Société

La guerre de l’info

Mensonges, demi-vérités: la guerre moderne est aussi un affrontement entre militaires et journalistes désireux de présenter leur vision des choses. Comment le public peut-il s’y retrouver?

La guerre moderne commence toujours bien avant que les premières bombes aient explosé et que les parachutistes aient roulé au sol chez l’ennemi. Les premières grandes manoeuvres se déroulent dans les médias. Et bien souvent, la guerre se gagne ou se perd dans l’opinion publique autant qu’au front. Les mots, les relations publiques, l’information font aujourd’hui partie de l’arsenal militaire, tout comme le gilet pare-balles, le masque à gaz et les lunettes-permettant-de-voir-la-nuit font partie de l’attirail des journalistes. La guerre est un théâtre dans lequel militaires et médias sont comme pile et face, opposés mais unis par une même occasion.

Quand Rudyard Kipling a écrit «la première victime de la guerre, c’est toujours la vérité», les soldats se battaient encore au sabre et au fusil. Les journalistes écrivaient leurs rapports à la plume et les expédiaient par cheval, par train ou par bateau. Aujourd’hui, ils ont des téléphones satellite et des caméras numériques, mais le résultat semble à peu près le même.

Vous vous souvenez de la guerre du Golfe, en 1991? De cette histoire horrible de soldats irakiens qui débranchaient des couveuses dans des pouponnières? Pure fabrication, apprit-on plus tard. De la propagande à l’état pur qui contribua à justifier l’offensive. On s’est aussi fait répéter à satiété, à l’époque, que les missiles Scud de Saddam Hussein étaient armés d’ogives bactériologiques. Le président irakien s’est certes servi de Scud contre Israël, mais leurs ogives n’étaient pas empoisonnées. On le sait maintenant. Les missiles Patriot américains qui détruisaient ces Scud à tous coups? Pas à tous coups, apprit-on par la suite. Et les bombes guidées agissant avec une précision «chirurgicale»? Elles se trompaient de cible parfois. Le Pentagone inventa donc le terme «dommages collatéraux» pour désigner les civils tués et blessés par ces «smart bombs» imprévisibles. Et les bombes guidées n’ont constitué que 9% de tout l’arsenal largué à l’époque…

Aujourd’hui? Même combat, semble-t-il. On ne sait plus très bien distinguer le vrai du faux, l’information de l’intoxication. Même les médias les plus prestigieux sont soupçonnés de collaborer ou de se laisser manipuler.

Le 2 février dernier, lendemain de la désintégration en vol de la navette Columbia, le New York Times publiait le plan d’attaque du Pentagone contre l’Irak. Tout y était: l’armement, la stratégie, les cibles, le calendrier, le nom des unités. Était-ce de la bonne information obtenue par ce grand journal ou le résultat de fuites concoctées par le Pentagone? Était-ce seulement le «vrai» plan?

Quelques jours auparavant, le Wall Street Journal avait pris l’initiative de contacter sept gouvernements européens pour clarifier leur position face à la possibilité d’une invasion de l’Irak, les opposant du coup à la France et à l’Allemagne – la «vieille Europe» du secrétaire d’État américain Donald Rumsfeld. Pour de nombreux critiques européens, dont Serge Halimi, du Monde diplomatique, le journal «a transgressé une loi du credo journalistique et est devenu un acteur politique plutôt qu’un témoin, un bras droit de son gouvernement».

On ne sait toujours pas si la nouvelle publiée par le Los Angeles Times, plus tôt cet hiver, voulant que les généraux américains songent à utiliser la bombe atomique contre les bunkers «d’armes de destruction massive» de Saddam Hussein est véridique. Ou s’il s’agit d’«intox», de manipulation de l’opinion à l’aide de «sources haut gradées» mais anonymes du Pentagone.

Au temps de la guerre du Viêt Nam et du Watergate, les médias américains étaient, au nom de l’indépendance de la presse, les principaux critiques de leur gouvernement. Aujourd’hui, il est difficile de croire en l’objectivité des médias quand on voit le New York Post publier une première page tonitruante (10 février) montrant un cimetière militaire américain en France et accusant les Français d’ingratitude parce que le gouvernement Chirac refusait d’emboîter le pas à George W. Bush.

«La belle époque du Viêt Nam et du gung ho journalism, du journalisme sauté , est bel et bien révolue en effet, déplore John MacArthur, éditeur du magazine Harper’s, de New York. Les médias américains sont devenus bien pusillanimes; ils se contentent souvent d’un rôle passif, ne faisant que répéter les messages des autorités. C’est de la sténo bien plus que du reportage, et c’est comme ça depuis les années Reagan.»

C’est MacArthur qui a révélé au New York Times que l’horreur des couveuses débranchées par des soldats irakiens était une fabrication, inventée par la fille d’un diplomate saoudien à Washington. «Le journal ne me laisserait pas publier un tel texte aujourd’hui», dit-il.

D’autres, comme Kevin Newman, chef d’antenne du réseau canadien Global (et ancien reporter-vedette d’ABC News), trouvent John MacArthur un peu sévère: «On oublie trop souvent que les médias américains s’adressent aux Américains; on les juge avec des critères universels ou nos critères à nous. Les Américains ont été attaqués, ils souffrent, ils voient rouge et n’ont pas envie d’entendre les médias dénigrer leurs leaders en ce moment. Ils ne sont pas les seuls coupables. Écoutez la télé française, lisez les grands hebdos de France: leur parti pris anti-Bush et antiaméricain est flagrant.»

Ce qui est troublant, cependant, c’est que certains renseignements rapportés dans la presse américaine l’automne dernier – qui ont fait bouger le premier ministre britannique, Tony Blair, et amené le Congrès américain à voter la guerre – semblent maintenant douteux. Il n’y aurait pas eu de rencontre à Prague entre un émissaire de Saddam Hussein et un chef d’Al-Qaeda nommé Mohammed Atta, cerveau de l’attaque du 11 septembre. Et les tuyaux d’aluminium trouvés par les inspecteurs de l’ONU en Irak n’étaient peut-être finalement que cela, de la tuyauterie – et pas les composantes d’une usine de bombes atomiques.

Tout cela avant même que la guerre commence pour de vrai…

Sur le terrain, c’est pis encore: militaires et journalistes cohabitent très difficilement. Les premiers doivent traîner les seconds avec eux, assurer leur sécurité, subir leurs indiscrétions. Pour mieux les contrôler, ils recourent à la censure, la propagande, la désinformation, la langue de bois, le gros mensonge. Les journalistes, qui le voient bien, font ce qu’ils peuvent pour y échapper. CNN a refusé de retirer Peter Arnett de Bagdad, en 1991, quand les premières bombes sont tombées: nous avons pu les voir en direct à la télé. Des photographes, européens pour la plupart, ont devancé l’armée américaine à la poursuite des soldats irakiens battant en retraite du Koweït: ils ont fait voir le vrai visage de cette guerre, des images que les forces armées étaient presque parvenues à aseptiser jusque-là.

D’une façon générale, toutefois, c’est l’armée qui gagne la bataille de l’opinion publique. «Les militaires ont au moins 10 ans d’avance sur les médias eux-mêmes quand il s’agit de comprendre comment les manipuler», dit Claude Beauregard.

Militaire en fin de carrière, analyste en chef au Centre de commandement stratégique de la Défense nationale, à Ottawa, Claude Beauregard est coauteur d’un livre impeccablement documenté, Les médias et la guerre: de 1914 au World Trade Center (Méridien, 2002). «Les militaires américains sont convaincus d’avoir perdu la guerre du Viêt Nam dans les salons de l’Amérique, parce qu’ils ont laissé les journalistes opérer à leur guise et montrer la guerre telle qu’elle était, dit-il. Ils se sont juré qu’on ne les y reprendrait plus. Durant la guerre du Golfe, leur objectif était de modifier la perception même que nous avions de la guerre. Ils ont vendu une guerre aseptisée, propre et sans bavure. Une guerre plus humaine . La guerre Nintendo.»

Geneviève Rossier a passé la guerre du Golfe à Riyad, en Arabie saoudite, à couvrir les points de presse du général américain Norman Schwartzkopf et des autres militaires pour la radio de Radio-Canada. «Les militaires ne nous mentaient pas vraiment, dit-elle, mais ils nous abreuvaient de demi-vérités.»

Lors d’une rencontre privée, Geneviève Rossier et d’autres journalistes demandèrent un jour au général des précisions sur ces colonnes de tanks irakiens massés à la frontière de l’Arabie saoudite et dont il était question, en ondes, depuis deux jours. «Il éclata de rire et nous dit qu’il n’y avait jamais eu de chars irakiens dans le secteur. Mais il n’avait jamais démenti cette information dans ses points de presse.»

J’ai voulu vérifier cette anecdote auprès de Schwartzkopf, maintenant à la retraite. Son agent a fait savoir qu’il a signé un contrat d’exclusivité avec la chaîne américaine NBC…

Couvrir la guerre est un gros investissement pour les médias, et pas toujours payant: les annonceurs n’aiment pas être collés aux images difficiles et aux mauvaises nouvelles. Dès après les Fêtes, tous les grands médias avaient un correspondant à Bagdad et dans les pays voisins. Il faut s’y rendre, s’y déplacer. Les fenêtres de transmission par satellite coûtent une fortune dans ce marché de vendeurs. Et une assurance-vie en zone de guerre, 10 000 dollars. Par semaine! CNN a prévu 35 millions de dollars américains en vue du conflit (la chaîne espère reconquérir le terrain perdu au profit de Fox News). Cinq cents de ses employés ont reçu une préparation paramilitaire spéciale, 150 à NBC.

Après la guerre du Golfe, les médias ont juré, eux aussi, qu’on ne leur passerait plus un autre Schwartzkopf. La RTNDA, la puissante association des rédacteurs en chef de la radio et de la télé américaines, a signé avec le Pentagone un protocole promettant aux médias plus d’autonomie et moins d’encadrement. L’armée a cependant refusé de renoncer à son pouvoir d’exiger de prendre connaissance des enregistrements des journalistes et, au besoin, de les censurer.

«La façon la plus efficace de censurer les médias est de contrôler leurs déplacements et de limiter leur accès à l’information», dit Claude Beauregard. La technique classique: désigner un petit groupe de journalistes, que l’armée emmène sur le terrain avec la promesse de rendre leurs reportages accessibles à tous. «Pas un journaliste sérieux n’accepte volontiers d’en faire partie: l’armée t’emmène où elle veut et censure ton travail en plus!» dit Patrick Brown, vétéran de CBC/ Radio-Canada.

La nouvelle tactique de l’armée s’appelle maintenant «embedding», ce qu’on pourrait traduire par «enrégimentement». Des journalistes bien entraînés sont invités à partager la vie des soldats au front: 238 reporters américains ont suivi un entraînement paramilitaire avancé, nécessaire à ce type d’aventure. Pour les autres journalistes, comme ceux de Radio-Canada, une semaine d’entraînement auprès de sociétés spécialisées, comme Bruhn-Newtech, à Londres, est de rigueur. «Encore là, l’embedding, c’est un pacte avec le diable, dit Patrick Brown. L’idéal est de se débrouiller seul ou de faire équipe avec des confrères d’autres pays quand c’est possible. Quand ce n’est pas trop dangereux.»

Or, la guerre moderne est très dangereuse. Souvent, il n’y a plus de ligne de démarcation claire entre amis et ennemis. On ne peut plus, comme avant, écrire «TV» sur sa jeep et espérer s’en sortir. Ce serait même chercher les ennuis. Et il y a toujours les mines…

«Dans la couverture d’une guerre, nous sommes face à deux priorités déchirantes, écrit Edward Greenspon, rédacteur en chef du Globe and Mail, à Toronto. Nous devons assurer la sécurité de nos journalistes, mais aussi une couverture indépendante des événements. […] Cela exige de nous affranchir du contrôle sécurisant mais étouffant de l’armée.»

En attendant la «vraie» guerre, la situation des 250 journalistes postés à Bagdad cet hiver (4 000 autres attendaient leur visa aux frontières) n’était guère plus drôle. Selon Don Murray, le correspondant de Radio-Canada à Bagdad, ils ne pouvaient quitter leur base sans un guide (payé 250 dollars par jour) qui s’assurait que les journalistes ne verraient ni n’entendraient jamais rien d’autre que la «ligne» officielle du gouvernement.

Au début de l’ère des ordinateurs, les programmateurs avaient cette formule, «garbage in, garbage out», pour dire qu’un mauvais logiciel allait produire des résultats navrants. La même règle s’applique à la couverture des guerres: les médias risquent souvent de nous présenter, sans le savoir, de l’information «avariée». Alors, à consommer avec prudence et scepticisme…