« Je nous croyais à l’abri de tout préjugé racial… »

La journaliste Isabelle Massé a grandi en banlieue, dans un monde inclusif où ses origines haïtiennes n’ont jamais fait l’objet de commentaires négatifs. Mais le meurtre de Breonna Taylor, puis celui de George Floyd, aux États-Unis, ont remis en question bien des idées reçues. Au point où elle sent le besoin de mieux préparer son fils au monde qui l’attend.

Crédit : Getty Images

Mon fils, je veux te parler quelques minutes. Et cette discussion, je n’aurai jamais besoin de l’avoir avec ton frère.

Je suis la mère métissée de deux garçons. Un ado aux traits haïtiens et arabes et un autre qui est la copie de leur père abitibien blanc. La mondialisation du mouvement Black Lives Matter a mené à une prise de conscience des Québécois. Mes garçons et moi n’y avons pas échappé. Mais voilà que je sens le besoin d’aborder avec le plus vieux les questions du racisme systémique et du profilage pour trouver une façon de le protéger des coups bas de la vie et l’aider à grandir dans un monde imparfait. Comme ces parents d’enfants noirs au pays de Trump. En effet, on s’en rend tous compte, les risques que courent les jeunes Noirs ne sont pas réservés aux Américains. 

Au volant d’un VUS, il se peut que tu te fasses interpeller « pour un contrôle »…

Comment en suis-je arrivée à la nécessité de prononcer de tels mots, moi qui vis dans un quartier, une ville à la violence bien souvent circonscrite ? Dans un endroit où on s’exprime davantage par le langage que par la violence physique ? Dans le bruit de manifestations presque silencieuses, dans une rage un peu étouffée ?

La jeune fille de banlieue que j’ai été a vécu dans du plus blanc que blanc. Sans amis haïtiens, sinon les membres de ma famille, mes cousins, des amis de ma mère… J’ai entendu ma mère et ses sœurs parler créole plus souvent que j’ai tenu une conversation dans la langue de mes grands-parents de Hinche, une petite ville d’Haïti au nord de Port-au-Prince. J’ai grandi en me faisant rarement mettre sous le nez la couleur de ma peau et l’amplitude de ma chevelure, sinon pour me faire complimenter. Je n’ai jamais eu à me demander si je peinerais à entrer à l’université, à trouver un travail, à faire ma place au sein de la rédaction de La Presse.

Tu gardes alors tes mains sur le volant et tu avertis cette personne en uniforme, debout à ta gauche, que tu t’apprêtes à ouvrir le coffre à gants pour récupérer tes papiers…

Une mère ou un père afro-américain roulerait les yeux en m’entendant parler de profilage racial et m’approprier ce fléau. Qui suis-je pour oser discuter d’une telle chose alors que je n’ai jamais eu peur de voir mon ado quitter la maison pour aller à l’école, retrouver ses amis dans un parc ou prendre les transports en commun ? Qui suis-je pour m’attribuer une peur aux allures chimériques, moi qui n’ai jamais craint de voir ce même fils abandonner l’école et ses (mes) rêves professionnels pour tomber dans un quotidien de dealer, avec une arme comme seul outil de travail et avantage social ? Jamais craint qu’il se fasse tabasser aléatoirement ou meure sous les balles d’un ennemi aussi naïf que jeune et impulsif ?

Cette conversation siérait bien davantage à mes oncles de New York, à mes tantes de Boston et à mes cousins de Miami. Eux résident dans des paysages troubles, décors parfaits d’un film de Barry Jenkins ou de John Singleton. Ou peut-être des chansons de M24 et de Pop Smoke que mon fils écoute et récite.

Tu enlèves le capuchon de ton kangourou quand tu entres à l’épicerie ou à la pharmacie…

Je nous croyais à l’abri de tout préjugé et de tout profond questionnement racial jusqu’aux meurtres de Breonna Taylor et de George Floyd et aux conversations qu’ils ont suscitées avec mes amis et mes proches. Ces réflexions ont fait boule de neige dans ma tête. Devrais-je lui en parler ? Et si je sous-estimais le problème à Montréal ? La couleur de la peau n’est-elle qu’une enveloppe quand on vit au Québec, ou une identité, une cible ?

« Ôte ton capuchon dès que la nuit tombe, frappe toujours à la porte principale de la maison de tes amis plutôt que de faire le tour par le jardin, reste respectueux et poli si tu te fais interpeller par la police. » Voilà les conseils que donne à ses enfants métissés Wes Hall, riche homme d’affaires torontois d’origine jamaïcaine, fondateur de l’initiative BlackNorth contre le racisme systémique anti-Noirs, dans des propos rapportés récemment par le Financial Post.

La peau peut être une chape de plomb, comme l’évoque le journaliste et auteur afro-américain Ta-Nehisi Coates dans son essai Between the World and Me : « Être noir à Baltimore signifiait être nu devant tous les éléments du monde : le viol, la rage, les pistolets, le crack et les maladies. »

Je n’en suis pas à évoquer cette métaphore avec mes enfants. Un jour, mon fils lira peut-être Ta-Nehisi Coates, pas tant pour comprendre d’où il vient ou donner un sens à sa vie que pour saisir comment se sentent et survivent les Noirs de l’autre côté de la frontière. Pour comprendre ce que peut être la douleur, l’effroi et l’injustice liés à la couleur de la peau. Une situation à mille lieues de son existence.

Alors, pourquoi sentir le besoin de parler de ces choses à ce moment précis avec lui ? Et pourquoi exclure son jeune frère ?

Tu seras peut-être victime de plus d’injustices que ton frère dans la vie… 

Ils se ressemblent pourtant physiquement, les deux frères. Cheveux bouclés, joues bien rondes et grands yeux noirs. Enfin, peut-être pas tant que ça… aux yeux de certains policiers dont les interventions se déroulent parfois très vite, bousculés qu’ils sont par la nécessité de trouver tous les criminels et les revendeurs de drogue qui ne sont pas que blancs. 

Tous ces récits, ces interpellations policières musclées, ça arrive ici aussi, même si on est loin des dénouements funestes made in USA. L’histoire de ce Blanc jamais soupçonné, alors que son frère adoptif noir est profilé. Celle de ce chroniqueur noir qu’on estime louche quand il gare sa Mercedes près de Radio-Canada. On les lit, on les entend, ces histoires. Et puis, le Service de police de Montréal (SPVM) a admis l’été dernier qu’il y a un problème de profilage racial et d’interpellation au sein de la police. Son chef a répété que l’organisation et la culture doivent changer.

Les Noirs et les Autochtones courent quatre fois plus de risques d’être interpellés que les Blancs, selon un rapport commandé par le SPVM. Les Arabes, deux fois plus. Et on est à Montréal.

Parler de ça, être touché par ça est donc normal aujourd’hui. Ça fait son effet dans notre esprit, dans notre imagination. On se sent alors investi d’une mission : celle de protéger nos fils, nos amis, leurs amis. On fait sienne la cause des autres. Par empathie, par conscience sociale, par écœurement devant tant d’injustices. On en fait petit à petit une affaire personnelle. On veut aider, s’engager. Montrer qu’on est un acteur de changement. Non seulement dire qu’il faut que les choses évoluent, mais trouver un moyen de les changer. Enrayer les biais inconscients, lever le ton devant les abus. On se donne comme mission de diversifier les voix et la représentativité dans nos textes et notre journal.

On se regarde soi-même tout juste avant de tourner le regard vers ses proches et on se rend compte que son propre fils, qui embrasse fièrement ses origines haïtiennes, pourrait être une victime innocente de profilage. Et si, tout à coup… pour une simple question de traits et de teinte de peau, même légèrement basanée ?

Au fond, sois juste un peu plus sur tes gardes que tes amis et ton frère, s’il te plaît. Pas tant pour ta survie que pour nous assurer une certaine paix d’esprit.

L’auteure de ce texte, Isabelle Massé, est journaliste au quotidien La Presse

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Bref, mon fils, je lis tout ce qui se passe ailleurs (= MADE IN USA) et je te transmets mon angoisse personnelle. Georges Floyd m’a appris une chose extraordinaire: je suis une victime et je l’ignorais. En fait, j’ai un beau discours raciste à te faire ce matin, car la vertu WOKE est affaire de couleurs dèsormais.

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Très bon article, Isabelle, si je peux me permettre.
Né dans un quartier où ce côtoyait multiple ethnies, italiennes grecques, chinoises, etc., mes parents nous ont toujours fait comprendre qu’il n’y avait pas de différence entre les personnes et ce, dès la prime enfance.
Contrairement à toi, je l.ai vécu dès mon entrée à la petite école le fardeau d’avoir les yeux en amandes, les pommettes saillantes et les cheveux raides et noirs. J’étais le « ching ching » et pour me défendre j’ai eu la très bonne idée d’affirmer mon ascendance amérindienne. L’erreur. Je suis devenu le maudit sauvage. Ces préjugés et injures n’ont jamais cessé, mais ils n’ont plus l’impact de l’époque. On se fait une carapace.
Comme si ce n’était pas assez, sont venus par la suite les préjugés en rapport au rang social que l’on occupe ou le degré d’instruction que nous avons acquis.
J’en suis arrivé à ne plus me poser la question s’il y a du racisme systémique ou non, mais plutôt qui ne l’est pas. Qui n’a pas un préjugé quelque part envers le sexe, la race, la nationalité ou le rang social.

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Madame Massé déclare , Je n’ai jamais vécu les conséquence ou été victimes du racisme par contre je vois la situation aux Etats unis et dans une moindre mesures au Canada et d’emblé elle s’ identifie aux problèmes que les personnes de race noire vivent . Finalement leur problèmes deviens mon problèmes , mon problème devient le problème de mes enfants et je désire leurs en parler car j’anticipe que peut être cela deviendra leurs problèmes même si eux ne m’en ont jamais parlé , qu’eux ne sont pas tout a fait noir ou blanc, qu’eux ne se sentent pas différents des autres jeunes et ce toute race confondu . En conclusions, cher parents calmer vos angoisses , cessez de les déverser sur vos enfants , cesser de vous appropriez une problématique qui n’est pas la votre , laisser parler que ceux qui vivent cette réalité.

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N’est-ce pas le rôle des parents de préparer leurs enfants à faire face aux réalités auxquels ils seront confrontés ? Ce serait irresponsable de ne pas le faire. Comme bien d’autres Québécois, vous semblez penser que ce n’est pas un problème ici au Canada mais vous vous trompez.

Allez dire ça à la famille de Chantel Moore, jeune femme autochtone qui a appelé la police car elle craignait pour sa vie et s’est retrouvée en pleine nuit du mauvais côté du pistolet d’un policier qui l’a tuée. En quelques mois au début de l’année, huit Autochtones ont été tués par la police au Canada et on n’a pas de problème ici ? Ça c’est sans parler du profilage racial chez la plupart des corps policiers du Canada, y compris Montréal, où les Noirs sont plus sujets à se faire interpeler voire arrêter et détenir.

En tout cas, si j’étais parent d’un enfant de couleur ou autochtone, je n’hésiterais pas à le mettre en garde tout en espérant que cela ne sera jamais nécessaire.

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