Une Montréalaise envoie ses bébés dans l’espace

Trois satellites assemblés à Montréal seront mis en orbite aujourd’hui. L’actualité a rencontré les ingénieurs qui, pendant deux ans, ont testé et retesté ces joyaux technologiques pour s’assurer qu’ils livrent la marchandise une fois dans l’espace.

Source : Agence spatiale canadienne

Des triplés montréalais décolleront de Californie ce matin pour s’envoler vers l’espace à bord d’une fusée de SpaceX. L’événement sera suivi anxieusement par leurs 400 parents dans les installations montréalaises de MDA, l’entreprise canadienne qui a conçu et assemblé ces trois satellites d’observation terrestre

Ces trois satellites formeront la Constellation RADARSAT, qui permettra au gouvernement canadien de surveiller son territoire avec une précision inégalée. Un même endroit pourra ainsi être observé quatre fois par jour, comparativement à une fois tous les 24 jours à l’heure actuelle. Cela facilitera la lutte contre la pêche illégale, le suivi des changements climatiques ou encore la gestion les catastrophes naturelles.

Source : Agence spatiale canadienne

Du moins, ce sera le cas si les satellites fonctionnent comme prévu. C’est pourquoi chacun de ces joyaux technologiques d’une valeur de 300 millions de dollars a été testé et retesté pendant plus de deux ans — une période presque aussi longue que leur construction!

Il y a quelques mois, L’actualité a visité les installations de MDA alors que l’équipe effectuait les derniers essais avant le départ des satellites vers la Californie. Nous y avons découvert un univers où rien n’est laissé au hasard.

Comme un F-18

Chaque satellite contient plus d’un million de pièces. «Tout est fait sur mesure; il n’y a rien dans ça qui vient du Canadian Tire», rigole Jean-Michel Lévesque, l’ingénieur-chef responsable de l’assemblage et des tests. Même les vis répondent à des standards précis et ont été testées par leur fournisseur avant d’être inspectées puis installées par l’équipe de MDA.

Une fois les satellites construits — ce qui a nécessité deux ans et demi de travail — ils ont été soumis à une série de tests visant à reproduire les conditions extrêmes qu’ils connaîtront au cours de leurs sept années de vie. Et cela commence avec le décollage.

Les trois satellites sont installés dans la capsule qui les transportera en orbite. (Sources : MDA, Agence spatiale canadienne.)

Plusieurs tests reproduisent les conditions de décollage, dont celui de la table de vibration. Le satellite y est attaché comme dans la fusée, puis la table se met à vibrer. «Le bruit est incroyable quand ça fonctionne, dit l’ingénieur-chef. On dirait qu’un F-18 passe au-dessus de nos têtes.»

Ce test et tous ceux associés au lancement se sont déroulés comme Jean-Michel Lévesque les aime : «plates», sans surprise. Cela n’a pas été le cas pour tous ceux qui ont suivi.

Des employés de MDA préparent deux des satellites en vue d’un essai de résistance aux vibrations. (Source : Agence spatiale canadienne)

Se gratter la tête

Lorsque la capsule de la fusée sera à la distance désirée de la terre, elle s’ouvrira pour exposer les satellites. Leur vis d’attache sera sectionnée à l’aide d’une petite charge explosive, puis chacun prendra son envol. Ils seront alors soumis au vide et au froid de l’espace, ainsi qu’à la chaleur du Soleil.

Pour reproduire ces conditions, les satellites ont été transportés dans les installations de MDA à Ottawa. Là, ils ont été placés tour à tour dans une grande cuve sous vide où la température a été abaissée à – 120°C. À l’intérieur, des panneaux infrarouges simulaient l’éclairage du Soleil sur une face du satellite à la fois, comme ce sera le cas dans l’espace.

Des employés de MDA abaissent un satellite dans une cuve sous vide. (Sources : John A. Brebner, Agence spatiale canadienne)

«Ce test dure 30 jours», explique l’ingénieure Anne-Marie Lanouette, qui a consacré quatre années de sa carrière à ces satellites. «On a essayé tous les systèmes un à un puis, à un moment donné, il y a eu une anomalie sur le deuxième satellite.» Un des fichiers informatiques générés par le satellite était plus petit que prévu.

Cela peut sembler anodin, mais pour les ingénieurs, c’est une erreur inacceptable dont il faut absolument trouver la cause. «On a dû sortir le satellite de la cuve, le ramener à Montréal, l’ouvrir et se gratter la tête pour trouver le problème», raconte Anne-Marie Lanouette. «On a réparé plusieurs choses, renchérit Jean-Michel Lévesque. Puis on l’a retourné à Ottawa pour recommencer les tests, et la même anomalie est apparue. Les bras nous en sont tombés.»

Le manège a recommencé pour finalement identifier la pièce fautive, qui provient d’un fournisseur allemand. Elle a été rapatriée, réparée puis retournée pour être installée dans le satellite problématique… ainsi que dans les deux autres. «Ce sont trois satellites identiques, souligne Anne-Marie Lanouette. S’il y a un problème dans un, il faut également corriger les autres.»

Combien de semaines ont été perdues ainsi? «Des semaines? On parle de mois!» s’exclame l’ingénieure.

Trop sensible

Après avoir quitté la capsule de lancement, les satellites mettront cinq jours pour atteindre leur orbite à 600 kilomètres de la Terre — la Station spatiale internationale est à 400 km. C’est à ce moment que l’équipe au sol de l’Agence spatiale canadienne pourra commencer la mise service du satellite, qui prendra trois à six mois.

Bien entendu, chaque étape de la mise en service a été préalablement testée par les travailleurs de MDA, qu’il s’agisse du déploiement de l’antenne radar ou des panneaux solaires. Certaines étapes sont toutefois plus complexes que d’autres à reproduire sur Terre.

Un satellite est testé dans la nouvelle salle d’isolation construite par MDA. (Source : Agence spatiale canadienne)

Lorsqu’est venu le temps de tester le bon fonctionnement des antennes conçues pour détecter le signal émis par les navires maritimes — l’une des fonctions de la Constellation RADARSAT est de suivre les bateaux dans les eaux canadiennes —, les satellites ont capté des signaux provenant de la Voie maritime du Saint-Laurent, située à quelques kilomètres des locaux de MDA.

«Pour nos tests, on devait s’isoler de ça», explique Jean-Michel Lévesque. MDA a donc dû construire un immense espace conçu pour bloquer les signaux électromagnétiques provenant de l’extérieur. «Il y a deux ans et demi, c’était du gazon ici», dit l’ingénieur en marchant dans la grande pièce.

Pour les employés de MDA qui ont travaillé sur la Constellation RADARSAT, laisser partir les satellites n’est pas facile. «Ça fait un peu mal, admet Jean-Michel Lévesque. Mais ça fait aussi du bien.» Après toutes ces années à les cajoler, leurs triplets vont enfin voler de leurs propres ailes.

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