Vive le poisson éco !

On en consomme de plus en plus, et c’est tant mieux. Pour s’assurer de ne pas vider les océans, il suffit de prêter attention aux écoétiquettes. Même les épiciers se sont mis de la partie afin de sauver la ressource !

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Des espèces sont apparues dans les comptoirs des poissonneries et les menus des restaurants, tandis que d’autres ont été retirées, parce qu’elles sont menacées ou ne correspondent pas aux critères de pêche durable. – Photo : Chris Jackson / Getty Images

Depuis peu, les épiceries Provigo et Maxi ne vendent plus de requin, de raie, de bar du Chili ni d’hoplostète orange. IGA a aussi abandonné le thon rouge et le hoki de Nouvelle-Zélande, tandis que Metro a en outre éliminé le sébaste de l’Atlantique, le vivaneau rouge du Nord et du Sud, le mulet rouge, le poisson-perroquet, le mérou et la merluche. Tout un ménage !

Ces poissons ont été retirés parce qu’ils ne correspondent pas aux nouveaux critères d’achat des épiceries, qui veulent encourager les pêcheries durables. Les spécialistes du monde marin les ont convaincues d’agir. Car, si la tendance actuelle se maintient — surexploitation des stocks de poisson, pollution par les fermes aquacoles, acidification des océans liée au réchauffement climatique, disparition d’espèces menacées… —, il n’y aura bientôt plus rien dans les comptoirs des produits de la mer, et les prochaines générations ne connaîtront jamais le goût du thon !

Pour aider les consommateurs et les détaillants à repérer les poissons, mollusques ou crustacés dont l’exploitation a le moins d’effets néfastes, d’innombrables écoétiquettes (ou écolabels) ont été créées par des organisations environnementales, des associations de pêcheurs et l’industrie des produits de la mer en collaboration avec des scientifiques. C’est un tsunami qui déferle dans les comptoirs des poissonneries, mais aussi sur les menus des restaurants ! Produits certifiés « de source responsable », MSC (Marine Stewardship Council), BAP (Best Aquaculture Practices), ASC (Aquaculture Stewardship Council), SeaChoice, Ocean Wise, Fourchette bleue… il y a de quoi se noyer dans toutes ces nouvelles appellations.

Les changements sont particulièrement visibles dans les produits surgelés. Au Metro, par exemple, on a l’embarras du choix pour les poissons panés : les trois quarts des produits, dont un bon nombre de la marque High Liner, ont une écoétiquette sur leur emballage ! Toutes ces certifications sont cependant loin de faire l’unanimité, et certaines pourraient cacher des pratiques de pêche ou d’aquaculture nuisibles. Est-on en train de se faire avoir avec du bluewashing — l’écoblanchiment des produits de la mer — qui nous caresse le portefeuille dans le sens des écailles ?

« On part de loin et les progrès sont lents, mais indéniables », affirme Charles Latimer, porte-parole de Greenpeace pour la campagne Océans. Depuis 2009, l’organisme évalue chaque année les politiques d’achat de produits de la mer des huit principales chaînes d’épiceries du pays. En trois ans, la moitié d’entre elles se sont dotées de stratégies visant à favoriser la pêche et l’aquaculture durables. Et elles les affichent en grand. À l’épicerie Metro, ce n’est pas le bruit de la mer mais une publicité vantant cette nouvelle politique que j’entends au rayon des poissons frais. Au IGA, c’est une belle affiche de paysage sous-marin annonçant le « virage bleu » qui me fait de l’œil près du vivier à homards. Au Provigo et au Maxi, de la chaîne Loblaws, qui fut la première à se lancer, on a mis le paquet sur la sensibilisation des consommateurs avec le site oceanspourdemain.ca, une vraie source d’informations !

La menace sur les océans gronde depuis un bon moment déjà. En 1995, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) édictait un premier code de conduite international pour une pêche responsable, qui a amené plusieurs pays à adopter des lois plus contraignantes. Dans la foulée, le Fonds mondial pour la nature (WWF), en collaboration avec Unilever, a lancé en 1997 le premier système d’écocertification des pêcheries basé sur ce code : le Marine Stewardship Council (MSC), qui repose sur une évaluation indépendante, effectuée par des scientifiques, pour déterminer quelles pêcheries sont admissibles. « On regarde autant la durabilité de la ressource que les impacts environnementaux des techniques de pêche et la gouvernance », explique Jean-Claude Brêthes, titulaire de la chaire Unesco en analyse intégrée des systèmes marins à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), qui participe fréquemment à ces examens.

En 2000, les premiers produits certifiés MSC, repérables par le logo apposé sur l’affichette du prix ou sur l’emballage, sont apparus dans les magasins. Il en existe aujourd’hui plus de 15 000, qui représentent environ 10 % de la production mondiale des pêcheries. La crème, autrement dit. Au Canada, la pêche à la crevette nordique dans l’Atlantique et le golfe du Saint-Laurent a été la première à obtenir la certification, en 2008.

L’étiquette MSC, reconnue à l’échelle internationale, donne un avantage concurrentiel aux pêcheurs, car de plus en plus de détaillants et de grossistes un peu partout dans le monde recherchent des produits certifiés. Elle incite aussi les pêcheurs à innover pour se maintenir à flot et se distinguer du menu fretin. « Comme elle est valide seulement cinq ans, son titulaire doit faire la preuve qu’il progresse pour obtenir son renouvellement », explique Antoine Rivierre, chargé de projet à Merinov, Centre collégial de transfert de technologie associé au cégep de la Gaspésie et des Îles, qui se consacre à l’innovation dans les pêcheries et l’aquaculture.

Comme tous les crevettiers, L’intrépide, de Dave Cotton, un pêcheur de Rivière-au-Renard, traîne dans les eaux sombres du golfe du Saint-Laurent un filet qui, par près de 300 m de profondeur, racle le fond vaseux et déloge les crustacés. Mais l’an dernier, le capitaine a équipé son bateau d’un dispositif conçu au Danemark qui rend sa pêche beaucoup plus écologique. Des panneaux de métal flottant entre deux eaux maintiennent le filet ouvert, ce qui permet d’éviter de creuser des sillons dans la vase, comme le font les autres chalutiers. Il a fait appel à Merinov pour évaluer l’intérêt de cette technologie. Résultat : bien moins de dégâts dans les fonds marins et une économie de carburant — donc d’émissions de gaz à effet de serre — de près de 15 %.

« Ça m’a coûté 20 000 dollars, mais j’ai économisé 14 000 dollars en carburant en une seule saison ! » raconte fièrement le pêcheur de 38 ans, qui vient de racheter l’entreprise familiale avec sa conjointe. Antoine Rivierre tente maintenant d’encourager l’industrie à adopter cette technique. « Les pêcheurs sont des gens plutôt conservateurs, mais l’écocertification et la nouvelle génération les poussent beaucoup à s’améliorer », dit-il.

En 2010, le WWF a mis sur pied l’Aquaculture Stewardship Council (ASC), sur le modèle du MSC. Les premiers filets de tilapia et de pangasius certifiés ont fait leur apparition dans des commerces l’été dernier. Loblaws, qui vend la moitié des produits de la mer consommés au pays, est le premier au Canada à en avoir mis dans ses comptoirs. « Nous offrons maintenant 108 produits certifiés MSC ou ASC », explique Melanie Agopian, directrice principale de la durabilité.

En 2009, le détaillant s’est engagé à examiner, avant la fin de 2013, la provenance de tous les produits de la mer frais, surgelés ou en conserve qui se retrouvent dans ses magasins. Les aliments pour animaux et même les jus de fruits enrichis en acides gras oméga-3 extraits de poisson passent aussi sous la loupe ! L’opération progresse bien et elle a déjà permis de remplacer des fournisseurs peu scrupuleux.

Les certifications MSC et ASC figurent au sommet de l’« arbre de décision » de Loblaws, érigé avec l’aide de Jeffrey Hutchings, professeur de biologie à l’Université Dalhousie, à Halifax, et expert réputé de la conservation des poissons. Quand aucun produit certifié n’est offert, le détaillant s’en remet aux critères de sélection établis par le spécialiste afin de choisir des produits de pêcheries ou d’aquacultures qui ont peu de répercussions environnementales ou de privilégier des fournisseurs qui se sont engagés dans un processus d’amélioration de leurs pratiques. Les espèces menacées, non merci !

L’étiquette MSC fait cependant grincer des dents bien des défenseurs des océans. Car il faut avoir une bourse bien garnie pour obtenir la certification, ce qui élimine de facto les petites pêcheries des pays en développement… que l’on devrait pourtant encourager, selon la FAO. « Il nous a fallu 18 mois et 150 000 dollars pour obtenir la certification de la crevette nordique, sans compter les audits que nous avons dû payer et les redevances à verser chaque année au MSC pour avoir le droit d’utiliser le logo », raconte Jean-Paul Gagné, directeur général de l’Association québécoise de l’industrie de la pêche.

Des groupes environnementaux et des scientifiques reprochent en outre au MSC de bâcler ses inspections des pêcheurs et de mal surveiller la gestion des stocks, poussé par les grandes chaînes, comme Walmart, qui font sa promotion. Fin 2012, deux chercheurs allemands ont évalué l’ensemble des pêcheries certifiées MSC et découvert que 31 % des stocks de poissons visés par ces certifications sont surexploités ! En 2010, par exemple, la certification de la légine antarctique a suscité une levée de boucliers dans la communauté scientifique, qui réclamait plutôt un moratoire sur cette espèce, dont la biologie et les stocks sont encore très peu connus.

« On ne prétend pas être parfaits, se défend Marie-Claude Lemieux, directrice pour le Québec du WWF. Mais notre approche pragmatique, qui encourage la transformation des marchés, est susceptible d’avoir plus d’effet sur les océans que la simple sensibilisation des consommateurs. » Même bourré de défauts, le MSC semble le « moins pire » de tous les systèmes de certification.

Pour aider les consommateurs dans leurs choix, une multitude d’organisations environnementales ont elles aussi créé des écoétiquettes. « Mais la plupart se basent sur un mélange de science et d’idéologie, sans regarder de près les techniques de pêche ou d’aquaculture ou sans distinguer l’origine des produits », dit avec regret Jean-Claude Brêthes, de l’UQAR. À ne pas prendre, donc, au pied de la lettre, d’autant que certains conseils se contredisent !

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Le programme Seafood Watch, élaboré en 1999 par l’aquarium de Monterey, en Californie, fait figure de pionnier et jouit d’une bonne réputation auprès des scientifiques. Il attribue une étiquette verte, orange ou rouge aux pêcheries selon leur impact sur l’environnement. La liste, mise à jour régulièrement, peut être consultée sur Internet ou chargée dans un téléphone intelligent, tout comme son pendant canadien, SeaChoice, créé par la Fondation David Suzuki. L’aquarium de Vancouver sélectionne quant à lui des produits dont il fait la promotion auprès des restaurateurs et des marchés avec son étiquette Ocean Wise.

Au Québec, le musée Exploramer, de Sainte-Anne-des-Monts, a créé sa Fourchette bleue afin d’encourager la consommation d’espèces méconnues du Saint-Laurent exploitées de façon durable. Parmi les 22 produits qui ont reçu son étiquette figure la mactre de Stimpson, un mollusque que l’on trouve… sur la liste des produits à éviter de Greenpeace ! « Nous certifions seulement les pêcheurs qui récoltent les mactres à la main », précise Sandra Gauthier, directrice générale d’Exploramer. Greenpeace ne regarde que la technique de pêche la plus répandue pour les espèces qu’elle déconseille, et la drague hydraulique par laquelle la plupart des mactres sont récoltées dans le monde est connue pour causer beaucoup de dommages aux fonds marins. Pas facile de s’y retrouver pour les consommateurs !

Pour éveiller les consciences, Greenpeace classe aussi chaque année les marques de thon en conserve. Cette année encore, elle a placé au dernier rang l’entreprise canadienne Clover Leaf. Elle l’accuse d’encourager une pêche destructrice en vendant du thon à nageoires jaunes capturé au moyen de palangres et de dispositifs de concentration de poissons qui menacent les autres animaux marins. « Toute l’industrie bouge, mais pas elle ! » dénonce le porte-parole de l’organisme, Charles Latimer. Malgré leurs nouvelles politiques d’achat, les détaillants sont plus indulgents vis-à-vis de Clover Leaf, et aucun n’a retiré ses produits des rayons.

Quant aux appellations de type « sûr pour les dauphins », que l’on voit parfois sur les boîtes de thon, mieux vaut les oublier, puisqu’elles ne font dans bien des cas l’objet d’aucun contrôle.

Dans la plupart des chaînes d’alimentation, on trouve toujours le très populaire saumon de l’Atlantique, même s’il vient souvent d’élevages qui ont des répercussions désastreuses sur leur environnement. « Nos clients en veulent, et il a toujours un meilleur bilan écologique que la viande rouge ! » objecte Marie-Claude Bacon, directrice des affaires corporatives chez Metro.

Les pratiques des aquaculteurs s’améliorent, dit-on. Mais les progrès sont lents. En avril, Cooke Aquaculture, de St. George, au Nouveau-Brunswick, le plus gros producteur de saumon du pays, a été condamné à verser un demi-million de dollars d’amendes et d’indemnités pour avoir utilisé un pesticide illégal dans un élevage de saumon afin de combattre le pou de mer. La cyperméthrine a tué des centaines de homards. Pourtant, l’entreprise a conservé son écoétiquette Seafood Trust, délivrée par une société irlandaise de certification, et sa place dans les supermarchés !

Reste aussi l’énorme problème de la traçabilité des produits, qui devrait permettre d’identifier précisément chaque produit de la mer et son origine. Aux États-Unis, une enquête de l’ONG Oceana a révélé que le tiers des poissons des épiceries et restaurants ne correspondaient pas à l’étiquetage. Le nom des produits est rarement vérifié par les autorités, qui inspectent plutôt les conditions d’hygiène et la chaîne du froid. Presque 9 fois sur 10, le poisson vendu comme du vivaneau rouge était d’une autre espèce, tels le sébaste, la dorade ou la perche, et 60 % du thon était mal étiqueté ! Dans les comptoirs de sushis, les trois quarts des poissons étaient présentés sous un faux nom. Même s’il a été impossible de déterminer s’il s’agissait d’erreurs ou de fraudes, Oceana a observé que beaucoup de produits étaient remplacés par d’autres, moins chers ou issus de pêcheries moins surveillées. Et que nombre de saumons prétendument sauvages provenaient d’élevages…

Dans les dernières années, les organisations de pêcheurs et le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec, notamment, ont fait beaucoup d’efforts pour améliorer le suivi et l’étiquetage des poissons et crustacés originaires du Canada. Mais les nombreux produits importés sont encore souvent mal étiquetés, croit Jean-Claude Brêthes, de l’UQAR.

Si, après avoir mangé ce que vous pensiez être du thon blanc, vous avez vomi ou eu de la diarrhée, c’est peut-être que vous avez plutôt eu de l’escolier, un poisson moins cher que le thon et tout juste comestible, puisqu’il provoque souvent ces symptômes ! L’erreur — ou la fraude délibérée — serait tellement courante que le ministère de la Santé du Canada recommande de bien faire confirmer la source du thon blanc auprès du poissonnier ou du restaurateur avant d’en consommer. Le thon blanc, Thunnus alalunga, s’appelle aussi germon… mais pas Lepidocybium flavobrunneum, le nom savant de l’escolier !

Là encore, pourtant, il y a des progrès. Depuis 2011, Michel Bélanger, un ancien étudiant de Jean-Claude Brêthes, a été engagé par Metro pour vérifier la provenance des produits de la mer offerts en magasin et concevoir un système d’étiquetage qui donne le nom latin de chaque espèce ainsi que son pays d’origine. Un casse-tête, car les fournisseurs eux-mêmes ne sont pas toujours sûrs de ce qu’ils vendent ! Pour être certain de ce que vous achetez dans les épiceries Metro, recherchez ses petites étiquettes — bleues, évidemment.

Chez IGA, c’est une application mobile qui permet aux consommateurs de retracer l’origine de certains poissons frais et surgelés, depuis que Sobeys est partenaire du programme This Fish, mis sur pied par des organisations de pêcheurs du Canada et soutenu par les autorités de la Colombie-Britannique. En entrant le code indiqué sur le produit, on accède à des informations détaillées sur son origine : nom du pêcheur, technique et lieu de pêche, usine de transformation… De quoi rapprocher producteur et consommateur !

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La fin du poisson sauvage ?

Victimes de la surpêche, de la pollution et des changements climatiques, les océans s’épuisent à un rythme affolant.

En 50 ans, la consommation de produits de la mer par habitant dans le monde a doublé, alors que la population a elle-même plus que doublé. On mange donc quatre fois plus de poissons, mollusques et crustacés qu’auparavant ! Même les Québécois, qui les ont longtemps boudés, s’y sont mis grâce à la mode des sushis et aux conseils répétés sur la saine alimentation. « Les produits de la mer sont ceux qui connaissent la plus grande croissance dans nos magasins », confirme Yvan Ouellet, vice-président pour l’achat des produits périssables de Sobeys Québec, propriétaire des magasins IGA.

Dans les pays émergents, la demande a aussi explosé. En Asie, les produits de la mer fournissent bien plus de protéines que la viande, et chaque personne en mange trois fois plus qu’il y a 20 ans. La consommation annuelle atteint 32 kilos par habitant en Chine… contre environ 24 kilos au Canada !

Résultat, la ressource s’épuise. Pour maintenir la production, les pêcheurs doivent aller plus loin des côtes, plus en profondeur, et exploiter davantage d’espèces. Le tiers des stocks sont surexploités, selon le dernier rapport sur la situation des pêches et de l’aquaculture de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Et c’est sans compter la pêche illégale, qui représenterait le tiers des captures !

Tout comme les morues des grands bancs de Terre-Neuve ont été anéanties par des décennies de surpêche — ce qui a forcé le Canada à déclarer un moratoire en 1992 —, plusieurs espèces, comme le thon rouge de l’Atlantique, très prisé des amateurs de sushis, sont au bord de l’asphyxie. Mais bien des pays rechignent à abaisser leurs quotas, pour préserver les emplois. En 2003, selon la FAO, les subventions directes des États à la surpêche dépassaient 16 milliards de dollars dans le monde.

Puis il y a les prises accessoires, qui gaspillent la ressource et font mal aux espèces menacées. Chaque année, des quantités hallucinantes de dauphins, tortues de mer, requins, coraux, éponges — et même des oiseaux marins — se retrouvent dans les filets ou au bout des hameçons et sont rejetés à la mer à demi-morts ou carrément mis à la poubelle.

« Il y a pourtant eu d’énormes progrès techniques depuis 20 ans pour diminuer ces prises », estime Jean-Claude Brêthes, de l’Université du Québec à Rimouski. Au Canada, par exemple, on a obligé les pêcheurs de crevettes à équiper leurs chaluts de grilles séparatrices permettant aux poissons de s’échapper. « En quelques années, les rejets sont passés d’une tonne de poisson par tonne de crevettes pêchées à moins de 40 kilos », explique le chercheur. Mais dans certains coins du monde, on pêche encore à la dynamite ou même au cyanure, cette technique étant surtout utilisée pour capturer les poissons destinés à des aquariums !

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Crevettier à St. Anthony, à Terre-Neuve-et-Labrador. – Photo : Steve Bly / Alamy

Les changements climatiques bouleversent aussi la vie dans les océans. L’acidification et le réchauffement de l’eau, notamment, sont en train de remanier les écosystèmes, selon Julian Dodson, spécialiste de l’évolution des poissons et professeur à l’Université Laval. « Toutes les espèces ne s’adaptent pas de la même manière, et on observe depuis 30 ans des décalages entre leurs dates de reproduction qui mettent en péril les chaînes alimentaires », explique-t-il. Des poissons qui grandissent en mangeant des larves, par exemple, ne peuvent plus le faire parce que celles-ci sont déjà rendues adultes au moment où ils en ont besoin. Les espèces envahissantes en profitent. Et personne ne sait quelles seront les conséquences. Devra-t-on bientôt tous manger des méduses plutôt que du thon ?

Les pêcheries ont elles aussi une incidence majeure sur le climat. Selon la FAO, les petits bateaux de pêche artisanale consomment beaucoup moins de carburant par kilo de poisson ramené à terre que les énormes chalutiers. Leur impact est donc moindre. Mais la pêche industrielle gagne sans cesse du terrain. En moyenne, il faut 620 litres de carburant pour attraper une tonne de poisson ! Dans le monde, les bateaux de pêche rejettent dans l’atmosphère l’équivalent de 130 millions de tonnes de gaz carbonique : c’est presque autant que tous les transports au Canada.

Pour satisfaire à la demande croissante de produits de la mer, l’aquaculture prend peu à peu le relais de la pêche, dont les captures stagnent à 90 millions de tonnes par an. « Tout comme il a remplacé la chasse, l’élevage se substituera à la pêche d’ici 50 ans », croit Julian Dodson. Près du tiers des poissons, mollusques et crustacés vendus dans le monde viennent d’élevages, et la production augmente de 6 % par an.

Les fermes qui pullulent sur les côtes asiatiques (90 % des élevages sont en Asie) fournissent déjà les deux tiers des produits de la mer consommés en Chine. Encore rare au début des années 1980, l’aquaculture fournit désormais 80 % du saumon et des crevettes consommés dans le monde. L’eau douce n’est pas épargnée. Le pangasius, très populaire en raison de son bas prix et de son goût peu prononcé, vient exclusivement de fermes situées dans le delta du Mékong, au Viêt Nam. Le tilapia, un autre poisson d’eau douce très apprécié, est aussi principalement issu d’élevages.

Mais les fermes aquacoles font des ravages sur leur environnement. En Asie, les fermes de crevettes ont décimé les mangroves côtières qui servaient de refuge et de pouponnière à de nombreuses espèces. Partout, les crustacés et poissons qui s’échappent des cages menacent les écosystèmes. Même au large de la Colombie-Britannique — où sont élevés la majeure partie des saumons de l’Atlantique vendus au Canada —, on a retrouvé ces poissons dans presque toutes les rivières qui se jettent dans l’océan près des fermes aquacoles.

Les élevages de saumon, où des dizaines de milliers de poissons sont entassés dans des cages en mer, sont aussi aux prises avec des parasites et des maladies, comme le pou de mer ou l’anémie infectieuse, qui se transmettent à la faune sauvage et font s’effondrer les rendements. Pour s’en débarrasser, les éleveurs ne lésinent pas sur les pesticides et antibiotiques, qui polluent l’eau, tout comme les déjections des poissons. Et pour nourrir les élevages, il faut pêcher de plus en plus d’espèces sauvages…

Là aussi, cependant, il y a de l’espoir. En Colombie-Britannique, le resserrement des règles a fait dégringoler le nombre de saumons qui s’échappent des fermes depuis 10 ans. Et en mars dernier, la Première Nation des Namgis a inauguré sur l’île de Vancouver le tout premier élevage commercial de saumon de l’Atlantique qui ne se fera pas en mer… mais bien sur terre.
Des cuves d’une quinzaine de mètres de diamètre ont été installées dans un bâtiment sur les terres de la communauté. De ces bassins sortiront d’ici l’an prochain plus de 300 tonnes de saumon. L’installation, qui a coûté huit millions de dollars, fonctionne avec de l’eau recirculée et ses déchets solides sont compostés. D’autres espèces de saumon et des truites arc-en-ciel, notamment, sont aussi déjà produites en circuit fermé.

Le Canada, cancre des mers

« Dans les dernières années, le Canada a nettement moins progressé que l’Australie, la Norvège ou même les États-Unis pour ce qui est d’encadrer ses pêcheries », estime Tony Pitcher, professeur à l’Université de la Colombie-Britannique, qui a comparé les lois de dizaines de pays. L’an dernier, la Société royale du Canada a d’ailleurs jugé très sévèrement la gestion de la biodiversité sur les trois côtes océaniques du pays. Selon les experts, le ministère des Pêches et des Océans du Canada continue d’encourager une exploitation abusive des ressources. Vingt ans après l’effondrement des stocks de morue, le pays n’a toujours pas de plan précis pour redresser la situation, et les belles promesses de gestion intégrée des écosystèmes inscrites dans la Loi sur les pêches ne sont pas respectées. D’ailleurs, seulement 0,8 % des eaux océaniques sont protégées. L’objectif annoncé de 10 % pour 2020 a très peu de chances d’être atteint.

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