Variole simienne : l’urgence internationale est lancée

La pire épidémie de monkeypox de l’histoire, qui s’est déclarée au printemps 2022, prend de l’ampleur. Voici ce qu’il faut savoir.

BlackJack3D / Getty Images

L’auteur est urgentologue, ex-chef du département de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal. Professeur titulaire à l’Université de Montréal, il enseigne, participe à des recherches en médecine d’urgence et intervient fréquemment sur les enjeux de santé.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré, le 23 juillet, l’épidémie actuelle de variole simienne « urgence de santé publique de portée internationale » à la suite de sa deuxième réunion sur la question. Il s’en est donc passé des choses depuis le 20 mai dernier, quand j’ai publié mon premier billet sur le sujet. Je vais essayer de les résumer.

S’il s’agissait déjà de l’épidémie la plus importante de l’histoire, elle a en effet pris des proportions encore plus impressionnantes. L’OMS a ainsi annoncé, en date du 20 juillet 2022, 14 533 cas probables ou confirmés de variole simienne dans 72 pays et toutes les régions du monde, contre 3 044 au début mai — près de cinq fois plus ! Pour leur part, les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) américains en dénombrent actuellement 18 095.

Géographie de l’épidémie

Les États-Unis sont maintenant le pays le plus touché en nombre de cas, avec 3 846. En Espagne, qui compte le plus de cas (3 125) en proportion de sa population, la plupart ont été signalés dans les grandes villes. Au Canada, on recense 681 cas, dont une bonne partie à Montréal, épicentre de l’épidémie chez nous. Ceux-ci ont mené à quelques hospitalisations pour des complications locales au visage, mais à aucun décès. En Grande-Bretagne, certaines complications plus graves ont été constatées, dont des encéphalites, une inflammation du cerveau.

Répartition mondiale des cas
En bleu, les pays habituellement touchés. En orange, les pays où l’on ne trouve pas la variole du singe, en règle générale. (Source : CDC)

Cinq décès, survenus dans des pays africains, ont jusqu’ici été signalés. Lors d’une précédente éclosion de 70 cas en 2003 aux États-Unis, qui n’impliquait toutefois que des transmissions de l’animal à l’homme, aucun décès n’avait été constaté, même si on reconnaît au virus un taux de mortalité de l’ordre de 5 % à 6 % sur la base des données provenant d’Afrique.

Cela pourrait être lié à la capacité de soigner les complications comme les infections pulmonaires et cutanées. Dans l’éclosion actuelle, le peu de décès, soit 0,03 %, est donc de bon augure, bien que cette différence par rapport à la maladie habituelle reste encore difficile à expliquer.

Communauté et transmission

Comme au début, la transmission touche essentiellement les hommes homosexuels ou bisexuels des régions urbaines. C’est notamment le cas de 99 % des infections diagnostiquées au Canada. Par contre, quelques femmes et enfants ont aussi été atteints dans certains pays, principalement en lien épidémiologique (c’est-à-dire en contact étroit) avec des hommes contagieux.

Toutefois, la variole simienne n’est pas reconnue comme une infection transmissible sexuellement et il demeure improbable que son mode de transmission habituel ait changé par mutation, même si le maintien de cette transmission au sein d’un seul groupe social, inhabituel pour ce virus, pousse à soulever cette hypothèse.

À cet égard, l’OMS a tout de même précisé que le génome obtenu dans différents pays montrait certaines différences par rapport aux sources des souches ouest-africaines connues. Des travaux sont en cours pour évaluer si ce changement génétique a pu conduire à une augmentation de la transmissibilité, de la virulence, de l’échappement immunitaire et de la résistance au vaccin contre la variole.

L’absence de transmission hors groupe cible et contacts proches demeure pour l’instant rassurante. Il ne semble pas y avoir eu, par exemple, de propagation sur des lieux de travail, selon l’OMS. Ce comportement du virus appuie l’opinion des experts quant à une transmission majoritaire par contact direct étroit. Par contre, rien n’exclut qu’il puisse y avoir une transmission à d’autres groupes, entre autres les enfants d’une garderie, qui ont des contacts étroits.

Pour ce qui est de la transmission par aérosols, une hypothèse soulevée qui changerait évidemment la donne quant à l’évolution de l’épidémie, elle ne semble heureusement pas jouer un rôle important jusqu’ici dans la propagation de la maladie, même si les autorités de santé publique recommandent à bon droit une protection maximale, y compris le port du masque N95, pour le personnel de la santé affecté aux soins de ces patients.

Une courbe exponentielle

La mauvaise nouvelle, c’est par contre que l’épidémie est la plus vaste de l’histoire et qu’elle n’est pas près de s’éteindre. Quand on observe les courbes de cas, il apparaît rapidement que la tendance habituelle des épidémies à suivre une courbe exponentielle s’est bien matérialisée, comme on le voit sur ce graphique montrant clairement l’accélération des cas au fil des semaines.

Cas confirmés de variole simienne dans le monde

Le chiffre est légèrement supérieur à celui de l’OMS, sans doute parce que les données sont différentes ou un peu plus récentes. (Source : Our World in Data)

L’intensité de la propagation, mesurée en Rt, soit le nombre de personnes contaminées par un cas, se situerait selon l’OMS entre 1,4 et 1,8 en Europe, ce qui correspond à une propagation moyenne semblable à celle de la grippe. Il faut comprendre qu’un Rt supérieur à 1 mène à une croissance de l’épidémie. Nous sommes donc loin de l’efficacité de la transmission atteinte par la COVID jusqu’ici.

L’autre point important, c’est que l’incubation a été évaluée à environ 10 jours selon les données de Grande-Bretagne, soit bien plus longtemps que la COVID, ce qui explique en partie l’élévation très graduelle de la courbe des cas, même s’il est possible que cette courbe continue à monter longtemps et produise donc un grand nombre de cas à terme. Ce qui est à peu près certain, c’est qu’on ne verra pas de vagues abruptes semblables à celles de la COVID.

Un risque mondial de modéré à élevé

L’OMS estime présentement que le risque mondial est modéré, alors que dans les régions européennes, il est jugé élevé. Elle est d’avis que l’identification, l’isolement et le traçage des cas devraient permettre de contenir l’épidémie. Mais il reste difficile d’implanter ces interventions, notamment à cause de la durée de l’isolement requis (21 jours) et du défi de retrouver les contacts en raison du contexte de la propagation actuelle.

Pour ce virus semblable à celui de la variole, on pense que la vaccination contre la variole est efficace, les agences de prévention souhaitant la pratiquer sur les personnes à risque pour aider au contrôle. Les recommandations de l’INSPQ touchant la vaccination se trouvent ici. Elles couvrent surtout la vaccination après une exposition potentielle :

« En post-exposition, le CIQ recommande que les contacts à haut risque d’un cas confirmé ou probable de variole simienne ou d’un milieu à risque élevé où la transmission a lieu, tel que défini par les autorités de santé publique, soient vaccinés avec une seule dose de vaccin Imvamune idéalement dans les 4 jours suivant l’exposition. La 2e dose d’Imvamune pourra être administrée 28 jours plus tard si le risque d’exposition se poursuit. »

Outre la vaccination post-exposition, le site du gouvernement énumère aussi les possibilités suivantes pour l’obtention d’un vaccin préventif :

« Il est possible de recevoir une dose du vaccin si vous êtes un homme (cis ou trans) qui a ou qui aura des relations sexuelles avec un autre homme (cis ou trans) à Montréal, dans un des contextes suivants :

  • cette relation sexuelle n’est pas avec un partenaire sexuel unique et régulier ;
  • cette relation sexuelle survient dans un endroit où ont lieu des activités à caractère sexuel ;
  • cette relation sexuelle se fait en échange d’argent, de biens ou de services.

Les travailleurs et les bénévoles dans un lieu de socialisation ou un événement où peuvent avoir lieu des activités à caractère sexuel entre hommes (cis ou trans) peuvent également recevoir une dose du vaccin contre la variole simienne. »

De gros défis devant

La variole simienne pose encore beaucoup de défis, tels que les a énumérés l’OMS : une meilleure compréhension de la dynamique de transmission, le risque de stigmatisation des groupes visés, les défis du traçage, en particulier dans les cas de contacts multiples, le suivi de l’efficacité des mesures, la communication publique, la durée de l’isolement requise de 21 jours, et enfin les coûts associés aux vaccins de même que l’accès difficile à certains antiviraux qui pourraient être efficaces.

Les lecteurs trouveront sur le site de l’OMS plus de détails (en français) sur l’infection elle-même et ses caractéristiques. Le site du gouvernement du Québec contient également des informations pertinentes, notamment sur l’accès à la vaccination. On n’avait pas vraiment besoin d’une nouvelle épidémie en 2022, mais il semble qu’on doive y faire face.

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J’aimerais bien qu’on m’explique la phrase suivante : « La mauvaise nouvelle, c’est par contre que l’épidémie est la plus vaste de l’histoire et qu’elle n’est pas près de s’éteindre. » Parle-t-on de l’ampleur géographique du virus? Comment sait-on qu’elle n’est pas près de s’éteindre?

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À tous les points de vue: le nombre de cas, le nombre de pays touchés, les mécanismes, la durée. Et elle n’est pas près de s’éteindre parce que les cas sont toujours en ascension exponentielle. À suivre donc. Bonne journée.