Urgences morales

De manière générale, « sauver des vies » est une proposition si évidente qu’elle ne se discute jamais. Cela n’implique aucun dilemme moral, contrairement à certaines questions ardues qu’on se pose plus fréquemment ailleurs, comme celles d’opérer (ou non) une patiente souffrant de multiples problèmes chroniques ou de gérer (bien ou mal) des ressources limitées.

Photo : Daphné Caron

Je regardais Hubert droit dans les yeux. Lui ne me voyait pas, il était inconscient. Nous avons entrepris de lui sauver la vie, comme il se doit. De travailler en équipe pour lui redonner un peu de souffle et faire battre à nouveau son cœur. Pour qu’un jour prochain, Hubert puisse retourner à la maison sur ses deux pieds et avec toute sa tête.

Tous les patients ne sont pas aussi malades que lui, terrassé par un de ces troubles chaotiques pouvant vous rayer de la carte le temps de le dire — infarctus, embolie pulmonaire, dissection aortique, AVC, choc septique, et que sais-je encore. Mais, contrairement à ce qu’on pourrait croire, le soigner n’était pas si difficile, parce que l’action est plus naturelle que le doute et qu’Hubert allait mourir si l’on n’agissait pas.

Avec les personnes moins sérieusement atteintes, il s’agit plutôt, après avoir vérifié qu’aucun problème ne représente une menace, de mettre le doigt sur le trouble, de prescrire un traitement approprié, puis de signer le congé. Même si, pour bien accomplir cette tâche, l’urgentologue doit toujours évoquer pour lui-même la possibilité du pire, afin de s’assurer d’écarter les maladies graves avant de renvoyer les gens dans l’univers incontrôlé — hors de l’urgence — où tout peut arriver.

C’est dire tout le poids de cette décision apparemment banale de « donner congé », où parfois le doute se glisse, en tout cas plus souvent qu’en réanimation : ai-je bien posé toutes les questions, examiné à fond, prescrit le bon médicament avant de « libérer » mon patient ?

Ma pratique oscille jour après jour entre ces deux pôles, entre les consultations à l’unité de soins ambulatoires, où l’on s’amène pour des symptômes variés, généralement bénins, et la salle de réanimation, où tout est clair face aux moribonds qu’on essaie de ramener de notre côté du miroir.

J’aime cet univers trépidant. Pour l’adrénaline qui fait grimper le pouls autant qu’en pleine course. Pour les émotions intenses. Pour certaines rencontres fugaces mais bouleversantes de vérité — avec la famille d’Hubert, par exemple. Pour le travail d’équipe. Voire pour l’imprévisibilité, propre à donner le vertige, parce qu’on ne sait jamais où on se trouvera, qui on soignera et ce qu’on fera dans la minute à venir. Tout cela contrebalance les conditions de pratique parfois pénibles, la congestion, les délais d’attente, le stress, le risque, etc.

Ce qui aide aussi, point qu’on aborde rarement, peut-être parce que trop évident et si intimement lié aux soins dans leur ensemble qu’on ne le remarque pas, c’est la simplicité morale de mon métier. S’agissant de sauver la vie d’Hubert, je ne peux imaginer situation plus limpide : juste des humains aidant un des leurs. Pas d’intermédiaires, rien à acheter ni à vendre, aucune propagande ni de commanditaire. Juste… prendre soin d’autrui. Si les diverses professions de la santé reposent globalement sur les mêmes prémisses, c’est particulièrement clair dans mon environnement.

Mais bon, j’exagère légèrement, on se heurte aussi à certains enjeux moraux : ce test superflu en raison d’une pratique défensive ; ce congé signé un peu trop rapidement parce que la cour est pleine ; cette touche de complaisance qui pousse parfois à répondre aux demandes des patients au-delà de leurs besoins réels.

S’agissant de sauver la vie d’Hubert, je ne peux imaginer situation plus limpide : juste des humains aidant un des leurs.

De manière générale, « sauver des vies » est une proposition si évidente qu’elle ne se discute jamais. Cela n’implique aucun dilemme moral, contrairement à certaines questions ardues qu’on se pose plus fréquemment ailleurs, comme celles d’offrir (ou non) un traitement onéreux, d’opérer (ou non) une patiente souffrant de multiples problèmes chroniques, de gérer (bien ou mal) des ressources limitées.

Ces enjeux font rarement partie du tableau à l’urgence, où les soins sont généralement abordables ; où la personne qui arrive par ambulance (après qu’elle ou ses proches l’eurent appelée) souhaite habituellement être soignée ; où les décisions plus difficiles sont reportées en amont et en aval du passage intense — mais ponctuel — en salle de réanimation.

Hubert est revenu parmi nous, mais était toujours inconscient au moment où j’ai dû le quitter. J’aurais aimé discuter avec lui de tout cela. Je lui aurais raconté avec conviction l’absence de tout doute quand est venu le temps d’entreprendre — avec le reste de l’équipe — ces actions ayant permis de le ramener à la vie. Il aurait sûrement acquiescé à ces prémisses le concernant directement. Moi, je serais ensuite passé à mon prochain patient, consultant pour de vagues malaises dans la poitrine.

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