des dix robinets par maison.

Combien d’humains sont ainsi affectés? L’OMS affirme que plus d’un milliard de personnes n’ont accès à aucune eau salubre. À l’année, pas durant quelques heures au mois de mai. Voilà une crise. Concernant l’évacuation des eaux usées, 2.6 milliards d’humains n’ont même pas accès à de simples latrines. Imaginez un peu les conditions sanitaires. Voilà une autre crise.

Ce qui entraîne des épidémies dont il faut bien mesurer l’ampleur: 1,6 million de personnes meurent annuellement dans le monde de simples diarrhées, habituellement causées par une eau non potable. Dont 90% sont des enfants. Et des centaines de millions de personnes infectées par divers parasites aux conséquences plus ou moins funestes.

Leur donner accès à l’eau constituerait initialement une dépense, dont nous aurions d’ailleurs amplement les moyens, mais elle rapporterait beaucoup, même sur le strict plan économique: l’OMS parle de 3$ à 34$ en retour par dollar investi.

Au fait, nul besoin d’aller loin pour constater: tout près de chez nous, plus d’une centaine de communautés autochtones n’ont que peu ou pas d’accès à de l’eau potable. Dans notre pays dit « développé ». Une honte. Une autre crise. Dont on ne parle pas. Ni des conséquences graves sur la vie et la santé des gens qui y vivent.

Il faut le répéter: l’eau est un bien public fondamental qu’il faut protéger et rendre accessible à tout le monde. Ce qui serait déjà un pas de géant pour améliorer la santé et réduire les inégalités, ici comme ailleurs dans le monde. Imaginons simplement le sourire d’un enfant ayant échappé à la mort en s’abreuvant à une eau saine.

Profitons de notre « crise de l’eau » pour penser aussi, un peu, à lui et à tous ceux qui souffriront vraiment de manquer d’eau.

 

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Ajout, 23 mai à 22h15. « Le maire de Montréal, M. Michael Applebaum, déclare la levée de l’avis d’ébullition préventif émis hier matin pour tous les secteurs qui étaient concernés. » Communiqué. Le drame est terminé.

Ajout, 24 mai en soirée: à écouter, sur fond de musique dramatique, ce très savoureux collage des commentaires les plus dramatiques à propos de cette crise grave, provenant de Plus on est de fous, plus on lit (RC).

1. Citation de Saint-Exupéry. Perdu dans le désert suite à une panne d’avion, il a failli mourir par manque d’eau. Il nous a décrit comment il sentait la vie le quitter doucement, au fur et à mesure qu’il se déshydratait, apparemment sans souffrance. Lors d’une émission des Docteurs à propos de l’eau et la santé, je l’avais d’ailleurs cité. Mais un problème de coordination avait plutôt conduit à un amusant quiproquo que vous pouvez entendre ici.

Et merci à Salwa Maljouji et Matthieu Dugal qui m’ont donné l’idée de cette chronique.

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Merci de faire cette réflexion. Faire bouillir l’eau une petite minute n’est quand même pas sorcier, il suffit de prévoir. La population est de plus en plus adepte de l’eau embouteillée quand nous bénéficions d’une eau potable saine qui fait l’envie de beaucoup de pays que vous avez cités. Il est certain que la ville de Montréal n’a jamais connu un tel évènement mais dans ma région, il nous est arrivé de devoir faire bouillir l’eau sur une période de plusieurs jours, et on ne s’en porte pas plus mal. Ils survrivront et en parleront longtemps.