Société

Les quatre vies d’Esther

Difficile d’imaginer qu’Esther Wheelwright a déjà été une Anglaise puritaine, une Abénaquise animiste et une aristocrate française avant d’entrer chez les Ursulines.


(Source: « Captive – The Story of Esther », Téléfilm Canada 2005)

Août 1703, Nouvelle-Angleterre. Le village de Wells est attaqué par les Abénaquis. Une vingtaine d’habitants sont tués, une vingtaine d’autres sont capturés et ramenés par les ravisseurs en leur pays. Parmi les captifs, la petite Esther Wheelwright, âgée de sept ans. On craignait un tel assaut. La bourgade méthodiste de Wells, dans le futur État du Maine, vit isolée, repliée sur elle-même, percluse d’angoisse ; l’époque est tragique, nous sommes au coeur des grandes violences opposant les Anglais de Boston aux nations amérindiennes, amies des Français de Québec. Les Abénaquis représentaient pour les Anglais ce que les Iroquois représentaient pour les Français : une terreur constante. Les Mohawks eux-mêmes, alliés des Anglais, en avaient très peur. Vulnérables aux attaques amérindiennes, les colons puritains, partout sur la côte, vivaient donc des moments difficiles, menant une existence stricte et sans joie. Esther ne retournera jamais chez ses parents. Ainsi naît un destin remarquable, dans la tourmente.

Après l’attaque de Wells, la bande de guerriers voyagea avec ses otages à travers la forêt pendant une dizaine de jours afin d’atteindre le village abénaquis de Narantsouak, à 300 km plus au nord. Durant le voyage, Esther n’est pas maltraitée, son ravisseur lui facilitant la vie de toutes les façons possibles. Il l’habille à la mode indienne et l’enduit de boue pour la protéger des moustiques. Adoptée par la famille Moxus, la petite Anglaise restera au village abénaquis de 1703 à 1705. Assez rapidement, elle devient abénaquise ; elle parle la langue et se moule à la vie de la communauté. Elle apprend la spiritualité animiste des Algonquiens, passe d’une culture puritaine extrêmement rigide à un univers amérindien très libre. Elle est initiée au catholicisme, puisque le village a son missionnaire jésuite, le père Sébastien Rale, prêtre d’une cinquantaine d’années qui vit parmi les Abénaquis depuis 20 ans. De même que la petite Esther est fascinée par le côté spectaculaire de la religion catholique, ses symboles, ses chants, ses cérémonies, de même découvre-t-elle la tendresse et la chaleur de la famille amérindienne. Elle apprend l’art de la broderie avec poil d’orignal et piquants de porc-épic. Elle sera toute sa vie une brodeuse experte.

En 1705, une épidémie frappe le village. Décimés, les Abénaquis de Narantsouak abandonnent leurs terres et se réfugient dans la vallée du Saint-Laurent, près de Bécancour, en face des Trois-Rivières, en un lieu nommé Wôlinak. À cette époque déjà, Esther ne parle plus la langue anglaise. Elle s’exprime en abénaquis et apprend le français. Un jésuite remarque cette petite Blanche de 12 ans devenue indienne et, en 1708, sur sa recommandation, la famille Moxus consent à la laisser partir pour Québec afin qu’elle soit éduquée au couvent des Ursulines. Le gouverneur de la Nouvelle-France, le marquis de Vaudreuil, apprend qu’il s’agit de la fille de John Wheelwright, de Wells, et il fait circuler la fausse information selon laquelle son père serait un personnage politique très important en Nouvelle-Angleterre. En fait, il voulait négocier le retour d’Esther à fort prix. Dans ce contexte et cet imbroglio, Esther vient habiter au château Saint-Louis, résidence du gouverneur à Québec. Elle est en quelque sorte adoptée de nouveau, par des aristocrates français cette fois. La marquise la traite comme sa propre fille.

 » Dégraissée  » de cette graisse dont les Amérindiens s’enduisaient le corps et les cheveux, Esther était désormais habillée à la mode de Paris et menait la vie d’une jeune fille riche parmi les Vaudreuil. Elle n’avait que 12 ans et passait à un troisième univers culturel. Elle découvre Québec, les coureurs des bois, les Hurons et les Iroquois, les Algonquins et les Montagnais, les esclaves panis, les Créoles, bref, un nouveau monde baroque et coloré. En 1709, les Vaudreuil font entrer Esther chez les Ursulines. La jeune fille est fascinée par la vie au couvent ; de plus en plus contemplative, elle est portée au mysticisme. C’est une bonne élève, douée pour la musique, la grammaire, les langues et la broderie. Dans son for intérieur, elle ne veut pas retourner en Nouvelle-Angleterre ; elle se voit ursuline. En 1710, elle doit entrer au noviciat, mais Vaudreuil la retire du couvent et l’emmène avec lui et de nombreux otages vers Montréal, où un échange de prisonniers se prépare. Mais cet échange n’aura pas lieu et les craintes d’Esther de devoir retourner en Nouvelle-Angleterre sont apaisées.

En 1714, Esther devient soeur Esther-Marie-Joseph de l’Enfant-Jésus. Elle a 18 ans. À cette époque, le cas d’Esther est symbolique et hautement significatif pour les promoteurs de la Nouvelle-France : une Anglaise protestante, devenue sauvagesse abénaquise, qui se convertit au catholicisme, adopte les coutumes françaises et devient ursuline de son propre gré, cela témoigne de l’avenir du destin catholique et de la supériorité française en Amérique. Soeur Esther aura une grande carrière chez les Ursulines. Elle vivra le 18e siècle tourmenté de Québec, les dernières décennies du Régime français, la bataille de Québec et la conquête anglaise. Lorsque la ville fut bombardée par les batteries de l’armée de Wolfe, beaucoup de bâtiments furent détruits. Le couvent des Ursulines tint debout malgré de lourds dommages. Montcalm fut enterré dans la chapelle du couvent. Les soeurs soignèrent les soldats des deux camps et vécurent de grandes difficultés durant les combats.

En 1760, à l’âge de 65 ans, soeur Esther est nommée mère supérieure des Ursulines. C’était une décision opportuniste, un choix intelligent. Étant d’origine anglaise, elle constituait un atout pour la protection des intérêts des Ursulines et de la religion catholique de la part des généraux Murray et Amherst. Leur couvent fut pour un temps un hôpital militaire, et les autorités britanniques contribuèrent aux réparations des dommages de la guerre. Fait intéressant, soeur Esther fera de la broderie d’inspiration amérindienne un véritable succès commercial : elle vendra aux soldats anglais des produits d’artisanat fabriqués par les Ursulines, assurant le redressement des finances du couvent.

Soeur Esther gouverna son ordre religieux durant la période critique des négociations de l’Acte de Québec. Elle s’entendit très bien aussi avec Guy Carleton (lord Dorchester), qui défendit tant bien que mal les intérêts des francophones catholiques auprès de l’Angleterre protestante. Il nous faut supposer qu’elle a joué un rôle dans le dénouement de cette grande affaire. Elle connut les déchirements entre les patriotes américains et le Régime britannique ; elle vécut les réalités françaises et catholiques, de même que le destin des Amérindiens, dont le pouvoir souverain et les cultures s’érodaient ; elle vit ceux-ci devenir des étrangers et des exilés en leur propre pays. Elle est morte doucement, sans avoir été malade, en 1780, à l’âge de 84 ans.

La vie d’Esther Wheelwright peut sembler improbable. Elle le fut à bien des égards. Son itinéraire résume l’histoire de l’Amérique au 18e siècle. D’abord anglaise protestante puritaine, puis amérindienne abénaquise animiste, ensuite française catholique sous le Régime français, finalement ursuline cloîtrée, elle aura vécu la guerre de Québec contre les Bostoniens, la bataille de Québec au moment de la Conquête, les négociations de l’Acte de Québec, le Régime britannique. D’ailleurs, cette question des otages anglais dans notre histoire ne constitue pas un phénomène marginal ; elle est à la source d’un important métissage entre Anglais, Algonquiens, Iroquoiens, Canadiens et Français. Beaucoup de jeunes filles anglaises se marièrent avec des Canadiens, beaucoup devinrent amérindiennes.

À quoi pensait soeur Esther, devenue vieille, ses doigts crochus ne lui permettant plus de broder, alors qu’elle revoyait défiler les images fortes de sa vie ? On l’imagine méditative, riche de tous ses passages culturels, confiante et résolue, prête à s’adapter au passage ultime, se disant que le paradis est plein de couleurs, de motifs et d’images saintes brodés en poil d’orignal et en piquants de porc-épic.