Une fête des Mères spéciale pour les vaccinées ?

Nos mamans, que nous ne pouvons pas serrer dans nos bras depuis trop longtemps, mériteraient bien une fête des Mères « normale » ce dimanche. Mais ce serait encore trop risqué, même pour celles déjà vaccinées.

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Le gouvernement du Québec n’a pas assoupli les règles de rassemblement pour la fête des Mères, et d’après plusieurs experts consultés, il a raison. « On a encore beaucoup trop de cas dans la communauté », affirme la Dre Maryse Guay, professeure de santé communautaire à l’Université de Sherbrooke, spécialiste des vaccins et membre du Comité sur l’immunisation du Québec. 

Malgré les mesures sanitaires, Québec détecte encore environ 800 cas d’infection au coronavirus par jour. Et ce nombre est probablement sous-estimé, puisque dans le plus récent sondage de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), seules 55 % des personnes ayant eu des symptômes évocateurs de la COVID-19, ou ayant été en contact avec quelqu’un de positif, ont déclaré avoir fait un test de dépistage. 

Il est donc fort possible qu’un grand nombre de personnes asymptomatiques ou pas assez malades pour aller à l’hôpital passent sous le radar des autorités. On sait aussi que, dans toutes les régions du Québec, des variants plus contagieux ont quasiment supplanté la souche précédente. En date du 3 mai 2021, 84 % des échantillons prélevés par PCR contenaient l’un des variants préoccupants, principalement le « variant anglais » B.1.1.7.

Autrement dit, le risque d’infection et d’éclosion demeure élevé. Le domicile est, par ailleurs, l’endroit où l’on est le plus susceptible d’être contaminé par une personne porteuse du virus, car il est bien difficile d’y maintenir la distanciation.

Mais les personnes vaccinées sont protégées, non ?

Oui et non. Au Québec, 37 % de la population a reçu une première dose et 1,3 % a eu les deux. Les études menées dans d’autres pays où la vaccination est plus avancée ont confirmé que tous les vaccins autorisés au Canada étaient très efficaces pour protéger contre la maladie. Ils permettent d’éviter presque à coup sûr les formes graves qui conduisent à des hospitalisations et à des décès. 

Il n’y a pas encore assez de gens complètement vaccinés pour que l’on mette en place des consignes de santé publique qui leur sont destinées sans risquer que d’autres personnes se les approprient.

Les résultats laissent penser qu’une maman vaccinée courrait un bien faible danger en fêtant avec d’autres personnes pleinement vaccinées, et que ce genre de rencontre serait peu susceptible d’occasionner une recrudescence de la transmission. Le gériatre du CHUM Quoc Dinh Nguyen croit que, effectivement, le risque serait minime si les personnes vaccinées sont en bonne santé et qu’elles ne se trouvent pas dans une région où le virus circule beaucoup. L’infectiologue Karl Weiss, de l’Hôpital général juif de Montréal, est du même avis. « Maintenant que les vaccins sont là, le gouvernement doit commencer à réfléchir davantage du point de vue du nombre de gens malades, pas seulement des gens infectés. Par exemple, un de mes collègues qui a reçu ses deux doses de vaccin a été déclaré positif par hasard, parce que son enfant était positif après avoir été contaminé à l’école. Cette personne n’était absolument pas malade. Chez des gens assez jeunes, vaccinés et en bonne santé, on aura ce type de cas tant que le virus circulera dans la communauté, et il faut tenir compte du fait que ces cas ne se traduiront pas par des hospitalisations accrues, explique-t-il. Au Québec, on est un peu tétanisés par tous les décès et les hospitalisations qu’on a eus depuis le début de la pandémie, alors on est extrêmement prudents. »

Mais ces deux spécialistes croient aussi que la situation actuelle demeure fragile et affirment qu’il est trop tôt pour assouplir les mesures pour les personnes vaccinées. « On voit que, malgré les avancées dans la campagne de vaccination et les règles sanitaires en vigueur, on n’arrive pas à faire baisser nettement le nombre de cas, qui reste sur un plateau quand même relativement haut », observe Karl Weiss. Quoc Dinh Nguyen pense quant à lui que la proportion de gens pleinement vaccinés est encore bien trop faible pour que des consignes de santé publique puissent leur être spécialement destinées sans risquer que d’autres personnes se les approprient. « On sait qu’il y a un écart entre les comportements réels et les mesures sanitaires, et il faut en tenir compte », explique-t-il.

Pourquoi ne pas faire comme les Américains ?

Aux États-Unis, depuis Pâques, les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) autorisent les personnes ayant déjà reçu depuis plus de deux semaines leurs deux doses des vaccins de Pfizer ou de Moderna, ou la dose unique du vaccin de Janssen, à se réunir à l’intérieur entre elles, sans masque ni distanciation. Elles peuvent même se rassembler avec des personnes non vaccinées, si celles-ci n’ont pas un risque accru d’être atteintes d’une forme grave de la COVID. Les Américains vaccinés peuvent aussi voyager à l’intérieur des États-Unis sans devoir passer des tests ou s’isoler, sauf s’ils ont des symptômes. Les CDC leur indiquent quelles activités sont sécuritaires pour eux, avec ou sans masque selon les situations, par rapport à ce qui est conseillé aux personnes non vaccinées. 

Aux États-Unis et au Royaume-Uni, environ 30 % de la population a déjà reçu ses deux doses de vaccin. C’est presque 30 fois plus qu’au Québec.

Au Royaume-Uni, le pays de Galles, lui, autorise depuis cette semaine les membres de deux foyers à former une bulle exclusive qui peut se retrouver à l’intérieur sans distanciation et « avec contact », comme l’a déclaré pudiquement le gouvernement. Grands-parents et petits-enfants peuvent enfin se serrer dans leurs bras et même s’embrasser, qu’ils soient vaccinés ou non !

Il y a toutefois une énorme différence entre ce qui se passe aux États-Unis, ou au Royaume-Uni, et ce qu’on vit au Québec : là-bas, au moins le tiers de la population a reçu ses deux doses de vaccin. C’est près de 30 fois plus qu’au Québec. 

Comme l’a rappelé le Dr Arruda dans le point de presse de mardi, plus il y a de gens vaccinés, moins grande est la menace d’éclosion. Ainsi, même en deçà du seuil d’immunité collective, qu’on ne sait pas encore chiffrer précisément, mais qui serait d’au minimum 75 %, le fait d’avoir beaucoup de gens vaccinés autour de nous diminue notre risque de contracter le virus, qu’on soit vacciné ou non. En Israël, où 55 % de la population est entièrement vaccinée, on a recensé ces derniers jours une quarantaine de cas quotidiens parmi les 8,7 millions d’habitants, soit environ 20 fois moins qu’au Québec !

Aux États-Unis comme au pays de Galles, le nombre de nouveaux cas par jour en proportion de la population est sensiblement identique à celui du Québec. Mais d’autres considérations font que la situation dans ces pays n’est pas comparable à la nôtre. Ainsi, dans tout le Royaume-Uni, les gouvernements ont accompagné le déconfinement d’un déploiement massif de tests rapides que la population peut passer de son propre gré, ou auxquels elle doit se soumettre dans certains milieux de travail ou dans des écoles. Ces tests répétés diminuent le risque que des éclosions prennent de l’ampleur, même si cette stratégie coûte cher et est pénible à administrer. « Au Québec, on est encore à la traîne dans ce dossier, à cause de la lourdeur de nos processus décisionnels », souligne Karl Weiss. De fait, le gouvernement a annoncé il y a deux semaines seulement qu’il allait simplifier l’accès aux tests rapides dans les entreprises

Aux États-Unis, la décision des CDC de donner certains privilèges aux gens vaccinés, même si le virus circule encore beaucoup, est aussi motivée par la nécessité de convaincre les millions d’Américains réticents à la vaccination. Déjà, dans plusieurs États, l’offre dépasse la demande. Dans ce pays où les « antivax » sont particulièrement actifs, les autorités craignent beaucoup de ne pas réussir à atteindre un fort taux d’immunisation qui diminuerait les risques pour l’ensemble de la population.

Les deux doses sont-elles trop espacées ?

« Avant de déconfiner largement le Québec, il faut aussi y voir plus clair sur les conséquences de la vaccination à deux doses espacées de quatre mois », croit pour sa part l’immunologiste André Veillette. Au Canada, aucune étude, hormis l’estimation communiquée par l’Agence de la santé publique du Canada (voir encadré ci-dessous), n’a encore été publiée sur l’efficacité de ce mode de vaccination. Les premières publications à ce sujet seraient imminentes. Au Royaume-Uni, seul autre grand pays à avoir adopté cette stratégie, les analyses publiées jusqu’à présent sont rassurantes. Mais elles sont encore incomplètes, faute de recul et parce qu’il est difficile d’isoler l’effet des vaccins de celui du confinement très sévère mis en place dans ce pays au début de 2021 — avec notamment deux mois de fermeture totale des écoles. 

André Veillette serait plus en confiance si, en plus, on comparait strictement les quantités d’anticorps et de cellules immunitaires produites par des personnes vaccinées après deux doses reçues à quatre mois d’écart avec celles produites par les personnes ayant reçu leurs deux doses suivant le calendrier des fabricants, en particulier après une infection par un variant, puisque ceux-ci dominent aujourd’hui. « Il se peut que l’intervalle qu’on a choisi ne pose aucun problème. Mais il faut le démontrer avant de tout rouvrir », plaide-t-il.

Même si des réponses à toutes ces questions s’en viennent, la situation ne changera pas cette semaine ; on devra donc, pour une deuxième année, restreindre nos activités le jour de la fête des Mères.

Mais c’est pour une bonne cause, et on se rapproche du but ! Et puis d’abord, qui a décidé qu’on devait fêter nos mamans le deuxième dimanche de mai et pas, comme en France ou en Haïti, le dernier dimanche de mai, ou bien en octobre comme en Argentine ? La réponse est ici… 

Quelle efficacité pour les vaccins ?

En Israël, une analyse de la campagne d’immunisation de près de 600 000 personnes avec le vaccin de Pfizer a montré que les deux doses sont efficaces à plus de 90 % contre toutes les formes de la maladie, y compris celles qui conduisent au décès. Cela vaut pour toutes les sous-catégories de la population, dont les gens de plus de 70 ans et ceux qui souffrent de trois comorbidités (pour ces derniers, l’efficacité n’est « que » de 86 %). Cette étude a été réalisée alors que le « variant anglais » circulait déjà largement en Israël, ce qui est aussi rassurant.

En Écosse, une vaste enquête épidémiologique sur les personnes vaccinées avec une seule dose d’un vaccin à ARN (Pfizer) ou à adénovirus (AstraZeneca) a montré que celle-ci est également très bénéfique. Selon cette étude, publiée dans The Lancet le 1er mai, la première dose du vaccin de Pfizer a diminué de 91 % les risques d’admission à l’hôpital dans la période de 28 à 34 jours postvaccination qui a pu être analysée par les chercheurs. Pour le vaccin d’AstraZeneca, la baisse du risque d’hospitalisation attribuée au vaccin a été estimée à 88 %. 

Selon des chiffres recueillis par le Globe and Mail auprès de l’Agence de la santé publique du Canada, en date du 26 avril, près de 2 300 personnes au pays avaient contracté le virus parmi les 7,1 millions qui avaient reçu une première dose de vaccin plus de deux semaines auparavant, et 53 en sont décédées. Le taux d’infection chez les gens vaccinés à une dose est donc estimé à 0,03 %. Les vaccins diminuent aussi nettement le risque d’être infecté sans être symptomatique, et de passer le virus à quelqu’un d’autre. Selon les dernières estimations des CDC américains, ceux de Pfizer et de Moderna réduisent de 90 % le risque de transmission après deux doses, et de 80 % après une seule injection. Pour le vaccin d’AstraZeneca, une récente étude britannique, encore en prépublication, estime que le risque de transmission est réduit de 65 % trois semaines après la première dose.

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