Vivre sans vieillir

Grâce aux percées en génie génétique, en nanotechnologie et en bio-informatique, ce sera bientôt possible, clament des chercheurs. Fumisterie ou espoir fondé ?

J’ai l’étrange impression d’assister à l’assemblée d’une société secrète. Autour de moi, des dizaines d’éminents scientifiques, dont un ancien astronaute de la NASA, un haut responsable de l’armée américaine et un directeur de la recherche d’une multinationale de l’informatique. Officiellement, ils sont là pour réfléchir sur l’avenir des technologies de la santé. Mais ce soir, après une journée d’ateliers et de conférences, ce n’est plus de santé qu’il est question, mais de vie… éternelle.

« Levons nos verres à l’immortalité ! » lance l’invité d’honneur de la soirée, Ray Kurzweil, sous les applaudissements nourris de l’assemblée, réunie par le prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT), près de Boston. Dans un long discours, le futurologue et inventeur américain, qui a notamment mis au point le lecteur optique à plat et le synthétiseur, vient d’expliquer avec passion pourquoi la mort ne sera bientôt plus une fatalité. Grâce aux progrès spectaculaires en génie génétique, en pharmacogénomique, en bio-informatique et en nanotechnologie, la science « nous donnera sous peu les moyens de ralentir considérablement le processus de vieillissement et, peut-être même, de l’arrêter ». À 60 ans, cet homme petit et frêle n’a d’ailleurs « aucune intention de mourir ». Ni dans 20 ans ni dans 100 ans. « Jamais », dit-il simplement, comme s’il annonçait qu’il fera beau demain.

Dans la salle de conférences, où les esprits commencent à s’émousser sous l’effet du champagne, je semble être un des seuls à relever le caractère pour le moins étonnant de cette affirmation. Même s’ils n’adhèrent pas tous aux propos de Ray Kurzweil, les participants à ce colloque, organisé par le MIT l’automne dernier, ne s’en formalisent pas : il n’est plus inusité, dans certains cercles de scientifiques, d’entendre pareil discours. Qualifié de « penseur visionnaire » par Bill Gates, Kurzweil n’est, après tout, que l’un des nombreux chercheurs du monde — y compris au Québec — à prédire qu’il sera bientôt possible de contrer les effets dévastateurs du temps.

Le plus célèbre d’entre eux, le biogérontologue britannique Aubrey de Grey, participe aussi au colloque. « Il faut se réveiller, vieillir tue », me dit-il calmement, d’une voix émaillée d’un fort accent british. Chaque jour sur la planète, 100 000 personnes meurent de vieillesse, « soit 30 fois le nombre de victimes des attentats du World Trade Center ». Dans les pays industrialisés, la très grande majorité des décès sont attribuables au vieillissement. « Il faut mettre fin à ce film d’horreur, à cette catastrophe humanitaire », insiste-t-il.

Après avoir abandonné sa carrière de chercheur dans le domaine de l’intelligence artificielle, De Grey, 45 ans, a décidé de consacrer sa vie à ce qu’il appelle la « guerre contre le vieillissement ». Il détaille son ambitieuse — et controversée — stratégie dans Ending Aging (St. Martin’s Press). Le chercheur y recense les sept grandes causes du vieillissement (voir l’encadré « Titre ») et se dit convaincu que les percées de la science, notamment en biologie moléculaire, viendront à bout de chacune d’elles. « Vieillir n’est pas un phénomène mystérieux en soi, et vaincre le vieillissement n’est pas au-delà des pouvoirs des mortels », affirme-t-il, confiant qu’on pourra réduire grandement le nombre de décès dus à celui-ci avant la fin du siècle. Et possiblement d’ici quelques décennies, soit assez tôt pour que des millions de personnes vivantes à l’heure actuelle puissent bénéficier de ces progrès.

Aubrey de Grey compare le vieillissement du corps humain à celui d’une maison. Si on l’entretient rigoureusement, dit-il, une résidence peut traverser les époques. De la même façon, le corps humain peut aspirer à l’immortalité, à la condition qu’on répare les dommages moléculaires et cellulaires causés par le vieillissement au fur et à mesure qu’ils surviennent. Vu sous cet angle, le vieillissement n’est plus un problème théorique insoluble, mais un défi d’ingénierie. D’où le nom que De Frey a donné à son programme pour contrer ce processus : SENS, pour Strategies for Engineered Negligible Senescence.

Trop simple et trop séduisant pour être vrai ?

C’est ce que croient de nombreux chercheurs, dont Pierre Moreau, 42 ans, spécialiste du vieillissement des artères. Doyen de la Faculté de pharmacie de l’Université de Montréal, il a présenté ses travaux lors d’un congrès organisé l’automne dernier par Aubrey de Grey, à Cambridge, en Angleterre. « Le corps humain, c’est beaucoup plus qu’une charpente avec de l’électricité et de la tuyauterie, dit-il. La fonction rénale, par exemple, est un mécanisme très complexe. Tellement de choses peuvent tourner mal quand le corps vieillit… Même si on parvenait à vaincre l’une ou l’autre des causes du vieillissement, la réalité va finir par nous rattraper. »

Malgré son scepticisme, Pierre Moreau, comme beaucoup de ses pairs, respecte Aubrey de Grey, qui donne l’image d’un savant iconoclaste avec sa longue queue de cheval et sa barbe digne de Mathusalem. « C’est un cowboy, un hippie qui ne se formalise pas des manquements à l’étiquette. Mais sur le plan scientifique, il est très crédible et respecté », souligne Pierre Moreau. De Grey a publié ses recherches dans de prestigieuses revues scientifiques et il dirige lui-même une publication renommée sur le rajeunissement, Rejuvenation Research. Interviewé par les plus grands médias, dont le New York Times, CNN et la BBC, il est devenu, au fil des dernières années, un personnage quasi incontournable dans les débats sur l’allongement de l’espérance de vie. « Il est plus qu’un homme, il représente un mouvement », écrit la Technology Review, du MIT, dans un reportage sur le phénomène De Grey.

Aubrey de Grey n’a pourtant rien inventé. Vouloir échapper à la mort est une quête vieille comme le monde. Depuis des siècles, toutes les civilisations ont tenté à leur façon de freiner le vieillissement. Des druides et des alchimistes européens, chinois et indiens ont consacré des vies entières à chercher la fameuse fontaine de Jouvence ou à concocter en secret un élixir de longue vie…

En laboratoire, des scientifiques « sérieux » cherchent depuis longtemps à prolonger la vie d’organismes. Par exemple, on sait depuis 1930 que la restriction calorique favorise la longévité : les souris à qui on donne moins de nourriture vivent plus longtemps que celles qui mangent autant qu’elles le désirent. Cette simple découverte a permis d’améliorer la compréhension des causes du vieillissement chez l’humain. Plus récemment, dans les années 1990, Cynthia Kenyon, chercheuse de l’Université de Californie à San Francisco et membre de l’Académie nationale des sciences des États-Unis, est parvenue à doubler la longévité d’un nématode (petit ver très commun) en modifiant un de ses gènes. Elle a depuis acquis la conviction que le vieillissement des humains « n’est absolument pas inévitable ». Elle a d’ailleurs fondé une société de biotechnologie, Elixir, pour mettre au point une pilule antivieillissement.

Les recherches — et les découvertes — de ce type se sont multipliées aux quatre coins de la planète ces dernières années. Les percées spectaculaires de la science en ce qui concerne les cellules souches et le décryptage du génome humain ont fait naître les espoirs les plus fous. Et ce n’est peut-être pas un hasard si cette frénésie survient au moment où des millions de baby-boomers approchent de la soixantaine ou l’ont déjà atteinte…

L’inventeur Ray Kurzweil, lui-même boomer de 60 ans, croit que très peu de gens de sa génération survivront au-delà du 21e siècle. Mais il compte être du lot. Il tient à rappeler aux scientifiques réunis au colloque du MIT qu’il a passé sa vie à affronter le regard pessimiste de ses interlocuteurs. Une fois de plus, il confondra les sceptiques, jure-t-il, en dévoilant la dernière version de l’une de ses inventions, une machine à lire pour les aveugles, qu’il a conçue bien avant que l’informatique lui permette de la mettre au point. « Si j’ai pu créer cet appareil, comme toutes mes autres inventions, c’est grâce à ma capacité de prévoir l’avenir », dit-il avant de lancer une flèche à ses confrères scientifiques, qui font, selon lui, l’erreur d’imaginer des tendances sans prendre en compte le fait que la vitesse de changement s’accélère. D’après ses calculs, le 21e siècle ne connaîtra pas 100 ans de progrès scientifique, mais plutôt l’équivalent de 20 000 ans, au rythme d’aujourd’hui !

« Quand j’ai commencé ma carrière au MIT, dans les années 1960, rappelle-t-il, notre ordinateur valait 11 millions de dollars et nous devions le partager avec des milliers de personnes. Maintenant, mon téléphone cellulaire est à lui seul plusieurs milliers de fois plus puissant. » Cette révolution informatique a contribué au séquençage du génome humain, exploit qu’on pensait irréalisable il n’y a pas si longtemps. Mais ce n’est qu’un début, selon Ray Kurzweil. « La médecine et les sciences biologiques commencent à peine à bénéficier de la puissance des technologies de l’information. »

L’automne dernier, le biologiste américain Craig Venter est devenu le premier humain à décrypter et à rendre public son génome personnel complet. Cette opération d’une complexité inouïe pourrait bientôt coûter seulement 1 000 dollars et offrir au commun des mortels les bienfaits de la thérapie génique. On pourra ainsi faire de l’« ingénierie inverse » en biologie, dit Ray Kurzweil, et réprimer des gènes inutiles ou nuisibles. « Par exemple, le gène récepteur du gras était important il y a 2 000 ou 3 000 ans, quand nos ancêtres travaillaient dur pour chasser. C’était un moyen pour eux de conserver intelligemment des protéines et de survivre, mais il n’est plus nécessaire aujourd’hui. Il n’est qu’un des 23 000 gènes que l’on pourrait songer à modifier. » Et c’est sans compter les promesses de la nanotechnologie, de la pharmacogénomique et des cellules souches.

Conscient que ces technologies ne seront pas accessibles avant de nombreuses années, Ray Kurzweil suit rigoureusement un programme de mise en forme ainsi qu’une diète spéciale (il avale quotidiennement 250 pilules, vitamines ou suppléments alimentaires, 10 verres d’eau alcaline et 10 tasses de thé vert !). Il cherche ainsi à minimiser son vieillissement en attendant le « grand jour », celui où la science permettra de « reprogrammer le corps », plaçant ainsi « notre destin dans nos propres mains ».

Ce discours techno-futuriste minerait la crédibilité de la plupart des gens, scientifiques ou pas. Ray Kurzweil, lui, jouit d’une solide réputation dans les milieux scientifique et financier (il a fondé et dirige une dizaine d’entreprises) et n’a jamais été aussi sollicité pour donner des conférences — chacune d’elles lui rapporterait 25 000 dollars.

Ça n’empêche pas des spécialistes du vieillissement d’exprimer haut et fort leur scepticisme. Il est vrai, dit le réputé biogérontologue américain Jay Olshansky, professeur de l’Université de l’Illinois, que l’espérance de vie a presque doublé depuis 1900 en Amérique du Nord : elle est passée de 43 à 83 ans chez les femmes (légèrement plus courte chez les hommes), principalement en raison des progrès en santé publique et grâce à la découverte des vaccins. Mais cette tendance pourrait stagner ou même régresser dans les pays riches au cours des prochaines années, à cause de la multiplication des cas d’obésité et de diabète. Il appuie ses propos en donnant comme exemple la course à pied. Depuis la deuxième moitié du 19e siècle, le record du monde sur la distance d’un mille a fondu, passant de 4 minutes 30 secondes à 3 minutes 43 secondes. On ne peut pas pour autant déduire qu’un humain courra le mille en quelques secondes en 2580 ! Pourquoi ? Il y a une limite fondamentale à la vitesse à laquelle un humain peut courir. Et il y a également une limite à l’âge auquel il peut espérer vivre.

Fondateur du Centre de recherche en biologie de la reproduction de l’Université Laval, Marc-André Sirard a consacré l’essentiel de sa carrière à l’étude de l’unique cellule immortelle chez l’humain : l’ovule. « C’est mon dada », dit le chercheur, qui a multiplié les découvertes sur les fascinantes propriétés de l’ovule et des cellules souches. Pour lui, les percées de la science en génie génétique pourraient, au mieux, ajouter d’ici quelques décennies une quinzaine d’années à l’espérance de vie humaine, « qui dépend d’un ensemble d’autres facteurs, comme l’environnement et l’alimentation ». « Plus j’étudie, plus je suis déculotté par le niveau de complexité de la vie. »

Abdel Khalil, qui dirige une équipe de biologistes au Centre de recherche sur le vieillissement de l’Université de Sherbrooke, s’oppose à l’idée même de prolonger indéfiniment la vie. « Si on tente de mieux comprendre les mécanismes du vieillissement, ce n’est pas pour l’arrêter, dit-il, mais pour favoriser un “vieillissement réussi”. » Comme les travaux de la plupart des biologistes spécialisés en gérontologie, ceux de son groupe portent sur les pathologies liées au passage du temps, dont la sarcophénie (la perte de masse musculaire). « On veut aider les gens à vivre en bonne santé plus longtemps, à être autonomes jusqu’à la fin de leurs jours », résume Abdel Khalil.

Le mouvement « immortaliste » va évidemment à l’encontre de cette philosophie de la gérontologie et soulève de ce fait des questions morales et religieuses fondamentales. « Au cœur de son combat contre la mort, l’humain a consenti à sa foncière condition de finitude. Penser la mort comme purement accidentelle ébranle ce socle », écrit Véronique Margron, doyenne de la Faculté de théologie de l’Université d’Angers, dans le quotidien catholique français La Croix. « Les bouleversements esquissés interrogent l’annonce de l’Évangile. “Christ est mort” fut la première confession de la communauté des origines. La résurrection — de la chair — est l’affirmation qu’une autre vie s’inaugure, en dehors de toute maîtrise humaine. » Défier la mort revient, en somme, à défier Dieu. L’hérésie suprême.

Vivre éternellement est-il seulement souhaitable ? Jean-Louis Bélard, Américain d’origine française qui pilote un important programme de recherche au sein de l’armée américaine, est convaincu que non. Présent aux conférences d’Aubrey de Grey et de Ray Kurzweil au MIT, il refuse net d’envisager l’immortalité. « Contrôler le diabète, l’hypertension, et rendre la vie plus agréable pour les personnes âgées est un objectif louable, dit-il. Mais d’un point de vue plus philosophique, cela vaut-il vraiment le coup de vivre 120 ou 150 ans de plus ? Est-ce bien raisonnable quand on voit la population mondiale augmenter, sans compter les problèmes de malnutrition et d’accès à l’eau potable ? »

Des auteurs de science-fiction ont imaginé des sociétés futuristes où l’espérance de vie serait très élevée. Ils n’ont pas manqué d’évoquer les nombreux problèmes sociaux et éthiques auxquels celles-ci devraient faire face. L’homme « quasi immortel » (rien ne l’empêcherait de mourir dans un carambolage ou dans un attentat terroriste) deviendrait sans doute allergique au risque, terrifié par les accidents et les maladies. La stagnation guetterait la société, qui manquerait cruellement de l’audace associée à la jeunesse. Car il s’agirait d’un monde sans enfants, condition essentielle pour éviter la surpopulation de la planète… Certains ont déjà pensé à une solution afin de régler ce problème : peupler d’autres planètes ! « Si on veut continuer d’avoir des enfants, on n’aura plus le choix », constate Dan Barry, astronaute qui a participé à trois missions spatiales de la NASA. Fervent partisan du mouvement immortaliste, il a imaginé le profil de ces futurs aventuriers du cosmos. « Comme ceux qui ont peuplé l’Amérique du Nord, les volontaires seront des entrepreneurs aventuriers, des riches et des… criminels condamnés à la prison », dit-il en riant.

L’avènement d’une société intergalactique ne pourrait toutefois rien contre les tracas quotidiens — et banals — d’un quasi-immortel. Comment, par exemple, maintenir la flamme dans un couple après 400 ans de vie commune ? Comment garder la motivation au travail après une 23e réorientation de carrière et quand, comble de malchance, votre conjointe vous a quitté pour un « jeune » de 230 ans ?

Dans ses conférences, le biogérontologue Aubrey de Grey doit régulièrement répondre à de telles questions, des plus sérieuses aux plus loufoques. « Ce sont des inquiétudes légitimes, mais sont-elles assez importantes pour qu’on renonce à vouloir empêcher 100 000 personnes par jour de mourir à cause du vieillissement dans le monde ? Je ne crois pas. » Qu’on le perçoive comme un visionnaire ou un fêlé importe peu à Aubrey de Grey. Quand la communauté scientifique aura accumulé suffisamment de preuves en laboratoire sur la validité des thérapies qu’on mettra au point pour vaincre le vieillissement, les chercheurs ne seront plus embarrassés de parler ouvertement d’immortalité, jure-t-il. « Il y a 1 000 ans, ce n’était pas normal pour un humain de vivre plus de 25 ans, tout comme il n’était pas normal de voler et encore moins d’aller dans l’espace… avant qu’on invente l’avion, puis la navette spatiale. » Autrement dit, « il est normal pour les humains de changer ce qui est normal ».

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