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Nouvelle carrière, nouvelle vie!

L’ingénieur qui se fait ébéniste, l’avocate qui devient pâtissière: qui n’a pas rêvé de changer de boulot? Perdre son emploi peut être l’occasion de faire le grand saut. Notre journaliste a rencontré, en 2007, des gens qui ont réorienté leur carrière.

Photo : iStockphoto

Quelques semaines avant Noël, l’an dernier, Véronique Collard a tiré un trait sur sa carrière d’avocate. Et sur le salaire considérable que celle-ci lui rapportait. Aujourd’hui, bandana sur la tête et tablier sur les hanches, elle se consacre à la confection de petits gâteaux et de crème glacée. Pour l’équivalent du salaire minimum. Les deux mains dans la farine, au milieu de ses fourneaux, cette mère de trois fillettes le déclare sans détour : «C’est le bonheur !»

Véronique Collard, 33 ans, et son associée, Pascale Guindon, 40 ans, sont les propriétaires d’Itsi Bitsi, paradis des cupcakes petits gâteaux format muffin , de la crème glacée maison et des objets-cadeaux, dont des assiettes, des tasses, des coussins. Le matin de décembre où, fébriles, elles ont ouvert pour la première fois les portes de leur boutique du quartier Saint-Henri, à Montréal, un vent frais est venu se mêler aux effluves sucrés des gâteaux. La vie professionnelle des deux femmes venait de prendre un nouvel élan.

Toutes deux réalisaient un rêve caressé depuis longtemps, celui de tenir commerce. Un projet qui ne pouvait voir le jour qu’à une seule condition : qu’elles abandonnent leurs carrières respectives d’avocate et de graphiste. Depuis, elles travaillent sans compter les heures, l’une s’occupant des achats et du service à la clientèle, l’autre imaginant de nouvelles recettes de «gâtelets». Et c’est réussi. Devant leur étalage, les clients salivent : choco-caramel, lavande et miel, espresso, pavot-citron…

Pascale Guindon et Véronique Collard font partie d’un groupe de travailleurs appelons-les «de la seconde chance» dont on connaît encore peu de choses. Tant à Emploi-Québec qu’à Statistique Canada et à l’Institut de la statistique du Québec, on n’a pas recensé les personnes qui ont ainsi réorienté leur carrière au cours des dernières années. Ces travailleurs ne sont pas compris dans les statistiques !

En juillet, l’envoi d’un courriel à une trentaine de connaissances leur demandant si des gens de leur entourage avaient fait «le grand saut» a toutefois suffi à me convaincre que l’histoire des propriétaires d’Itsi Bitsi n’était pas unique. J’ai été inondé de réponses. «Mon frère a quitté son poste d’ingénieur pour devenir ébéniste», me dit l’un. «Ma belle-soeur, avocate, est devenue massothérapeute», indique l’autre. «Une amie de ma mère était boulangère. Elle a tout quitté pour retourner aux études. Aujourd’hui, elle est plâtrière», me dit une autre encore…

On verra de plus en plus de ces «seconds débuts», estime Normand Roy, directeur du Centre d’étude sur l’emploi et la technologie, à Emploi-Québec. «Plus le marché du travail offre de bonnes perspectives, plus les possibilités de changement vont se présenter.» Au cours des trois prochaines années, 680 000 postes devront être pourvus au Québec. «À cause des départs à la retraite et du bon climat économique», dit Normand Roy. Le Conference Board du Canada, organisme spécialisé entre autres dans les analyses et prévisions économiques, estime de son côté qu’il manquera en 2020 un million de travailleurs pour satisfaire aux besoins du marché canadien du travail.

Les carrières à vie, ça n’existe plus, affirme Martine Lemonde, directrice des services professionnels chez Brisson Legris, entreprise montréalaise spécialisée notamment dans l’orientation professionnelle et la gestion de carrière. Une affaire de génération, selon elle. «Les jeunes de la génération Y [30 ans et moins] sont des enfants rois. Ils ont grandi en pensant qu’ils ont droit à tout, et tout de suite. Dans leur esprit, l’entreprise qui les embauche est là pour les aider à se développer eux, et non l’inverse. Ils sont donc très enclins à changer sinon de carrière, du moins d’employeur.» Une tendance qu’elle remarque moins chez la génération précédente la X , qui a plutôt connu l’époque du «si vous avez un emploi, comptez-vous chanceux !»

Quant aux plus jeunes représentants de la génération des baby-boomers, à l’aube de la cinquantaine, ils estiment le moment venu de se consacrer à ce qu’ils aiment. «Ils me disent que ça fait des années qu’ils travaillent et se sacrifient pour leur famille, raconte la conseillère. Les enfants partis, ils veulent désormais faire ce qui leur tente. Penser d’abord à eux.» Et cela passe souvent par un nouveau métier, davantage collé à leurs aspirations profondes.

Ce désir de changer d’air n’est pas propre au Québec. «On remarque la même chose partout au Canada», dit Robert Waghorn, directeur des communications à Monster.ca, site Internet international de recherche d’emploi. «Et cela s’accompagne parfois d’un déménagement à l’autre bout du pays. Nombre de pêcheurs de Terre-Neuve, par exemple, ont trouvé dans l’industrie des sables bitumineux de l’Alberta l’occasion de se lancer dans une nouvelle carrière.»

Parmi les gens qui se disent mûrs pour un «second début», bien peu savent dans quel domaine se lancer. Leur envie de changement survient en réaction à quelque chose de plus ou moins bien défini, constate le psychologue industriel François Bernatchez, fondateur de l’entreprise Gestion Carrières, de Québec. «Lorsque je leur demande d’exprimer leurs désirs professionnels, la plupart m’énumèrent plutôt la liste de ce qu’ils ne veulent plus», dit-il. Manque de reconnaissance, stress, monotonie…

Pourtant, savoir ce que l’on veut est de la plus haute importance, car c’est du reste de sa vie qu’il est question. «Les attentes qu’ont les gens à l’égard de cette deuxième carrière sont très élevées, encore plus que celles liées à leur premier job, ajoute François Bernatchez. La déception peut donc être immense.»

Directrice de boutique de sport pendant près de 20 ans et aujourd’hui ébéniste à Saint-Joachim, à un jet de pierre du mont Sainte-Anne, Annie Turmel s’est astreinte à cet exercice de réflexion à la veille de ses 40 ans. Un processus douloureux, car si cette rouquine à l’air espiègle en avait ras le bol de son emploi, elle n’avait qu’une très vague idée de quoi serait fait son avenir. «Mais il me fallait un nouveau métier qui bouge.» Elle a donc démissionné, puis s’est rendue dans un centre local d’emploi pour y chercher de l’aide. «Dès que je me suis assise devant le conseiller, se rappelle-t-elle, je me suis mise à brailler comme un bébé.»

Trois semaines plus tard, cette mère de deux ados avait trouvé : elle serait machiniste, peintre en bâtiment, ébéniste ou dynamiteuse ! Elle voulait que ça bouge, elle allait s’organiser pour être servie… Il lui fallait d’abord obtenir son diplôme d’études secondaires elle avait abandonné en 1re secondaire , puis suivre son cours d’ébénisterie au Centre de formation professionnelle de Neufchâtel, près de Québec. Presque trois ans d’études en tout. Sans salaire, mais avec une aide financière de 220 dollars par semaine accordée par Emploi-Québec.

Psychologues industriels, conseillers d’orientation et directeurs des ressources humaines s’entendent : on ne change pas de métier sur un coup de tête. Car la deuxième carrière arrive souvent à un moment où les obligations familiales et financières sont importantes. «Rien ne garantit que la personne aura les revenus nécessaires pour soutenir le même train de vie», dit François Bernatchez.

Annie Turmel est consciente que son retour aux études a eu des répercussions sur toute sa famille. Adieu Internet, téléphone cellulaire, vacances, deuxième voiture. «Et les enfants se chargeaient d’un repas par semaine en plus de faire la vaisselle. Moi, j’étudiais !»

Aujourd’hui, dans l’atelier où elle travaille, au milieu des scies, des planeurs et des toupies, est-elle plus heureuse qu’avant ? Silence. Elle regarde le ciel. «Plus heureuse ? Pas vraiment. Mais je suis beaucoup moins stressée.»

Avant de parler ouvertement de leur désir de faire le grand saut, les gens vivent un profond malaise, dit François Bernatchez : «Ce changement implique un deuil professionnel. Mais plus on commence tôt à parler de ses projets, plus on a de chances de les réussir.»

Dans son bureau, la conseillère d’orientation Martine Lemonde voit parfois débarquer des gens démolis. Souvent, des gens inquiets mais résignés. «Au moment où ils consultent pour changer de carrière, ça fait longtemps qu’ils y pensent.»

Ceux qui veulent réussir leur réorientation doivent être capables de se tenir debout, dit François Bernatchez. «Il faut être convaincu, avoir foi en soi», ajoute Catherine Roux, 39 ans, qui a abandonné il y a cinq ans une carrière d’ingénieure pour se lancer dans le domaine de la communication et du marketing. «Quand vous faites un changement aussi draconien, vous devez faire fi de ce que les autres vont penser.»

Au moment où elle a abandonné son poste de gestionnaire de projets, elle gagnait plus de 100 000 dollars et possédait une maison dans le quartier Plateau-Mont-Royal, à Montréal, ainsi qu’un chalet à Magog, tous deux hypothéqués. «Dans mon entourage, se rappelle cette grande rousse aux yeux olive, on se demandait ce qui pouvait bien se passer dans ma tête.» Pourtant, elle n’avait jamais été aussi sereine. «Pour la première fois de ma vie, je suivais mon instinct. J’avais étudié en génie parce que j’étais forte en sciences et que tout le monde me disait que c’était la voie à suivre.»

Daniel Martel, de son côté, n’a pas eu à réfléchir longtemps. Le changement s’est imposé de lui-même lorsque l’imprimerie pour laquelle il travaillait depuis huit ans a fermé ses portes. Pour ce pressier, l’histoire se répète. En 25 ans, il a perdu son emploi trois fois déjà dans les mêmes circonstances. Aujourd’hui, à 40 ans, il en a assez de se «promener comme ça d’une imprimerie à l’autre». Cette quatrième mise à pied est l’occasion, estime-t-il, de changer de métier.

Ce Verdunois commencera, à la mi-octobre, un cours d’arpenteur à l’École des métiers du sud-ouest de Montréal, dans le quartier Saint-Henri. Mais il lui a fallu obtenir d’abord son diplôme d’études secondaires. Daniel Martel avait abandonné en 4e secondaire, il y a 25 ans. L’an dernier, à l’occasion de tests visant à évaluer ses connaissances scolaires, il a cependant été classé en 1re secondaire. Un choc pour ce colosse à l’épaisse chevelure noire. «J’en ai eu des sueurs froides et des maux de tête», dit-il.

À l’éducation des adultes, entouré d’élèves tout juste sortis de l’adolescence et pas toujours très motivés «ils jasent pendant les cours, se chamaillent», il a réussi à rattraper son retard et a terminé tout son secondaire. En une seule année scolaire ! «Pour moi, ce diplôme est une grande source de fierté, dit-il. Je me suis rendu compte que j’aimais l’école, finalement. Et que j’ai plus de talent que je le pensais !»

Sa réorientation, Daniel Martel ne la fait pas de gaieté de coeur. Si l’imprimerie n’avait pas fermé ses portes, il y serait toujours. «J’ai dû réhypothéquer ma maison pour payer mon emprunt auto et ramener le solde de mes cartes de crédit à zéro, dit-il. Mais surtout, j’aimais mon travail. Et le salaire était bon. Avec les heures supplémentaires, je gagnais 70 000 dollars par année.» Il espère que son nouveau métier lui permettra un jour d’en gagner autant.

Le salaire des arpenteurs oscille entre 14 et 24 dollars l’heure, selon l’expérience. Daniel Martel a sans doute encore assez d’années de travail devant lui pour espérer atteindre le sommet de l’échelle salariale.

Le modèle «20 ans d’études, 30 ans de travail» ne tient plus, estime Florent Francoeur, de l’Ordre des conseillers en ressources humaines et en relations industrielles agréés du Québec. Avec l’espérance de vie qui atteint désormais 80 ans, «même à 49 ou 50 ans, on peut très bien envisager de travailler encore 20 bonnes années», dit-il. Ça vaut donc le coup de changer !

Selon lui, les entreprises tirent profit des «jeunes» employés de 45 ans. Ainsi, une personne qui réoriente sa carrière au milieu de sa vie professionnelle arrive peut-être sans expérience dans son nouveau domaine, mais elle possède tout de même des compétences générales susceptibles de profiter à l’entreprise qui l’embauche. «Ces employés ont une expérience plus large, dit Florent Francoeur, et un savoir-être : pour eux, il est souvent plus facile de travailler en équipe, de communiquer. Ils peuvent devenir des coachs précieux.»

En privé, cependant, certains directeurs des ressources humaines tiennent un discours moins optimiste. Ces nouveaux travailleurs quadragénaires auront sans doute un patron plus jeune qu’eux. Ils se retrouveront au bas de l’échelle, avec un salaire de débutant.  «Imaginez la modestie que cela exige de leur part, explique un directeur des ressources humaines. Sans compter les conflits et les frustrations que cela peut engendrer. Est-on prêt à donner une première chance à ces gens-là ? À être les premiers à les embaucher ? Pas sûr…»

L’ex-ingénieure Catherine Roux l’a eu, elle, ce premier coup de pouce. Malgré son absence totale d’expérience en marketing. «Il y aura toujours une personne un peu cowboy quelque part qui va accepter de vous faire confiance, dit-elle. Et c’est tant mieux, car la vie est trop courte pour ne pas aimer ce qu’on fait !»

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Changer de carrière : mode d’emploi

Comme l’ébéniste Annie Turmel, certaines personnes éprouvent le désir de changer de carrière, mais n’ont qu’une très vague idée du genre d’emploi qu’elles voudraient occuper. Voici quelques trucs, proposés par Monster.ca, pour y voir plus clair.

– Évaluez votre satisfaction professionnelle en tenant un journal dans lequel vous inscrirez vos réactions à diverses situations qui se produisent dans votre milieu de travail. Cela vous aidera à cerner ce que vous aimez et n’aimez pas dans votre emploi.

– Faites le point sur vos centres d’intérêt, vos valeurs et vos compétences.

– Amis, famille, conseiller d’orientation, sites Internet peuvent vous aider à trouver les types d’emplois que vous pourriez occuper dans votre seconde carrière. Consultez-les.

– Une fois ces emplois définis, lisez le plus possible sur leur nature et tentez de rencontrer des gens qui les occupent, afin qu’ils vous décrivent leur journée type.

– Faites du bénévolat ou de petits contrats dans le secteur qui vous intéresse, question de vérifier si le travail répond à vos aspirations.

– Renseignez-vous sur les cours qui pourraient vous aider à faire un lien entre votre champ d’expertise actuel et celui vers lequel vous aimeriez vous orienter.

– Trouvez des façons d’acquérir de nouvelles compétences dans votre emploi actuel, afin de préparer votre changement de carrière à venir. Si votre entreprise offre des cours de perfectionnement, suivez-en le plus grand nombre possible.