Société

Bruni Surin: les 10 secondes les plus courues des Jeux

Toute l’année, Surin a réappris à courir, à «griffer» le sol sans y poser le talon. Car au 100 m, discipline cruelle, chaque petit détail se mesure en centièmes de seconde…

« Si je reviens d’Atlanta sans médaille, les médias et le public vont me crucifier», dit tranquillement Bruny Surin, assis sur une table de physiothérapie au centre Claude Robillard. Il n’est pas amer, pourtant. Il est même confiant, et a toutes les raisons de l’être: il est champion du monde au 60 m et 2e au monde au 100 m (à 10,03 secondes, six centièmes derrière le Torontois Donovan Bailey). Il a amélioré sa technique et peut courir le 100 m en moins de 10 secondes, condition essentielle pour espérer monter sur le podium.

Mais le 100 m, où un centième de seconde fait toute la différence, est une discipline cruelle. L’ombre d’une erreur, un souffle de vent, la moindre inattention et… envolée la médaille, de même que l’attention et la gratitude du public. Surin, qui le sait, cultive sa sérénité.

Serein, mais bûcheur. Et décidé. L’an dernier, en étudiant le vidéo d’une compétition à Monaco, il a décelé une faiblesse technique dans son «attaque du sol»: contrairement aux autres sprinteurs, il déposait complètement le pied par terre à chaque foulée, ce qui diminuait sa capacité de rebondir et le ralentissait. Il faut dire que, jusqu’en 1994, il a travaillé presque sans aide: il suivait, seul, le programme qu’un entraîneur américain lui envoyait par télécopieur.

Depuis deux ans, il travaille avec Michel Portmann, un ex-champion de saut en hauteur, docteur en physiologie et professeur à l’Université du Québec à Montréal. C’est avec son aide que, toute l’année, Bruny Surin a «réappris» à courir. «Il faut "griffer" le sol sans jamais poser le talon par terre», dit-il en mimant avec son pied la foulée des félins. Ce réapprentissage a été très dur mais, des millions d’exercices plus tard, la technique est presque devenue un réflexe.

Spécialiste du départ canon, Bruny Surin est imbattable sur les très courtes distances (il est le premier sprinteur à avoir décroché deux fois le championnat du monde de 60 m). Mais il avait du mal à garder sa vitesse sur les 40 derniers mètres. Il a donc commencé à participer aux compétitions de 200 m pour augmenter sa résistance.

Pendant des années, Bruny Surin ne pouvait mettre les pieds dans une compétition internationale sans que les journalistes étrangers lui parlent de Ben Johnson, le sprinteur canadien qui, en 1988, aux Jeux de Séoul, a perdu la médaille d’or du 100 m après un test de dopage positif. Maintenant que le souvenir de Johnson s’est enfin estompé, c’est de Donovan Bailey qu’on lui parle sans cesse!

Aux derniers Championnats du monde (le 6 août dernier, à Göteborg, en Suède), deux Canadiens, Bailey et Surin, raflaient les médailles d’or et d’argent, un exploit que seuls les États-Unis avaient déjà accompli. Surin, Haïtien d’origine, est devenu montréalais francophone. Massif, il décolle des blocs comme une flèche mais doit travailler ses fins de course. Bailey, plus grand et plus mince, est né en Jamaïque et vit à Oakville, en Ontario. Très rapide en fin de course, il a passé l’année à améliorer ses départs trop lents, qui sont sa grande faiblesse. Les deux champions, semblables et différents, à la fois adversaires et solidaires, font ensemble comme une métaphore du Canada d’aujourd’hui…

Bailey est un homme d’affaires devenu athlète. Il roulait en Porsche à 21 ans, a déjà eu une manufacture de vêtements et travaille toujours dans l’immobilier. Ce n’est qu’en 1993 qu’il a décidé de se consacrer sérieusement à l’athlétisme. Depuis, il vit la majeure partie de l’année à Austin, au Texas, où il s’entraîne.

Surin, lui, est un athlète qui rêve de devenir homme d’affaires. L’an dernier, il a temporairement interrompu ses études de gestion à l’Université du Québec: il rédigeait ses travaux dans les avions, les télécopiait à sa femme, Bianelle, qui les mettait au propre. «Je passais mon temps à téléphoner aux profs de Bruny pour expliquer ses retards!» dit-elle.

Au centre Claude-Robillard – «ma deuxième maison», dit-il -, Surin attend son tour comme tout le monde à la physiothérapie, et doit s’entraîner la plus grande partie de l’année à l’intérieur, donc sur 60 m seulement puisqu’il n’existe pas de piste intérieure de 100 m. Il aurait plus de facilité s’il allait en Europe ou aux États-Unis. Mais il a toujours refusé de quitter Montréal, où il est arrivé (de Cap-Haïtien) avec toute sa famille en 1974. Il avait sept ans.

Il est montréalais pure laine. Il parle français sans accent, créole avec ses amis haïtiens, anglais avec ses filles parce qu’il tient à ce qu’elles soient bilingues. Son père est mécanicien dans un garage, sa mère tient la maison. Il a fait ses études secondaires à l’école Louis-Joseph Papineau dans le nord de Montréal, où, pour la première fois, Bianelle Legros, une belle joueuse de handball du collège Regina Assumpta, lui a tapé dans l’oeil. Il l’a revue trois ou quatre ans plus tard, au centre Claude Robillard, où ils s’entraînaient, elle avec l’équipe nationale de handball, lui avec celle d’athlétisme (en saut en longueur).

«Il a envoyé un de ses amis me dire de lui téléphoner!» raconte-t-elle. Elle l’a envoyé promener, et Bruny a été obligé de surmonter son aversion pour le téléphone et de l’appeler lui-même.

Aujourd’hui, ils forment une belle équipe. Bianelle a laissé le handball pour devenir cadre à la Banque Nationale du Canada. Il y a quelques années, elle a pris un congé sans solde pour suivre Bruny dans sa ronde de compétitions internationales, apprendre la négociation de contrats, le travail d’attaché de presse. Depuis, c’est elle qui, en plus de s’occuper de leurs deux filles (Kimberley-Ann, deux ans, et Katherine, six mois), «gère son chum». Les sous, les contrats de commandites, les relations avec les médias, les horaires, tout (sauf les contrats de commandites à l’étranger) lui passe entre les mains.

Avec succès, semble-t-il. Quelques bonnes commandites (Vidéotron, Reebok, Mead Johnson Result ainsi qu’un concessionnaire automobile) permettent à Bruny de s’entraîner tranquille, de s’habiller à son goût (il adore la mode et a même joué au mannequin pour un magazine féminin) et de suivre des cours de musique (il joue du synthétiseur). À la naissance de la petite dernière, il a décidé de mettre sa maison de Pierrefonds en vente parce qu’il la trouvait trop petite. «Ils sont rares, les couples de notre âge capables de s’acheter une maison de 250 000 dollars», dit Bianelle.

«Je fais une "crise existentielle" au début de chaque saison, dit Bruny Surin. Chaque année, je me demande si j’ai vraiment envie de travailler si fort pour, peut-être, gagner un centième de seconde…»

Mais il continuera, quoi qu’il arrive à Atlanta. À 29 ans, il a encore de belles années devant lui: à 36 ans, Linford Christie est toujours dans le circuit et Carl Lewis, lui, vient de reprendre le collier, à 35 ans!