Voyage vers Europe

Enfilez votre combinaison spatiale et accompagnez notre chroniqueur dans sa mission sur une lune de Jupiter.

Photo : Antoine Bordeleau pour L'actualité

Je me réveille au son de la vibration du filtre à air de ma cabine. Quel jour sommes-nous déjà ? Je regarde Jupiter par mon hublot, la géante gazeuse croît à vue d’œil. Mon tableau de bord indique « Jour 388 ». Dans quelques heures, si tout se déroule comme prévu, je me poserai en douceur sur Europe, une petite lune de Jupiter entièrement couverte de neige, sous laquelle pourrait se trouver de la vie extraterrestre.

Les voyages interplanétaires habités se sont multipliés depuis le perfectionnement de la propulsion ionique et du premier aller-retour réussi vers Mars, au milieu du XXIe siècle, mais jamais n’avait-on osé envoyer un humain aussi loin. Ma mission n’a rien de touristique, cependant. Je dois me poser sur Europe, installer des sismographes et des appareils de communication, puis forer profondément à travers sa surface. Mon objectif : rapporter sur Terre un échantillon des océans liquides cachés sous des kilomètres de glace. De nombreux robots ont étudié cette lune dans les dernières années, mais cette opération délicate demandait une présence humaine.

La mission n’est pas sans danger. Un simple bris de moteur et je terminerais mes jours comme un vulgaire projectile glacé en orbite de Jupiter. La descente vers Europe sera le moment crucial. Comme cette lune est dépourvue d’atmosphère, impossible d’utiliser des parachutes pour ralentir, alors mes réacteurs devront s’activer pour toute la descente. Si je devais m’écraser contre la surface, la tour de contrôle sur Terre ne l’apprendrait que 45 minutes plus tard. Je suis laissé à moi-même.

Je suis maintenant en orbite d’Europe. Dans le hublot à bâbord, je ne vois plus le ciel, seulement les couches colorées et ténébreuses de l’atmosphère de Jupiter. À tribord se trouve la petite boule de neige à moitié éclairée par le Soleil. J’amorce ma descente vers la face sombre d’Europe.

Les réacteurs s’activent. Cette décélération me colle à mon siège. Je tourne la tête vers le hublot et vois un épais brouillard qui tourbillonne sur le passage du vaisseau. La chaleur des réacteurs sublime les glaces de la surface. Je m’approche. Puis un coup sec secoue le véhicule entier et les réacteurs s’éteignent abruptement. J’ouvre les yeux. Tout est immobile. Pour la première fois depuis mon départ de la Terre, je vais sortir de cet engin et marcher un peu.

J’envoie mes coordonnées à la tour de contrôle. Je pense aux scientifiques et aux techniciens qui, dans trois quarts d’heure, sauteront de joie à la nouvelle de mon atterrissage réussi.

La température dehors frôle les -200 °C. Le ciel est incroyablement sombre, mais la surface enneigée est légèrement éclairée par les reflets de la planète géante. Je prépare ma combinaison pour aller marcher au clair de Jupiter.

Après la dépressurisation de la cabine, j’ouvre la porte et regarde l’horizon. Il n’y a aucun relief majeur, pas de canyons ou de chaîne de montagnes, mais le sol est dangereusement accidenté, couvert d’éclats de glace pointus. Or, à cette température, la glace est aussi dure que de l’acier sur Terre. Si j’optais pour une promenade, je risquerais de trébucher et de déchirer ma combinaison spatiale. Non, je vais rester dans un rayon de quelques mètres, où la surface est devenue lisse grâce à la chaleur émise par les réacteurs lors de ma descente.

La foreuse installée sous le véhicule creuse depuis plus d’une heure. Elle vient tout juste d’atteindre le fond des glaces, à une cinquantaine de kilomètres de profondeur. Elle puise quelques litres de liquide, puis j’active le moteur du câble auquel elle est reliée pour la remonter à la surface.

Je regarde une dernière fois autour de moi. L’astronaute américain Buzz Aldrin avait décrit la surface de la Lune comme « une magnifique désolation » peu après l’atterrissage du module lunaire d’Apollo 11. Je ressens un vertige semblable : le paysage est à couper le souffle, mais la vie humaine n’est pas la bienvenue ici.

Je remonte à bord et ferme la porte. Il est temps de rentrer. Après le décollage, mon engin spatial se servira de la gravité de Jupiter pour me catapulter vers la Terre, tel le projectile d’une fronde. Je serai de retour chez moi dans moins d’un an.

J’effectue une analyse préliminaire du contenu de l’échantillon : de l’eau, des sels, du méthane et potentiellement une immense quantité de molécules organiques. Je détiens peut-être la preuve irréfutable que la vie a pu se développer ailleurs que sur Terre.

La Terre et Europe, deux sources de vie indépendantes dans le même système solaire ? Cela confirmerait la possibilité que le reste de l’Univers fourmille d’organismes biologiques. La science nous le dira.