Vaccins et autisme : croire ou savoir

Beaucoup de gens croient que le vaccin contre la rougeole cause l’autisme. La science nous dit pourtant qu’il n’y a pas de lien. Alors comment atténuer les craintes? Tour d’horizon du Dr Alain Vadeboncoeur.

Photo : La Presse canadienne

Mon dernier article à propos du vaccin contre la rougeole a suscité des réactions variées. Des personnes ont appuyé mes propos, d’autres les ont mis en doute, certaines ont même été choquées. Mais c’est le karma des textes sur les vaccins de faire ainsi réagir.

Comme on me l’a écrit le lendemain, on ne peut pas balayer du revers de la main les réactions sceptiques. Au contraire, il faut s’y intéresser, creuser les angoisses sous-jacentes et essayer d’aller au fond des choses. C’est d’ailleurs ce que je fais à l’urgence si un patient consulte pour une raison apparemment bénigne : j’essaie de comprendre ce qui effraie et lorsque je trouve, il est plus facile de rassurer.

Céline, une lectrice attentive, m’a ainsi laissé le commentaire suivant, que je vous livre en entier. Je m’en servirai pour discuter des craintes que l’on peut entretenir face aux vaccins :

« Ce ne sont pas des croyances, mais des évidences puisque mon petit-fils est devenu autiste suite au vaccin combiné ROR à l’âge de 18 mois suivi de fièvre de 40 C avec convulsions, otites et problèmes d’absorption de fer suite à cette salopette de vaccin.
Auparavant, le vaccin contre la rougeole se donnait seul et pas combiné, ce qui causait beaucoup moins d’effets secondaires, mais un enfant qui a un système immunitaire déjà déficient est å risque pour déclencher l’autisme.
Ma fille qui avait connu un enfant heureux et enjoué à besoin d’aide et de répit maintenant puisque mon petit-fils ne communique plus verbalement, ne répond plus lorsqu’on le nomme et pique des crises continuellement pour des riens. Il est maintenant suivi par une éducatrice spécialisée chaque jour de sa vie, car il demande une surveillance constante. C’est un cauchemar au quotidien depuis qu’il a reçu le vaccin ROR. »

Je dois d’abord dire à Céline que je comprends bien la situation de sa fille et que je sais à quel point c’est un défi de vie que d’élever un enfant autiste.

Définir les mots

Il est important de définir les mots utilisés dans ce genre de controverse. Voici quelques définitions tirées de mon dictionnaire préféré, Antidote :

  • Croyance : «Ce que l’on croit, notamment en matière religieuse, philosophique, politique.»
  • Croire : «Considérer (un énoncé) comme vrai» mais aussi «avoir l’impression de quelque chose sans nécessairement que cette impression soit fondée» et même «avoir la foi religieuse». (Ce qui mélange tout, je pense)
  • On oppose généralement «croire» à «savoir» qui est : «avoir (une information, une connaissance) présente à la mémoire, être au courant de, connaître».
  • Savoir comme nom est encore plus précis : «ensemble de connaissances organisées qui ont été acquises par l’étude».
  • Quant à ces connaissances, elles signifient «fait, manière de connaître». Mais aussi : «ensemble des choses connues, du savoir». Et pour le simple fait : «ce qui existe, réalité».
  • Enfin, ce qui est évident «relève d’une certitude absolue, qui s’impose de façon très claire à l’esprit».

Les mots ont donc un poids. De ces définitions, je note que la croyance implique une relation à un énoncé (vrai ou faux) et que l’évidence relève de la nature de la réalité considérée.

Du vaccin à l’autisme?

Je ne remettrai pas en question le diagnostic d’autisme évoqué par Céline, survenu «suite aux vaccins combinés». Parce c’est sûrement ce qui est arrivé : le diagnostic est tombé après le vaccin. C’est d’ailleurs souvent le cas, puisque le vaccin contre la rougeole est donné entre 12 et 15 mois, alors que l’autisme est souvent diagnostiqué à partir de 18 mois.

Établir un lien entre les deux événements semble d’autant plus naturel que Céline décrit une réaction intense au vaccin : fièvre élevée, convulsions. Une convulsion fébrile, c’est en effet impressionnant, même si généralement, elle n’entraine pas de conséquences à long terme.

Céline mentionne ensuite le rôle de l’immunité. Il est vrai que si (j’insiste : si, parce que ce n’est pas le cas) les vaccins avaient un lien avec une maladie comme l’autisme, le mécanisme serait probablement auto-immun, et donc lié à une réaction immunitaire.

Voici un exemple, ces cas de narcolepsie (une maladie qui force l’endormissement contre la volonté de la personne) en lien avec le vaccin Pandemrix. On en a retrouvé plus souvent après cette immunisation, un fait établi par les données scientifiques.

Cela démontre que si un lien existe avec un effet secondaire du vaccin, on le trouve aisément, même si les cas de narcolepsie sont demeurés très rares. Si on soupçonne un mécanisme auto-immun dans ce cas, c’est parce que la narcolepsie (contrairement à l’autisme) est maintenant de plus en plus décrite comme une maladie auto-immune. Ce n’est toutefois pas le cas pour l’autisme.

Nous sommes humains

Céline décrit avec émotion le contraste entre «un enfant heureux et enjoué» et l’enfant avec des besoins particuliers, qui ne communique plus verbalement et demande de la surveillance. Dans une vie familiale, selon les mots de Céline, c’est presque un «cauchemar». La grand-mère juge qu’il existe un lien «évident» entre le vaccin et l’état de son petit enfant.

Faire ce genre de lien est compréhensible. C’est même généralement comme cela que nous fonctionnons dans la vie : notre cerveau est programmé pour établir des liens entre les événements, permettant de mieux appréhender la réalité et d’apprendre ainsi à mieux réagir. C’est même là un des mécanismes importants pour notre survie.

C’est encore plus vrai pour les moments dramatiques (ou émotifs) qui s’impriment alors profondément dans la mémoire et constituent la trame de fond de l’expérience humaine : une bonne partie de notre savoir personnel et collectif est en effet fondé sur de telles expériences.

Mais que ces liens soient fondés ou non, ils ont tendance à se renforcer s’ils sont reconfirmés, par exemple quand on discute avec une connaissance ayant vécu la même expérience, qu’on lit des commentaires similaires dans un journal, qu’on reçoit une publication Facebook appuyant ces dires ou qu’on apprend l’existence d’une étude comme celle du Dr Andrew Wakefield (une fraude scientifique) à propos d’un supposé lien entre le vaccin et l’autisme.

Ce renforcement continu des croyances est d’ailleurs important, puisqu’il permet de construire une vision commune de la réalité au sein d’une communauté.

On a ainsi longtemps pensé erronément que le soleil tournait autour de la Terre, une autre «évidence» qui a tenu le coup durant des millénaires. On a finalement accepté que ce n’était pas le cas. Or, c’est bien la science et les scientifiques qui ont démontré le contraire, bouleversant l’humanité et renversant l’ordre des choses.

Ce genre de révolution de la pensée correspond, pour l’individu, à détricoter une fausse «évidence», ce qui n’est jamais facile à réussir ni à accepter. Ni pour la rotation de la Terre, ni pour les vaccins et l’autisme dans la situation où on est confronté à ces réalités.

Détricoter la croyance

Je vais donc tenter de détricoter «l’évidence» proposée par Céline, basée sur son expérience, à l’effet qu’il y aurait un lien entre le vaccin et l’autisme.

Si un enfant paraît « devenir » autiste après un vaccin, cela doit pousser à se poser des questions légitimes et sérieuses, qu’on appelle aussi «hypothèses» en science. Or, pour valider ou rejeter ce genre d’hypothèses (exemple : le vaccin cause l’autisme) l’expérience personnelle est bien insuffisance.

Le seul moyen d’y arriver, c’est la démarche scientifique. Plus précisément, il faut observer un très grand nombre d’enfants, vaccinés ou non, et de mesurer avec le plus de précision possible s’il y a davantage d’autisme ou non dans le groupe vacciné. Si oui, Céline aura peut-être raison. Sinon, il faudra convenir que c’est une «croyance» non fondée.

Idéalement, en science, on proposerait une étude «randomisée», où on administrerait le vaccin à certains enfants—et à d’autres non—répartis au hasard, sans que quiconque ne sache qui a reçu et n’a pas reçu le vaccin. On évaluerait dans quel groupe on retrouverait plus tard davantage d’enfants autistes.

Sauf qu’une telle étude, qui constituerait une preuve idéale, contredirait nos règles éthiques, puisqu’on considère le vaccin bien trop utile pour en priver certains enfants.

Heureusement, il existe d’autres approches, comme ces vastes études de cohortes ou de «cas-témoins» qu’on peut même regrouper afin d’obtenir la meilleure réponse possible à cette question (tout de même très importante) : y a-t-il une association réelle entre le vaccin contre la rougeole et l’autisme?

Justement, nous disposons d’une vaste et solide étude publiée en 2014 sur la question. Elle porte sur plus d’un million d’enfants. Pourquoi un si grand nombre? Parce qu’une conclusion qui remettrait en cause la sécurité des vaccins doit bien entendu reposer sur une preuve bétonnée.

Avec un seul cas, on ne peut pas savoir: le résultat peut dépendre du hasard ou d’un facteur confondant n’ayant rien à voir avec le vaccin. Malgré la conviction de Céline, elle ne devrait donc pas conclure à partir de sa propre histoire. Si on prend 10 enfants, ça demeure bien peu. En étudier une centaine, c’est mieux. Plus d’un million, c’est beaucoup mieux.

L’étude porte sur 1 266 327 enfants. La réponse est nette: comme dans les autres ayant exploré cette hypothèse, il n’y a aucun lien démontré entre les vaccins et l’autisme. La vaccination n’augmente pas le risque d’autisme. Le vaccin RRO (rougeole-rubéole-oreillons), en particulier, non plus. On ne démontre aucun lien avec le thimérosal, parfois inclus dans les vaccins. Ni avec le mercure de certains vaccins.

Le contraire aurait été surprenant, puisqu’aucun mécanisme connu ne pourrait non plus expliquer un lien (s’il y en avait un) entre le vaccin et l’autisme, ce problème n’étant pas selon les connaissances actuelles de nature auto-immune.

Il n’y a donc aucune «évidence», aucun «fait» qui va dans le sens de «l’évidence» proposée par Céline. Il n’y a pas plus d’autisme chez les vaccinés que chez les autres. C’est la meilleure évidence scientifique disponible et elle s’ajoute aux multiples autres données. Mais peut-être que malgré tout, Céline n’y croira pas.

Y croire ou non

Et savez-vous quoi? Je la comprends. L’«évidence», pour elle, c’est d’avoir vu son petit-enfant changer. Elle a plus de poids que la science abstraite, assez loin de l’expérience courante. L’«évidence» est dans le regard de son petit-enfant. C’est là un réflexe humain, même si l’«évidence» scientifique qui va à l’encontre de la perception de Céline est des milliers de fois plus robuste.

Mais si la science nous indique qu’il n’y a pas de lien démontré, que le vaccin fonctionne et qu’il présente peu de risques, il faut continuer à vacciner les enfants. Justement, le vaccin contre la rougeole est sécuritaire, efficace et important du point de vue de la santé publique.

C’est d’autant plus important que les cas de rougeoles ont augmenté de 50 % en 2018 et que les États-Unis sont actuellement frappés par la pire épidémie depuis l’an 2000. Le premier facteur mis en cause, c’est la baisse de la vaccination.

Dans ce contexte, refuser ce vaccin à un enfant n’a pas de sens. C’est ce que la science nous dit. Comme elle nous dit que 20 millions d’enfants ont été sauvés dans le monde ces dernières décennies grâce au vaccin contre la rougeole.

Ce que la science ne nous dit pas, toutefois, c’est à quel point les grands-mères de ces millions d’enfants auraient pleuré les vies perdues si leurs petits-enfants n’avaient pu avoir accès au vaccin. Je ne peux prouver scientifiquement cette dernière affirmation, mais je n’en ai pas besoin. C’est une évidence.

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