Vapotage : dissuader les ados sans nuire aux adultes qui veulent écraser

Les autorités de santé publique du Canada veulent bannir les saveurs des liquides pour protéger les adolescents. Une idée qui fait du surplace depuis un an, alors que les jeunes consommateurs continuent de se multiplier. 

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Melon miel, mangue, glace à la banane : sans l’impressionnante gamme de parfums des liquides pour cigarettes électroniques, Ludovic Dubé n’aurait, de son propre aveu, jamais été tenté d’en faire l’essai. « J’avais envie de tous les goûter ! Chaque fois, c’était nouveau et rafraîchissant », raconte-t-il.

Le jeune homme de 18 ans a vite apprécié l’effet de bien-être engendré par la nicotine. Six mois plus tard, il était accro. Il traînait toujours l’une de ses vapoteuses dans ses poches et prenait une bouffée dès qu’il en avait l’occasion. Il l’a même déjà fait en pleine nuit. Il tente maintenant de se défaire de cette dépendance et voudrait vapoter seulement une ou deux fois par mois, lors de soirées entre amis.

La proportion de jeunes disant avoir vapoté durant les 30 derniers jours a doublé de 2017 à 2019, passant de 10 % à 20 %, selon l’Enquête canadienne sur le tabac, l’alcool et les drogues chez les élèves (ECTADE), menée auprès des élèves du secondaire par Santé Canada. Environ 40 % de ces jeunes disaient fumer chaque jour. 

Inquiet de cette augmentation rapide, Santé Canada a annoncé l’an dernier vouloir interdire les arômes sucrés dans les produits de vapotage, pour éviter qu’une nouvelle génération de Canadiens ne deviennent dépendants de la nicotine. 

Parmi les jeunes qui vapotent régulièrement, 90 % utilisent des produits avec nicotine et 57 %, des produits qui n’en contiennent pas, selon l’ECTADE (une partie des jeunes consomment les deux).

Un bon outil pour cesser de fumer ?

Le projet de règlement interdisant les saveurs (sauf la menthe, le menthol et le tabac) est cependant au point mort depuis les consultations publiques de l’automne 2021. Des associations de vapoteurs comme Rights 4 Vapers ont fait valoir que des arômes variés étaient une mesure incitative pour délaisser la cigarette traditionnelle. 

Or, seul le tiers des fumeurs utilise cette méthode pour cesser de fumer, selon le plus récent coup de sonde réalisé par Statistique Canada en 2019, et le nombre d’ex-fumeurs est stable au pays depuis une décennie. Si le taux de tabagisme continue de baisser (il est passé de 20 % à 13 % de la population canadienne en 10 ans), c’est pour une autre raison. « Les fumeurs les plus âgés décèdent et les plus jeunes fument la cigarette en moins grand nombre », explique Flory Doucas, codirectrice de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac, mise sur pied par l’Association des intervenants en dépendance du Québec. 

Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les preuves de l’efficacité de la cigarette électronique pour se sevrer du tabac sont insuffisantes pour en recommander l’usage. Les méfaits de la nicotine ne font en revanche aucun doute et l’OMS exhorte les pays à adopter des lois sévères afin que les dispositifs qui en contiennent ne se retrouvent pas entre les mains des adolescents. 

Fragiles cerveaux d’ados

La nicotine a un effet encore plus délétère sur un cerveau en plein développement que sur celui d’un adulte, affirme le Dr Nicholas Chadi, pédiatre et clinicien-chercheur spécialisé en médecine de l’adolescence et toxicomanie au CHU Sainte-Justine. « Cette substance stimule certaines zones du cerveau, notamment celles liées au plaisir, et produit des libérations massives de dopamine. Le jeune se sent euphorique, mais une fois l’effet dissipé, il se sent souvent moins bien qu’au départ. D’où l’envie de recommencer », explique le médecin. 

Ces perturbations ont des conséquences sur la régulation des émotions, le sommeil, l’appétit, le niveau d’énergie, la concentration, la maîtrise de l’impulsivité et la motivation. Les jeunes qui vapotent sont aussi plus susceptibles de souffrir d’anxiété et de dépression.

Sans compter les risques cardiovasculaires et pulmonaires liés aux autres constituants des liquides de vapotage, ajoute le médecin, coauteur du document de principe sur le vapotage de la Société canadienne de pédiatrie. Le nuage qui s’échappe d’une vapoteuse est loin d’être inoffensif. « Il s’agit d’un aérosol, un mélange de vapeur d’eau et de particules fines en suspension composé de douzaines et de douzaines de produits chimiques, de traces de métaux lourds et de substances potentiellement cancérigènes », dit le Dr Chadi. 

Un arôme habituellement utilisé comme additif alimentaire n’a pas les mêmes effets lorsqu’il est chauffé et inhalé. Une fois dans les poumons, ces particules causent de l’inflammation et de la toux. Dans le pire des cas, elles peuvent également entraîner une pneumopathie associée au vapotage. Vingt personnes ont dû être hospitalisées pour cette raison entre mai 2019 et août 2020 au Canada, dont cinq ados, qui souffraient de fièvre et de douleurs thoraciques.

D’où l’urgence d’agir en bannissant les arômes sucrés, insiste Flory Doucas, de la Coalition québécoise pour le contrôle du tabac. Les saveurs de confiseries, de desserts et de boissons gazeuses sont déjà interdites par la Loi sur le tabac et les produits de vapotage ; il serait maintenant temps de s’attaquer aux arômes fruités, selon elle. « Enquête après enquête, les jeunes disent que c’est ce qui pique leur curiosité. Ils ont aussi tendance à penser que ces produits sont moins nocifs », dit-elle. Ils en sont sans conteste les plus grands consommateurs : les saveurs de fruits sont préférées par 69 % des 15-19 ans et 62 % des 20-24 ans, alors qu’elles remportent la faveur de 33 % des 25 ans et plus. 

Au Québec, des recommandations émises par le directeur national de la santé publique en 2020 vont encore plus loin que celles de Santé Canada : seul l’arôme de tabac devrait être permis, point. Le ministre de la Santé, Christian Dubé, s’est engagé à y faire suite, mais avec des élections provinciales à l’automne, il faudra patienter avant qu’un projet de loi voie le jour. L’Île-du-Prince-Édouard et la Nouvelle-Écosse ont toutes deux pris cette avenue : la vente de produits de vapotage aromatisés y est interdite, sauf ceux à l’arôme de tabac. 

Plusieurs pays ont déjà fait de même, dont la Finlande et l’Estonie. Le Danemark ne permet pour sa part que le tabac et le menthol.

Abigail Friedman, professeure associée à l’École de santé publique de Yale, au Connecticut, y est allée d’une autre proposition dans les pages du New England Journal of Medicine en avril dernier : conserver les arômes de fruits pour satisfaire les fumeurs adultes, mais limiter la vente de tous les produits contenant de la nicotine (cigarettes, cigares et produits de vapotage) à des boutiques spécialisées accessibles uniquement aux personnes de 18 ans et plus. « Cela réduirait non seulement l’exposition des adolescents à ces produits, mais aussi celle des adultes qui tentent d’arrêter de les utiliser », écrit-elle. 

La Nouvelle-Zélande a adopté une approche mitoyenne : on ne trouve que les saveurs de tabac, de menthol et de menthe dans les dépanneurs — les arômes fruités sont relégués aux boutiques spécialisées. L’Ontario et la Colombie-Britannique ont fait exactement la même chose ; au Canada, les restrictions sur la vente au détail des produits de vapotage sont de compétence provinciale. 

Au Québec, tant que les fabricants de produits de vapotage (dont de grands cigarettiers) continueront de pouvoir vendre des produits sucrés au dépanneur du coin, ils profiteront de la manne, croit Flory Doucas. À ce jour, aucun de ces fabricants n’a fait homologuer l’une de ses vapoteuses comme aide à la cessation tabagique par Santé Canada, ce qui demanderait de présenter des études cliniques prouvant qu’elles sont efficaces.

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