Vieillir « normalement », ça ressemble à quoi ?

Vieillir, c’est changer, lentement. Les phases d’évolution, d’abord imperceptibles au quotidien, s’accumulent et, tout d’un coup, on prend un « coup de vieux ». Mais est-ce normal d’oublier plus de choses qu’avant ? 

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L’auteur est gériatre, épidémiologiste et chercheur au Centre hospitalier de l’Université de Montréal. Il est aussi l’un des cofondateurs et l’expert médical de l’entreprise Eugeria, qui s’est donné pour mission d’améliorer le quotidien des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.

Les personnes âgées ont souvent le réflexe de se demander si un « coup de vieux » est « normal » ou « anormal ». Les regards externes remarquent surtout les changements physiques, comme une démarche ralentie ou des cheveux blancs. Mais de l’intérieur, c’est souvent la mémoire, ou plus exactement les fonctions cognitives, qui préoccupe les personnes âgées. Quand on vieillit, garder sa tête et son autonomie est la priorité. Il n’est donc pas surprenant que les aînés et leurs proches cherchent à savoir si une démence, comme la maladie d’Alzheimer, s’installe.

« Je cherche plus souvent mes mots. C’est normal ? »

« Ma mère égare toujours ses clés. Dois-je m’inquiéter ? »

« Mon frère me pose la même question trois fois par jour. Devrais-je lui dire de consulter ? »

La réponse, comme souvent en médecine et en gériatrie, est que « ça dépend » : certains signes méritent davantage une consultation que d’autres.

Lorsque l’on visite son docteur pour faire évaluer sa cognition, il faut prévoir un rendez-vous d’au moins 90 minutes. C’est beaucoup de temps, mais c’est nécessaire pour couvrir tous les éléments importants : un questionnaire médical et cognitif pour le patient, un questionnaire pour la personne proche aidante, une évaluation des activités quotidiennes (comme la cuisine ou la gestion des finances), un examen physique et neurologique, puis des tests cognitifs (qui ressemblent assez à des tests « d’école »). 

Contrairement à d’autres maladies, les démences, aussi appelées « troubles neurocognitifs majeurs », ne se diagnostiquent pas par une prise de sang ou par un test d’imagerie à l’heure actuelle. C’est la combinaison et l’analyse des éléments mentionnés ci-dessus qui permettront de déterminer si, en fin de compte, le changement cognitif est normal (et attendu avec le vieillissement) ou pathologique.

Est-ce grave, docteur ?

Deux avenues majeures aident à faire la différence entre ce qui est normal et anormal. D’abord, le caractère du changement cognitif, et ensuite la gravité du changement et de ses conséquences sur le fonctionnement au quotidien.

En ce qui concerne le caractère des changements cognitifs, les recherches démontrent bien que certaines fonctions cognitives déclinent avec le vieillissement dit « normal » : la vitesse de traitement de l’information, la capacité à diviser son attention sur plusieurs fronts à la fois (le mode « multitâche » typique des plus jeunes !) et à enregistrer de nouveaux renseignements. 

Quant au langage, oui, il est normal d’avoir plus de difficulté à retrouver des mots qu’on utilise moins fréquemment. Et d’être un peu moins compétitif lors des parties de Scattergories, où il faut générer rapidement des listes de mots selon un thème particulier. De façon générale, la vitesse de réaction aux stimulus ralentit, elle aussi.

Si vous êtes comme la plupart des gens, vous trouverez, avec raison, que cette liste, bien qu’évocatrice et intéressante, n’est pas assez concrète pour s’appliquer aux situations qui vous préoccupent.

C’est là que la gravité des changements et de leurs conséquences aidera davantage à départager ce qui devrait vous inquiéter de ce qui ne devrait pas le faire. Les quelques signes suivants, entre autres, devraient lever un drapeau : 

  • des changements cognitifs qui altèrent la capacité à s’occuper de sa propre personne ou qui rendent plus difficile la réalisation des tâches qui se faisaient aisément auparavant (comme gérer ses finances ou conduire un véhicule) ;
  • la perte de la notion de l’heure, du mois ou de l’année, ou de la notion des lieux physiques ;
  • le déclin du langage, au point que se faire comprendre par les autres ou comprendre les autres devient ardu ;
  • des oublis répétés de conversations ou d’événements importants (par exemple, voyages, mariages, funérailles), particulièrement si cela concerne des faits récents ;
  • des changements marqués dans la personnalité, le jugement et la prise de décision qui entravent la vie au quotidien (par exemple, une impulsivité et une imprudence inhabituelles pour des décisions majeures) ;
  • l’isolement social ou l’abandon d’activités régulières sans raison apparente.

Ces indices et leurs conséquences signalent un processus anormal. Car s’il est normal d’observer un déclin avec le vieillissement, lorsque ce déclin se répercute sur la capacité de la personne à vivre de façon autonome, on change de territoire. Il y a lieu d’aller plus loin et d’explorer formellement s’il y a une maladie sous-jacente et, si oui, laquelle. A priori, ce n’est pas normal.

Tant de choses à vous dire !

Les gériatres, par leur profession et par leur organisation du travail, ont le luxe de prendre un peu plus de temps avec leurs patients que la plupart de leurs collègues médecins. Quatre-vingt-dix minutes, c’est beaucoup pour une visite médicale. Mais pour évaluer la cognition et, surtout, pour expliquer les résultats et les subtilités de l’évaluation, c’est trop peu. Tant de choses se cachent derrière ce qui est considéré comme normal et anormal dans le vieillissement et, plus largement, dans la médecine.

Dans cette série de chroniques qui débute aujourd’hui, j’aurai l’occasion d’aller au fond des choses. L’esprit de ce que j’écrirai, c’est tout ce que je voudrais dire à mes patients et à leurs proches avec le luxe de 15 minutes supplémentaires. Pour expliquer et pour nuancer la gériatrie, l’épidémiologie et la pratique médicale. 

C’est un rendez-vous le mois prochain.

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Le mois prochain… c’est beaucoup trop loin. Je vais vous lire religieusement.

Mes parents ont vécu une fin de vie particulière . Mon père fut atteint d’Alzheimer; grande surprise familiale, lui qui était un intellectuel avertit et avait une passion pour son travail de typographe-linotypiste aux journaux La Presse et le Devoir (entre autres )….Ma mère fut atteinte de pertes cognitives liées à des problèmes de circulations sanguines dont je ne prends pas le temps de « chercher » le nom ici ! Vous comprenez donc que les pertes que je présente dans l’ensemble de mes communications verbales et non verbales inquiètent nos 4 garçons ! Nous en sommes au stade du non-dit , encore ! Mais d’une inquiétude attentive! Je m’inscrit donc au projet proposé avec espoir et ardeur ! Carmen Bergeron

C’est vrai que le mois prochain est un peu loin, j’espère qu’alors je n’aurai pas oublié le premier article.

Une série essentielle, autant pour chacun de nous que pour nos proches vieillissants. Merci !

Un outil pour faire face à l’avenir qui nous attend. Moi comme proche aidante et lui qui voit s’éteindre ses fonctions cognitives en ce début de démence diagnostiqué il y a un mois. 🙏 Merci.

Vous écrivez «Lorsque l’on visite son docteur pour faire évaluer sa cognition, il faut prévoir un rendez-vous d’au moins 90 minutes.» Elle est bien bonne celle-là! Il y a au moins 600 000 Québécois qui n’ont pas de médecin, dont j’en suis, et il n’y a aucun moyen d’avoir un tel examen, j’ai tout essayé. C’est d’ailleurs très plate car j’ai déménagé ici d’une autre province il y a 2 ans et dans cette autre province j’étais suivi assez étroitement car plus à risque de cancer etc.

Alors, pour le moment tout ce qu’on peut faire, mon épouse et moi, c’est de se dire que quand on perd la mémoire, c’est un «senior moment» et continuer à lire votre chronique, si on s’en souvient. Ça c’est la réalité d’un grand nombre de gens âgés dans cette province et on peut se demander si l’état nous préfère morts plutôt que vivants et que c’est la raison pour laquelle on ne fait pas de prévention. En tout cas, M, Legault devrait y penser à deux fois car un aîné mort ne paie plus d’impôts…

Merci monsieur Nguyen,
Texte fort pertinent et intelligible. On en redemande! Je m’inscrit « présente » à votre série d’articles. Dans notre monde assailli d’une multitude d’informations souventes fois inutiles, j’apprécie votre approche de scientifique vulgarisateur capable, dans son analyse, de s’attarder et de mettre en relief, le petit quotidien ordinaire de la vie des gens . Ma soif d’apprendre, et vous y contribuez, m’incite à continuer de remplir mon disque dur, quitte à ce que le processeur cérébral mette un peu plus de temps à y retrouver l’information demandée !