Société

Fous de Dieu de tous les pays, unissez-vous !

Si tous les théocrates du monde se donnaient la main, l’émission Beautés désespérées serait bannie des ondes. C’est le programme d’un intellectuel conservateur américain.

Si je vous disais que des gens comme Hillary Clinton, Ted Kennedy, Michael Moore, Sharon Stone et Noam Chomsky sont la cause des attaques terroristes du 11 septembre 2001, vous ne donneriez pas cher de ma crédibilité. Si je déclarais dans la foulée que, tout bien considéré, ce sont les islamistes radicaux qui ont raison et que les préceptes religieux devraient avoir force de loi dans nos sociétés (chrétiennes) comme dans les leurs (musulmanes), vous penseriez que je déraille. Et si j’écrivais, finalement, que les adeptes de toutes les grandes religions du monde qui veulent des sociétés théocratiques devraient s’unir pour vaincre la culture populaire américaine individualiste, laïque et dépravée… mon livre à ce sujet se retrouverait sur la liste des meilleurs succès de vente du New York Times.

Car telle est la thèse, fort controversée, que défend un des principaux intellectuels néoconservateurs des États-Unis, Dinesh D’Souza, ex-conseiller de Ronald Reagan, dans The Enemy at Home : The Cultural Left and Its Responsibility for 9/11. Le livre est d’abord un symptôme du déclin de la vague conservatrice américaine. Lors de la réélection de George W. Bush, en 2004, on pensait le pays durablement penché vers la droite. Mais la débâcle irakienne, entre autres, a conduit à la défaite républicaine aux législatives l’an dernier et semble offrir la Maison-Blanche aux démocrates l’an prochain. En huit ans, les républicains ont abattu beaucoup de boulot (baisses d’impôts massives pour les plus riches, déclin du filet social et des lois du travail, etc.), mais ils n’ont pas réussi à casser les ressorts de la liberté d’expression ou du droit à l’avortement et n’ont même pas su empêcher le mariage gai dans plusieurs États.

À la veille de leur prochaine traversée du désert, un grand désarroi frappe les conservateurs. Leur héros d’hier, George W. Bush, est ouvertement contesté au sein même du mouvement. Il ira rejoindre Richard Nixon dans le panthéon des présidents détestés. Quelle voie trouver pour l’avenir ? Les intellectuels néoconservateurs, qui posèrent les bases de la remontée de la droite pendant les années 1970, préparant ainsi le terrain pour Ronald Reagan, cherchent à renouveler leur arsenal conceptuel. D’Souza reprend un vieux thème, celui de la guerre culturelle contre la gauche américaine en général et Hollywood en particulier, mais l’aborde sous un angle et avec une audace qui laissent béat.

C’est que voyez-vous, écrit-il en citant les islamistes, l’Amérique que détestent les terroristes n’est pas l’Amérique religieuse, celle de George Washington ou même celle de la modernité, de l’industrie, des milliardaires ou de la Silicon Valley. Non, c’est celle de la pornographie, des clips vidéo suggestifs, des droits des homosexuels, de la contestation débridée et de Beautés désespérées. Voilà ce que les islamistes ont attaqué le 11 septembre. (Et voilà pourquoi la sulfureuse Sharon Stone est coupable).

Pour l’auteur, les États-Unis sont devenus « le phare de la dépravation mondiale, un genre de Gomorrhe sur la colline ». Il en conclut que « les conservateurs américains devraient se joindre aux musulmans et aux autres qui condamnent la dégénérescence morale mondiale produite par les valeurs de gauche ». Loin de défendre cette Amérique de la liberté individuelle, Washington devrait s’en excuser auprès du reste du monde. Et si on arrivait à l’éradiquer aux États-Unis, les islamistes radicaux n’auraient plus de raison d’attaquer.

Nombre d’intellectuels conservateurs ont dénoncé D’Souza. Pas tous. George Gilder, rédacteur de discours de plusieurs présidents républicains, écrit que « D’Souza sonne l’alarme : les aspects antireligieux, pro-libération sexuelle, antinataliste, pro-liberté d’expression et pro-féministe des politiques culturelles et extérieures, véhiculées notamment dans Internet, menacent et marginalisent toutes les cultures traditionnelles du tiers-monde, qu’elles soient musulmanes ou chrétiennes, hindoues ou bouddhistes ». Hollywood, ajoute-t-il, pousse un million de musulmans non militants dans les bras du djihad.

Qu’on se rassure. Le risque que le parti républicain, ou même le mouvement évangélique, emprunte cette voie, est nul. Le fossé qui les sépare de l’islam est infranchissable. Accuser la gauche d’être responsable des attaques du 11 septembre 2001 permet cependant d’égaliser la mise face à ceux qui soupçonnent la Maison-Blanche de les avoir orchestrées. Une dernière pensée (chaste) pour Sharon Stone. La critique a lapidé (au figuré) son dernier film, Basic Instinct II. Elle est suffisamment punie, sans qu’on la soupçonne en plus d’avoir allumé les désirs vengeurs d’Oussama Ben Laden.