Une pilule qui retarde le grisonnement, vraiment ?

La première grande invention depuis celle de la teinture pour cacher vos cheveux repose… sur des preuves douteuses.

Artem Makovskyi / Getty Images ; Freepix

L’auteur est communicateur scientifique pour l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill. Il est titulaire d’un baccalauréat en biochimie et d’une maîtrise en biologie moléculaire. En plus d’écrire de nombreux articles, il coanime le balado The Body of Evidence.

Le site Web a un fond gris subtil. L’image du bandeau montre une jeune femme ravie, aux cheveux foncés striés de brun-roux, se prélassant au soleil. La proposition de l’entreprise est audacieuse : « Retardez le gris. » Pourquoi s’accommoder des cheveux gris alors qu’une nouvelle pilule pourrait « réapprovisionner [notre] organisme en vitamines, minéraux et antioxydants » dont il a besoin pour conserver sa couleur naturelle ?

La société s’appelle Arey, un nom dérivé du mot français « arrêt », bien que la prononciation soit différente. La façon dont elle commercialise son supplément m’a fait songer à Hims, le magasin virtuel de produits de soin personnel qui se veut la version masculine de la marque Goop de Gwyneth Paltrow. Le site Web d’Arey dégage une atmosphère contemporaine, un minimalisme décontracté qui ne se prend pas trop au sérieux. Il est porteur d’aspirations, mais il essaie aussi d’être terre-à-terre. Son produit a récemment attiré mon attention lorsqu’on m’a demandé : « Qu’est-ce que vous en pensez ? »

Pour savoir si une pilule peut ralentir le grisonnement de nos cheveux, il faut d’abord comprendre pourquoi ils grisonnent.

Une zone un peu grise

La couleur des cheveux humains est le résultat du rapport entre deux molécules : l’eumélanine, qui est noire, et la phéomélanine, qui est rougeâtre. Les quantités respectives de ces deux pigments déterminent la couleur naturelle, du noir de jais au roux, en passant par le brun et le blond. Nos cheveux possèdent des cellules qui se consacrent à la production de ces pigments : ce sont les mélanocytes.

Il arrive cependant un moment où cette pigmentation commence à s’estomper et où nos cheveux deviennent gris. Les amateurs de Scrabble seront ravis d’apprendre qu’il existe deux noms scientifiques pour désigner ce grisonnement. Du latin, nous avons la canitie, tandis que la langue grecque nous a donné l’achromotrichie, qui se traduit littéralement par « absence de couleur dans les cheveux ».

Vous avez peut-être entendu parler de la règle du 50-50-50, selon laquelle 50 % d’entre nous auront 50 % de cheveux gris à l’âge de 50 ans. Une vaste étude révèle qu’il s’agit d’une surestimation. En effet, entre 6 % et 23 % des gens ont des cheveux moitié-moitié à 50 ans. Les Européens et leurs descendants ont tendance à grisonner avant les Asiatiques et les Africains, et la tête de certaines personnes devient grise prématurément. Si les scientifiques ne parviennent pas à s’accorder sur un âge limite précis pour le grisonnement prématuré de la chevelure, ils ont découvert un certain nombre de facteurs de risque, parmi lesquels le tabagisme, certaines carences en vitamines et la génétique, car ce phénomène peut être héréditaire.

Lorsque nos cheveux ont perdu leur pigmentation, la couleur peut revenir. Par exemple, un Japonais de 68 ans avait les cheveux pratiquement tous blancs, mais après qu’on lui eut administré un anticorps thérapeutique pour une inflammation persistante de la peau, la moitié de sa chevelure a repris sa couleur noire naturelle. Il s’agit d’un cas spectaculaire, mais rare, de repigmentation. Au début de cette année, des chercheurs ont publié les résultats d’une étude dans laquelle ils ont examiné des cheveux enlevés à 14 participants en bonne santé. Certains, qui avaient initialement viré au gris, ont recommencé à exprimer leur couleur naturelle. La pointe était grise, mais la partie proche du cuir chevelu était pigmentée. Cette inversion du processus de grisonnement a été observée dans une large tranche d’âge (de 9 à 39 ans), chez les hommes et

les femmes, dans différents groupes ethniques. Et pas seulement pour les cheveux, mais aussi pour les poils du pubis et de la barbe. La mauvaise nouvelle est que cette repigmentation était limitée à des poils rares et isolés. Il semble qu’il y ait un moment avant la vieillesse où quelques poils peuvent revenir ainsi à leur état original, mais à part le cas inhabituel du Japonais cité précédemment, nous sommes loin d’une inversion notable du processus de grisonnement.

Vous vous demandez peut-être ce qui fait que nos cheveux perdent leur couleur en vieillissant, et les scientifiques aussi aimeraient bien trouver la réponse à cette question. Il s’avère que nous ne comprenons pas entièrement le processus sous-jacent. La perte de pigmentation au fil du temps peut être attribuable à une longue liste de facteurs, notamment des maladies telles que la progeria et les syndromes métaboliques, des affections comme le vitiligo et des carences en vitamines et minéraux. Mais les études sur le grisonnement des cheveux ont fourni des éléments permettant de formuler quelques hypothèses. Et il se pourrait bien que toutes ces pistes soient valables et qu’il s’agisse d’un phénomène complexe alimenté par de multiples processus biologiques.

L’une de ces hypothèses concerne le stress oxydatif. Le battage médiatique autour des antioxydants a attiré l’attention du public sur ce phénomène. Notre corps produit naturellement des molécules appelées radicaux libres, qui réagissent facilement avec d’autres molécules. Ces radicaux libres peuvent causer de nombreux dommages, mais ils sont contrôlés par les antioxydants. Cependant, s’il y a déséquilibre entre ces deux catégories de molécules en faveur des radicaux libres, on se retrouve avec un stress oxydatif et les effets négatifs qui en résultent. Des études ont montré que le processus même de création de pigments dans nos cheveux génère beaucoup de stress oxydatif. Si l’on ajoute à cela d’autres sources internes, comme l’inflammation et le stress psychoémotionnel, et des sources externes, comme les rayons ultraviolets, on obtient une accumulation de stress oxydatif sur plusieurs décennies qui peut entraîner le vieillissement et la mort des mélanocytes, les cellules productrices de pigments.

D’autres études ont toutefois mis en cause non pas les mélanocytes directement, mais leurs progéniteurs, les cellules souches mélanocytaires. Si

les antioxydants sont tellement 2005, les cellules souches sont la nouvelle vedette. Ce sont des cellules indifférenciées de notre corps qui vont se spécialiser pour jouer un rôle précis, comme un jeune se forme pour devenir répartiteur ou biologiste. Une hypothèse qui expliquerait le grisonnement des cheveux est que le réservoir de cellules souches mélanocytaires s’épuise avec le temps, soit en raison des dommages causés à l’ADN, soit en raison du stress oxydatif qui résulte de la production des pigments capillaires.

Le fait est que, pour une raison ou une autre, nos cheveux finissent par perdre leur couleur naturelle. Un nouveau supplément peut-il nous donner un sursis ?

Des vitamines et un petit quelque chose pour votre foie

Le supplément commercialisé par la société Arey s’appelle Not Today, Grey. Un message sur le profil Instagram d’Arey évoque ses « études initiales » (au pluriel) révélant apparemment des avantages comme le ralentissement du processus de grisonnement et la sensation de cheveux plus abondants et sains. Quand j’ai contacté l’entreprise pour demander des informations, on m’a parlé d’une seule étude, interne, avec 30 participants âgés de 30 à 53 ans. 

Cette étude n’est pas accessible au public. Par conséquent, nous n’avons aucun moyen de savoir exactement comment elle a été menée, quels en sont les résultats complets ni même s’il y avait un groupe témoin. Les photos « avant et après » de trois participants publiées sur le site Web contiennent des citations selon lesquelles leurs cheveux étaient plus épais et « meilleurs » (quel que soit le sens de ce mot), mais nous ignorons si ces cobayes ont fait autre chose à leurs tête pendant l’étude. Il est également possible que certains des participants aient souffert d’une maladie qui a affecté l’état de leur chevelure et que les traitements pour cette maladie expliquent en fait l’amélioration constatée pendant l’étude d’Arey. Nous n’en avons tout simplement aucune idée, et ce ne sont pas des questions anodines : la vraie science consiste à minimiser l’effet des variables parasites et à nous concentrer sur la question précise que nous posons. Sinon, nous courons le risque de nous tromper.

Not Today, Grey contient, entre autres, des vitamines et des minéraux, comme de la B12 et du fer. Si vous vous inquiétez de votre apport en vitamines, vous pouvez vous procurer une multivitamine pour bien moins cher, autour de 16 cents par jour, alors que Not Today, Grey coûte entre 57 et 67 cents par jour, selon que vous souscriviez ou non un abonnement mensuel. 

Les quantités de vitamines et de minéraux ne sont pas nécessairement équivalentes : si la multivitamine que j’avais sous la main et le supplément d’Arey contiennent tous deux 55 microgrammes de sélénium, le second compte près de deux fois plus de vitamine B6 que la première. Mais je suis curieux de savoir comment on a déterminé ces quantités précises. Après tout, les auteurs, en 2020, d’une revue systématique des preuves de l’efficacité de la pharmacothérapie contre le grisonnement des cheveux ont déclaré qu’« aucun essai contrôlé randomisé n’avait abordé la question de son effet thérapeutique ». Et une autre revue de 2020 a conclu que les études sur le grisonnement prématuré des cheveux et la quantité de minéraux trouvés dans le sang — comme le fer, le zinc, le cuivre et le calcium — avaient donné des résultats incohérents et que d’autres recherches étaient nécessaires pour savoir si la supplémentation en ces minéraux agit réellement.

Bien sûr, Not Today, Grey n’est pas simplement un supplément multivitaminé et minéral. Il contient d’autres composants, comme de l’acide para-aminobenzoïque (PABA). Le PABA, également connu sous le nom de vitamine B10, a suscité un certain intérêt en ce qui concerne l’inversion du grisonnement prématuré des cheveux, mais une revue systématique de 2020 s’est penchée sur le PABA seul ou combiné avec le pantothénate de calcium (également présent dans Not Today, Grey) : l’exercice a conclu par une recommandation faible en raison de la qualité limitée de preuves sur les patients. Ce n’est pas vraiment une approbation enthousiaste. 

Mais un autre ingrédient de Not Today, Grey a vraiment attiré mon attention.

Il s’appelle Fo-ti, bien qu’il ait d’autres noms comme Polygonum multiflorum et he shou wu. Le Fo-ti est une plante à fleurs, et sur le blogue d’Arey, on affirme que la légende entourant la découverte de cette plante est un « témoignage de la “doctrine de la signature” — un concept selon lequel une plante ressemble à la maladie ou à la partie du corps qui va en bénéficier ». C’est le premier drapeau rouge. L’idée que Dame Nature nous donne des indices des bienfaits d’une plante en la façonnant d’une certaine manière — par exemple, les noix de Grenoble devraient être bonnes pour la santé du cerveau puisqu’elles ressemblent à de petits cerveaux — relève de la magie sympathique et n’est pas soutenue par notre compréhension scientifique du monde. Mais le deuxième et plus important drapeau rouge est simplement la présence même de Fo-ti dans le supplément d’Arey.

Le Fo-ti, utilisé en médecine traditionnelle chinoise, serait en Chine la cause la plus fréquente de lésions au foie dues à l’ingestion d’une plante. On ne sait pas exactement comment le Fo-ti provoque cette toxicité, mais on pense qu’une famille de molécules connues sous le nom d’anthraquinones en est responsable. Jusqu’à 1 cas sur 10 observé en clinique a été fatal ou a conduit à une transplantation du foie d’urgence. Étant donné que le Fo-ti, comme tant d’autres herbes aux propriétés médicinales supposées, est vendu pour aider à soulager à peu près n’importe quoi, des étourdissements à la constipation, de nombreuses personnes finissent par en prendre pour une raison ou une autre. Des cas de toxicité hépatique due à cette plante ont été signalés dans de nombreux pays, notamment en Australie, au Japon et aux Pays-Bas. Il est également possible que le Fo-ti interagisse avec des médicaments et il y a un risque non négligeable que ce que vous pensez être du Fo-ti n’en soit pas réellement, car la littérature scientifique sur l’adultération et la contamination des plantes médicinales est remplie de rapports alarmants. Rien de tout cela n’est rassurant.

Nous sommes donc en présence d’un produit qui, à mon avis, n’a pas été suffisamment étudié pour que l’on puisse prouver son affirmation centrale de ralentissement du grisonnement des cheveux, et qui contiendrait une plante impliquée dans de nombreux cas de toxicité hépatique. On nous sert toujours l’argument suivant : « Pourquoi ne pas l’essayer et voir par vous-même ? » On m’a présenté cet argument-là chaque fois que j’ai critiqué une intervention douteuse liée à la santé. Le problème, c’est que mon expérience personnelle peut être influencée par divers facteurs indépendants de ma volonté. Mais c’est encore pire dans le cas de Not Today, Grey. Comment pouvez-vous savoir que vos cheveux grisonnent à un rythme plus lent qu’ils ne l’auraient fait autrement ? C’est une énigme qui, à mon avis, ne peut être résolue qu’en demandant à un grand groupe de participants de prendre au hasard le supplément ou un placebo, puis en les suivant pendant des années et en les comparant. En d’autres termes, nous avons besoin d’un essai clinique en double aveugle, randomisé, contrôlé et d’une certaine ampleur.

Avis à ceux qui, comme moi, ne sont pas prêts au grisonnement : je suis encouragé par les travaux de scientifiques qui découvrent ce qui se passe sur les plans cellulaire et moléculaire pour que nos cheveux deviennent lentement gris, d’autant plus que ces travaux contribuent à notre compréhension générale du vieillissement. Mais je ne suis pas prêt à risquer la santé de mon foie avec un supplément soutenu par une étude unique sur 30 participants. Simplement penser à une toxicité du foie me fait dresser les cheveux sur la tête.

Message à retenir :
  • Les scientifiques ne comprennent pas très bien pourquoi les cheveux humains perdent leur couleur avec l’âge, bien que l’on ait émis l’hypothèse que les cellules productrices de pigments et leurs progéniteurs seraient endommagés au fil du temps par le stress oxydatif.
  • Un nouveau supplément contenant des vitamines, des minéraux et une plante chinoise est commercialisé et annoncé comme pouvant ralentir le grisonnement des cheveux, le tout sur la base d’une seule étude, non publiée, menée auprès de 30 participants.
  • Le supplément contient une plante appelée Fo-ti, qui a été signalée en Chine comme la première cause de lésions hépatiques liées à des produits à base de plantes.

La version originale (en anglais) de cet article a été publiée sur le site de l’Organisation pour la science et la société de l’Université McGill.

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