Culture scientifique : le vrai problème, et une solution

«On arrive aujourd’hui à la limite de ce qu’il est possible d’abolir sans faire extrêmement mal. Il est donc grand temps de changer de stratégie», dit Valérie Borde, qui propose une solution au ministre Jacques Daoust…

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Illustration de Jack Goldstyn diffusée il y a quelques jours sur le compte Twitter du magazine Les Débrouillards (@debrouillards)

Le Québec est passé à un cheveu, la semaine dernière, de perdre une partie importante des efforts qu’il consacre à la culture scientifique.

En effet, le ministère de l’Économie, de l’Innovation et des Exportations (MEIE) annonçait aux acteurs majeurs du domaine — notamment BLD (qui édite les magazines Les Explorateurs, Les Débrouillards et le tout nouveau [et excellent ! ] Curium), l’Agence Science Presse, l’Acfas et le réseau du Conseil du loisir scientifique — que leurs subventions de fonctionnement ne seraient pas renouvelées.
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La levée de boucliers suscitée par cette décision sans aucun bon sens a fait reculer le ministre Jacques Daoust. Dans le communiqué publié dimanche après-midi, on peut lire que :

«Les organisations du domaine de la culture scientifique jouent un rôle capital dans le développement de l’intérêt des jeunes et moins jeunes pour la science. Malgré le contexte financier particulièrement difficile dans lequel le gouvernement évolue, nous tenons à préserver la mission de ces organisations qui travaillent dans le domaine de la culture scientifique et qui apportent une contribution importante au développement économique», a précisé M. Daoust.

Le problème reste entier

Reste que le problème n’a pas disparu avec la volte-face du MEIE, qui a bien montré avec cette bourde qu’il tend à confondre «activités de culture scientifique» et «promotion des carrières scientifiques».

Réexpliquons donc la différence.

Les premières visent avant tout à accroître la compréhension que la population de tout âge a des questions de science et de technologie.

On pourrait donner des milliers d’exemples de ce qu’une population plus éclairée dans ces domaines apporte comme retombées économiques, liées principalement au fait qu’elle tend alors à prendre de meilleures décisions, et ce, tant sur le plan individuel que collectif.

Face à un virus comme Ebola, par exemple, un peuple apte à comprendre comment se propage et se prend en charge la maladie est infiniment mieux armé qu’un autre guidé par la magie et la superstition.

Face aux catastrophes climatiques, l’aptitude de la population et des décideurs à comprendre les messages émanant des spécialistes influence directement leur degré de résilience, a démontré ces jours-ci la Royal Society of London.

La culture scientifique se bâtit à coups d’articles dans les journaux, d’émissions de radio ou de télé, de fils Twitter ou de pages Facebook d’information vulgarisée, de livres, d’expositions dans les musées, d’animations, de conférences et de camps de jour. Elle concerne l’ensemble de la population, quel que soit son âge, son degré d’éducation ou son métier.

Évidemment, cela prend du temps, et les retombées économiques des efforts investis sont souvent bien difficiles à mesurer.

La promotion des carrières scientifiques, elle, correspond à une vision beaucoup plus réductrice de la culture scientifique, même si cette mission est aussi cruciale.

Elle vise directement à alimenter en main-d’œuvre les entreprises de haute technologie, qui sont souvent des moteurs de l’économie, en essayant d’attirer vers les études scientifiques des jeunes qui y voient trop souvent un «truc de bollé».

Dans sa nouvelle mouture, le programme NovaScience aurait visé à exposer davantage des jeunes à l’innovation en entreprise.

Ce n’est pas une mauvaise idée, loin s’en faut.

Mais cela ne devrait en aucun cas se substituer à la mission de soutien des activités de culture scientifique destinées à l’ensemble de la population, pour deux raisons.

D’une part, même si en promouvant beaucoup plus vigoureusement les carrières scientifiques, on arrivait par miracle à doubler ou tripler le nombre de jeunes qui s’y destinent (la tendance aujourd’hui est, au contraire, au désintérêt croissant), on continuerait à laisser le reste de la population dans une inculture scientifique crasse qui freine le progrès et qui est lourde de répercussions économiques.

Ce serait un excellent moyen de renforcer encore un peu les inégalités sociales.

D’autre part, les travailleurs du savoir, dont les connaissances sont souvent hyperspécialisées, ont eux aussi besoin de se frotter à des activités de culture scientifique pour prendre des décisions plus éclairées, élargir leurs horizons et satisfaire leur soif de connaissances.

Une bonne offre de culture scientifique pour tous permettrait de tirer encore mieux parti de leurs compétences.

Elle aiderait aussi nos décideurs, qui ne brillent souvent pas particulièrement par leur compréhension des enjeux scientifiques.

Malheureusement, quoi qu’en dise aujourd’hui le ministre Daoust, j’ai bien du mal à croire que ce n’est pas cette vision réductrice de la promotion de la science qui va continuer à dominer dans son ministère.

Pour une raison fort simple : la promotion des carrières scientifiques est beaucoup plus facile à faire financer par le secteur privé que ne le sont les autres activités de culture scientifique.

Les industries aéronautique, biopharmaceutique ou pétrolière, par exemple, voient un intérêt à court terme à faire les yeux doux aux jeunes pour tenter d’attirer les meilleurs talents. Elles sont beaucoup moins enclines à financer des activités grand public autres que celles qui servent clairement à promouvoir leur secteur.

La solution

Depuis plusieurs années déjà, la stratégie gouvernementale dans ce domaine consiste essentiellement à demander d’abord aux organismes de culture scientifique d’aller se chercher eux-mêmes du financement privé.

Ce n’est certainement pas le meilleur moyen d’y arriver, compte tenu de leurs ressources humaines et financières souvent très limitées, et du nombre également très limité de commanditaires faciles à convaincre.

Ensuite, on leur ampute une partie de leur budget parce qu’ils n’y arrivent pas — ou, en tout cas, pas assez, selon les exigences du Ministère. Ce n’est pas nouveau.

On arrive aujourd’hui à la limite de ce qu’il est possible d’abolir sans faire extrêmement mal.

Il est donc grand temps de changer de stratégie.

C’est au gouvernement de s’organiser pour que la culture scientifique soit convenablement financée.

Monsieur Daoust, il est temps que vous touchiez deux mots à vos collègues des Finances sur l’importance capitale de ce secteur, si vous y croyez vraiment.

Car il n’y avait pas un seul mot à ce sujet dans la mise à jour économique et financière présentée par M. Leitao début décembre.

Pour préserver les finances publiques, le gouvernement va pourtant aller chercher 330 millions de dollars dans les entreprises et 260 millions de dollars auprès des particuliers, sous la forme de réduction d’avantages fiscaux ou d’augmentation d’impôts.

Rêvons un peu et imaginons que M. Leitao ajoute 10 millions de dollars à ces sommes, pour les destiner à un Fonds pour la culture scientifique renouvelé et apte à jouer son rôle «capital».

Pour donner accès à l’ensemble de la population à une offre plus importante et mieux structurée d’information scientifique vulgarisée et attrayante — sous toutes les formes possibles et imaginables —, il aurait annoncé que chaque Québécois devrait désormais donner, selon son revenu, une moyenne de 50 cents par année à ce Fonds.

Et que chaque entreprise de plus de 100 employés devrait y cotiser, également selon ses revenus, pour une somme moyenne de 1 500 dollars par an.

Quatre millions de la part des particuliers, puis six millions de la part des entreprises : le compte y serait !

M. Leitao aurait même pu ajouter, tiens, une petite clause dans les crédits d’impôt à la recherche et au développement (oui, il en reste !), qui obligerait chaque entreprise voulant en bénéficier à cotiser minimalement à un fonds pour la relève en sciences et technologies.

On s’assurait ainsi que cet aspect est convenablement financé par ceux à qui il profite le plus.

Et pour distribuer tout cet argent de la manière la plus efficace possible, on pourrait ensuite, par exemple, s’inspirer du plan que la Nouvelle-Zélande a mis sur pied (voir cet autre billet).

Est-ce que, face à cette exigence nouvelle du gouvernement, les casseroles auraient de nouveau résonné dans nos rues ? J’en doute fort.

J’ai même un nom à suggérer pour ce nouveau programme, pas mal plus vendeur que le très sérieux Novascience.

Si le professeur Scientifix est d’accord, on pourrait l’appeler le Fonds Beppo, parce qu’il ferait faire au Québec un grand bond en avant.

Qu’en dites-vous, monsieur Daoust ? Et vous, chers lecteurs ? On se jette à l’eau ?

* * *

À propos de Valérie Borde

Journaliste scientifique lauréate de nombreux prix, Valérie Borde a publié près de 900 articles dans des magazines depuis 1990, au Canada et en France. Enseignante en journalisme scientifique et conférencière, cette grande vulgarisatrice est à l’affût des découvertes récentes en science et blogue pour L’actualité depuis 2009. Valérie Borde est aussi membre de la Commission de l’éthique en science et en technologie du gouvernement du Québec, en plus d’être régulièrement invitée dans les médias électroniques pour commenter l’actualité scientifique. On peut la suivre sur Twitter : @Lactu_Borde.

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9 commentaires
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d’accord avec ce genre d’initiative, mais tous vont demander la même chose; le loisir et le sport en premier puisque eux aussi sont grandement sous financés depuis 2002. Et, pour le loisir scientifique, il faudrait assujettir cet avancé de l’obligation de desservir adéquatement toutes les régions et toutes les clientèles, ce qui est loin d’être le cas en Gaspésie et aux Îles-de-la-Madeleine.

La culture scientifique, c’est avant tout les subventions de recherche données aux différents laboratoires de recherche. Des magazines pour enfants et l’Agence Science Presse arrivent loin derrière.

Tout à fait d’accord avec toi, Valérie. Et ton idée de Fonds est excellente. Car les entreprises ne se pressent pas pour contribuer aux activités des organismes de culture scientifique. Je suis fort heureux qu’elles aident l’OSM, l’OM, le TNM, etc, mais on dirait qu’après les arts, le sport et les oeuvres charitables, il ne leur reste plus rien pour la culture scientifique. Travaillons pour que ça change, ou obligeons-les à contribuer !
Pour le nom du Fonds, je crains que Beppo lui-même ne soit pas d’accord, vu son si incommensurable esprit d’indépendance…
Merci et Joyeuses Fêtes !
Félix Maltais

Tout à fait d’accord avec vous. Vous devriez nous représenter au gouvernement ;p Je suis étonnée d’apprendre qu’en 2014, alors que nous n’avons jamais été autant si entourés de développements et de découvertes scientifiques, les sciences passent après les arts, les sports et les oeuvres charitables comme domaine dans lequel il est intéressant – et profitable – d’investir.

Mais c’est certain qu’avec une meilleure connaissance scientifique – et donc des arguments – on peut être à même de contester davantage des projets dommageables pour l’Homme et son environnement.

Je me demande enfin comment peut-on attirer plus de jeunes dans des carrières scientifiques s’ils n’ont jamais été auparavant éveillés à ce monde si fascinant.

Les musées scientifiques même ceux dédier aux sciences naturelles, délaissés par les programmes, jouent ce rôle. Un jeune s’intéresse à certains fossiles, à un insecte, il est introduit à la biologie comparée, à la géologie, à la chimie ; ce chemin d’apprentissage par l’émerveillement par le jeu peu est souvent gagnant.

Nos élites présentent toutes la science comme quelque chose de précieux, développée dans une tour d’ivoire, comme dans les centres de recherche du fédéral ou des universités, préférablement mises à l’abri des méchants industriels. Vive la science pure et la recherche à long terme, clame-t-on sur tous les toits. Or, la science est partout et encore plus présente lorsqu’elle est appliquée. Il faudrait peut-être que nos élites le reconnaissent et accordent au transfert technologique, par exemple à l’innovation dans les PME, toute l’attention qu’elles méritent. Si les nombreux emplois qu’offre l’innovation technologique dans le secteur privé étaient mieux connus et appréciés, les jeunes s’y intéresseraient beaucoup plus. On va là où se trouve l’emploi. Mieux, on devrait l’enseigner partout et jusqu’en fin de parcours, même dans les filières comme les sciences humaines ou les arts et lettres, cela aiderait sans aucun doute à faire comprendre que la science n’est ni une religion, ni une idéologie, mais le fondement de la pensée rationnelle. J’entends souvent des bêtises chez certains de nos grands « professionnels de la pensée », quand il s’agit simplement de logique et d’observation des faits.

Éclairante mise en perspective. La solution proposée implique des sommes dérisoires en regard des retombées économiques considérables pouvant être engendrées. Et cette solution serait, somme toute, simple à réaliser. Il s’agit d’élever le niveau de vie de la société entière. Pourquoi pas?

Malgré que je suis très favorable à la promotion de la culture scientifique, je deviens frileux lorsque la manière de la financer passe par l’imposition. Alors je renchérit sur votre proposition en suggérant que la contribution soit volontaire tout en ouvrant sur un crédit d’impôt en guise d’incitatif. Une couple de lignes de plus dans la déclaration de revenus et le tour est joué. De cette manière c’est la population elle-même qui détermine à quel niveau elle tient à supporter le développement de sa culture scientifique. On vit en démocratie après tout !

L’article de Madame Borde est remarquable. Bravo. Il est souhaitable de le divulguer dans tout le monde de l’enseignement – à tous les niveaux- pour encourager partout la participation à la noble cause qu’elle défend si bien : la promotion de la culture scientifique!
Durant toute ma carrière à l’UQAM, j’ai cru à cette cause; et tenté de participer avec d’autres – autant que faire se pouvait- à la divulgation quelques notions de science.Iil faut soutenir l’approche développée par Madame Bordes. Il est fondamental que face à une croissance quasi-exponentielle des découvertes scientifiques et de leurs applications technologiques la vulgarisation (terme non péjoratif dans mon esprit) croisse au même rythme.
Je souhaite mentionner un exemple crucial au sujet de la nécessité d’améliorer ou éclairer l’ensemble de la population, dans le domaine de notre santé: nous avons tous et toutes besoin de comprendre mieux la meilleure façon de nous alimenter; et aussi de comprendre comment les décisions médicales nous concernant doivent être discutées avec les professionnels de la santé, puis prises en connaissance de cause; puisqu’il s’agit de notre bien-être et de notre vie même parfois. Et c’est souvent un peu compliqué, même en lisant beaucoup; et pour beaucoup le temps manque, ou l’accès à la bonne information est plus difficile…

Cette connaissance minimale- dans de si nombreux domaines qui touchent notre vie- ne peut se faire que si des centaines de gens continuent à pouvoir travailler dans ce qui est défendu par cet article. Pour rester dans le domaine de la santé que je mentionne ci-dessus, il nous faut plus de gens comme les Docteurs et chercheurs Béliveau et Weiss.

Qu’il soit permis d’insister auprès de tous les chercheurs universitaires à « accorder généreusement » un peu de leur temps (si réduit soit-il hors leurs activités « normales » déjà lourdes) à la noble cause de la communication scientifique pour les citoyens « ordinaires »: même si ce n’est pas encore très valorisé par les organismes de recherche subventionnaires.

La démocratie a besoin de la contribution « des plus favorisés » dans le domaine de la pensée, de la recherche et de l’innovation.
Gilbert Prichonnet, géo (OGQ) -Professeur honoraire de l’UQAM. (22-01-2015)