Veaux, vaches, cochons, couvée : les bactéries font de la résistance et ça pourrait vous tuer.

Vous souffrez d’une pneumonie. C’est banal et facile à traiter. Mais voilà, on vous informe qu’il n’existe aucun traitement : la bactérie résiste à tous les antibiotiques. Vous allez peut-être en mourir.

Science-fiction? Pas du tout. Plutôt un des grands défis de la santé publique. Pourtant, il y a trente ans, il aurait suffi de donner une quelconque pénicilline. Que s’est-il passé? Qui est responsable?

fermeL’industrie de la viande est de plus en plus pointée du doigt, même si elle a longtemps nié le lien. L’usage massif des antibiotiques dont elle fait usage est une source probable du problème. Les preuves s’accumulent, comme le rappelait cette semaine cet excellent article de Mother Jones.

Mais la pratique médicale est aussi en cause. Faisons d’abord la part des choses. Et un peu d’histoire.

Au début des années 1930, mon père, alors jeune adolescent, souffre d’une grave pleurésie bactérienne – infection rare affectant l’enveloppe du poumon.  En l’absence d’antibiotiques, il sera opéré afin d’évacuer chirurgicalement le pus qui s’accumule. C’est le chirurgien Norman Bethune qui lui sauvera la vie à l’Hôpital Sacré-Coeur. Et qui devra durant six mois répéter les drainages, jusqu’à guérison complète. On imagine l’effet sur un jeune adolescent.

La révolution de la pénicilline va tout changer, quelques années plus tard. Qu’on ne s’y trompe pas: les antibiotiques représentent depuis bientôt un siècle l’une des armes les plus efficaces de la médecine. Quand Sir Alexander Fleming remarque en 1928, presque par hasard, que la croissance de ses cultures bactériennes était inhibée par le champignon Penicillium notatum sur lequel travaillait un collègue, une révolution démarrait, qui transformera les soins et permettra de guérir beaucoup d’infections autrefois mortelles.

Tout allait bien, jusqu’à ce que les bactéries apprennent à se défendre contre nos propres armes. Le problème de résistance à la pénicilline et aux autres antibiotiques est en croissance rapide.

Dans certains cas, des “super-bactéries” ont appris à résister à la plupart sinon à tous les antibiotiques connus. Une infection habituellement banale peut se transformer en cauchemar et même tuer la personne, la médecine étant alors démunie.

On croit souvent à tort que c’est la personne qui prend des antibiotiques qui devient “résistante” aux antibiotiques. Et on pense que c’est le “système immunitaire” qui s’affaiblit à force de prendre ces antibiotiques. Ce n’est pas le mécanisme en cause.

Médicaments contrefaits : une épidémie
Photo : iStockphoto

En fait, le cela a peu à voir avec la personne malade: ce sont plutôt les bactéries elles-mêmes qui “résistent”. Elles disposent en effet d’outils perfectionnés, dont plusieurs sont d’ordre génétique, leur permettant non seulement “d’apprendre” à résister, mais également de diffuser ces mécanismes de défense dans la communauté des bactéries et même à d’autres familles de bactéries.

On sait que l’exposition régulière aux antibiotiques favorise l’émergence de ces résistances. Longtemps, on a mis au banc des accusés la surutilisation des antibiotiques chez les humains: prescriptions inutiles pour des rhumes et bronchites (causés par des virus, qui guérissent sans antibiotiques) ou même pour des patients hospitalisés, qui faisaient de la fièvre, en attendant d’en identifier la cause. On ciblait aussi l’usage d’antibiotiques à “large spectre”, un peu comme des canons utilisés pour tuer des mouches, causant des “dommages collatéraux” importants.

Ces reproches sont fondés. Les médecins ont prescrit trop d’antibiotiques, souvent pour des conditions bénignes. C’était particulièrement vrai dans le contexte de notre médecine nord-américaine “défensive” : en voulant éviter certains risques liés aux infections, on en faisait prendre d’autres, parfois bien plus graves.

Au début de ma pratique médicale, en 1990, c’était évident: on inventait des antibiotiques de plus en plus puissants pour traiter de simples otites et des campagnes de marketing agressives en faisaient la promotion auprès des médecins. Alors qu’en Europe, on commençait à réaliser que les otites guérissaient spontanément dans la plupart des cas et qu’on favorisait plutôt l’observation sans antibiotiques, en Amérique du Nord, on a beaucoup tardé à adopter ces approches. Alors qu’on sait maintenant que les antibiotiques sont inutiles dans la plupart des cas pour les otites.

Quand on dit “inutiles”, cela veut simplement dire qu’ils n‘ajoutent rien ou pas grand-chose aux mécanismes naturels de guérison.

Ce qui est également vrai pour d’autres infections longtemps passées à la moulinette des antibiotiques, sans grande preuve d’efficacité: les sinusites, les bronchites ou les pharyngites par exemple. Qui guérissent spontanément ou avec des mesures tout à fait simples, comme l’irrigation des voies nasales avec des solutions salines pour la sinusite.

Je donne souvent pour exemple mes trois enfants, qui sont maintenant de grands adolescents. Bien entendu, avec un père médecin et une mère infirmière, ils sont plutôt bien entourés. Je ne suis presque jamais allé à la clinique avec eux quand ils faisaient de la fièvre. Je me contentais de surveiller leur état général.  Mais je ne leur ai non plus, de mémoire, jamais prescrit moi-même d’antibiotiques.

Or, à eux trois, ils n’auront pris au total que deux ou trois fois des antibiotiques, dans toute leur vie. Je reste persuadé qu’avoir consulté des cliniques, ils en auraient pris beaucoup plus.

Reste que la médecine humaine ne représente qu’une faible proportion de l’usage des antibiotiques. Autour de 20% actuellement. Le reste? L’industrie de la viande. Et c’est là que le bât blesse.

En effet, les éleveurs se sont vite rendu compte qu’en donnant des antibiotiques aux animaux, ils croissent plus rapidement. Et qui dit croissance rapide dit profit plus important.

D’une pratique vétérinaire de traitement des infections, on aurait donc dérivé graduellement à un usage large des antibiotiques en « prévention”, qui peuvent maintenant faire partie de l’alimentation normale des bêtes. 80% des antibiotiques utilisés en Amérique du Nord vont donc aux animaux.

Ce qui est tout de même curieux d’un point de vue de la pratique vétérinaire: c’est comme si votre médecin prescrivait de la pénicilline dans les céréales de vos enfants, question de les voir grandir plus vite.

L’industrie a longtemps prétendu que cette pratique ne mettait pas en cause la santé humaine. Mais de plus en plus d’études montrent maintenant le contraire: que les bactéries qui acquièrent ainsi une résistance peuvent se transmettre à l’homme, surtout par contact direct.

C’est un constat grave, parce que l’impact sur la santé humaine est majeur. Et pour ceux qui s’intéressent plutôt à l’économie, le Forum économique de Davos identifiait la résistance aux antibiotiques comme le troisième grand risque auquel nous serions confrontés, après les « cyber-incendies » criminelles et les catastrophes liées au réchauffement climatique!

Nous arrivons à l’heure d’une réflexion de fond sur cette question, où s’opposent des intérêts économiques et sanitaires. Nous ne pouvons plus en nier l’importance. Il y a urgence.

*

Ajout 19h05. Un lecteur se demande si on peut sans risque manger de la viande. Bonne question: la transmission des bactéries résistantes se fera surtout par contact avec les animaux. La viande bien cuite ne pose par ailleurs aucun problème. Et par ailleurs, une  bactérie résistante n’est un problème que si elle cause une infection. Il y a beaucoup de gens qui ont des bactéries résistantes sur la peau, qui ne causent aucun problème en soi.

Laisser un commentaire

Je trouve ça abérant que vous accusier les producteurs du québec, c’est pratique ne se fait pas ici mais au états-unis, si les gens préfère acheter de la viande moins cher sans se poser de question!!!! vous mettez en cause les agriculteurs mais moi je vais mettre en cause les médecins. Moi j’ai allaité mes deux enfants et un médecin m’a prescrit de médicament a base de pénécilin pour une infection au poumon mon bébé ne fesait que vomir, les médecins et pharmacien se sont obstiner a dire que ça n’avait rien avoir!!!! poser vous des questions!!! arrêter d’accuser l’agriculture québecoise sans connaitre l’agriculture nous somme régie par des normes de qualité et de salubrité parmis les meilleurs dans le monde, nous ne pouvons donner des médicamants quand bon nous semble, Chers médecin et compagnies pharmaceutiques arrêter des vous en laver les mains.Retourner sur les bancs d’école et aller apprendre comment fonctionne l’agriculture avant dire des choses sans fondement.

Bonjour. Je vous remercie de cet aimable commentaire. J’ai relu mon texte et nulle part je n’accuse les producteurs du Québec. Je serais d’ailleurs bien en mal de connaître les pratiques québécoises en ce domaine. Je parle des producteurs Nord-américains, et les informations apportées concernant les producteurs Nord-américains, et sont à mon avis de sources très fiables. Tant mieux si les pratiques au Québec sont bien différentes, si vous le dites. Cependant, le problème est que la résistance microbienne ne reconnait pas les frontières et que les pratiques Nord-américaines ont des impacts partout. Pour ce qui est de ce que vous rapportez. je ne crois pas que cela a rapport avec la question. Du reste, je mentionne moi-même que les médecins ne sont pas sans reproches quant à l’usage des antibiotiques.

M. Vadeboncoeur, j’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre article. J’ai également pris connaissance du commentaire de “anybern” qui me surprend tristement. J’ai travaillé dans le domaine agricole comme chercheur scientifique pendant 40 ans au Québec et j’ai vu bien des choses qui feraient changer d’opinion cette dame. Cette dame suggère “de retourner sur les bancs d’école pour apprendre” (sic). Sachez madame que sur les bancs de l’école vous faites le plein de théories diverses en particulier. La meilleure expérience que j’ai acquise c’est en allant sur le terrain chaussé d’une paire de bottes tout en étant alimenté par un esprit d’observation, d’analyse, de synthèse et très critique. Tout d’abord, je dois vous dire qu’au point de vue de la fertilité des sols l’agriculture québécoise a bien du retard par rapport à certains pays européens. La carence des sols, notamment en oligoéléments, est flagrante; même constat dans le reste du Canada et même aux États-Unis. Or, les oligoéléments, en particulier, sont des éléments indispensables pour de nombreuses fonctions physiologiques tant chez les humains que chez les animaux (ex. système immunitaire, croissance, fonctions cognitives, fertilité, génétique et j’en passe). Par expérience, je peux vous dire que les antibiotiques utilisés pour une croissance plus rapide des animaux sont tout à fait inutiles. Le même résultat peut être obtenu par des moyens naturels. Les preuves ne manquent pas. Évidemment, c’est beaucoup moins payant pour l’industrie pharmaceutique. Sachez qu’un sol déséquilibré sur le plan de la fertilité peut devenir très rapidement un ennemi pour la santé humaine et animale. Les travaux de l’agronome québécois, Roland Pigeon, n’étaient pas reconnus à leurs justes valeurs au Québec, mais il a obtenu de grands succès lorsqu’il est allé en France et qu’il a réussi à éliminer certains problèmes au niveau de la reproduction animale en corrigeant la fertilité des sols par les oligoéléments. Au cours de ma carrière, j’ai constaté bon nombre de propriétés agricoles où les sols étaient débalancés sur le plan minéral. La majorité des exploitants me disaient ne pas faire d’analyses minérales de leurs sols en raison des couts trop élevés et ils fertilisaient selon leur intuition (pifomètre) sans se soucier des conséquences sur la santé des consommateurs. Un sol bien équilibré produit des aliments sains qui favorisent le maintien d’une bonne santé pourvu que chaque individu adopte un mode de vie responsable.

Très intéressant commentaire. Mais savez-vous si les pratiques d’usage des antibiotiques pour fins de croissance sont présentes au Québec? Au Canada? Comment nous comparons-nous aux États-Unis en ces matières?

M. Vadeboncoeur, en ce moment, au Canada, les antibiotiques sont homologués comme médicaments et non pas comme additifs alimentaires. Lorsqu’ils sont utilisés dans ce dernier cas, ils sont incorporés à la nourriture animale. En Europe, un règlement interdit l’utilisation d’additifs antibiotiques comme facteur de croissance dans la nourriture destinée aux animaux. Aux États-Unis, l’utilisation des antibiotiques est permise pour des fins thérapeutiques et sous la surveillance d’un vétérinaire. Toutefois, comme les antibiotiques utilisés comme additifs alimentaires sont en vente libre, il devient difficile d’exercer un contrôle si ce n’est que par l’analyse des tissus des animaux. Les deux sites ci-après vous donnent quelques renseignements dans ce domaine:

http://www.omafra.gov.on.ca/french/livestock/animalcare/amr/facts/05-042.htm

http://agriculture.gouv.fr/Questions-reponses-sur-les – 10

Merci beaucoup pour les précisions intéressantes. Mais qu’en est-il de l’usage réel au Canada? Totalement absent ou absent en théorie?

@ anybern et Alain Vadeboncoeur

Il y presque vingt ans mon bau frère me disait qu’il y avait des antibiotiques dans l’eau ou la nourriture des poulets. Apparemment que c’est encore le cas si on lit cela:
http://www.lapresse.ca/actualites/quebec-canada/sante/201110/23/01-4460142-un-poulailler-sans-antibiotiques.php

« Pour prévenir les maladies, seules des doses infimes d’antibiotiques sont administrées et une période de retrait est observée avant la mise en marché des volailles. Ainsi, aucun antibiotique n’est présent dans le poulet ou le dindon offert au consommateur. »
http://volaillesduquebec.qc.ca/fr/elevage/sans-antibiotiques

Il semble qu’une révolution de sans antibiotique pour les poulets se prépare au Québec.

Au Canada Ontario:
« On ne saurait dire quelle quantité d’antibiotiques est utili-sée en Ontario pour stimuler la croissance des animaux. On sait par contre que cette utilisation des antibiotiques est plus fréquente dans les élevages de volailles et de porcs. Si les antibiotiques sont moins utilisés comme stimulateurs de croissance dans les élevages de bovins de boucherie, c’est qu’on leur préfère dans ce type d’élevage les im-plants d’hormones. »

Ops! C’est lien donné par Morenito.

@ Alain Vadeboncoeur

« …non seulement “d’apprendre” à résister, mais également de diffuser ces mécanismes de défense dans la communauté des bactéries et même à d’autres familles de bactéries. »

Est-ce que des bactéries non pathogène pour l’homme peuvent transmettre ces mécanismes de défense à des bactéries pathogène pour l’homme.

Les plus populaires