Société

Québec – États-Unis : mêmes ados ?

La culture des adolescents québécois est-elle différente de celle des jeunes américains ? Quatre vedettes de la télésérie jeunesse Ramdam en discutent avec notre journaliste.

À lire aussi : le grand dossier « Faut-il abolir l’adolescence? » , l’entretien « Ados : sachez leur dire non ! » et le jeu-questionnaire « Sur les ados, par des ados… pour les adultes »

Pendant huit ans, ils ont été les ados préférés des Québécois. Simon le sportif, Annabelle la fonceuse, Manolo le musicien, Sara l’engagée et leurs amis… À son zénith, la quotidienne Ramdam attirait presque un demi-million de spectateurs à Télé-Québec. Ses jeunes acteurs ont grandi sous nos yeux. Aujourd’hui adultes, Xavier Morin-Lefort, Noémie Yelle, Maxime Desbiens-Tremblay et Julianne Côté jettent un regard mûr sur l’adolescence, qu’ils ont si longtemps incarnée. Leurs témoignages étonnent et émeuvent. Tout comme celui de Judith Gaudet, ex-conseillère en matière de contenu de l’émission, qui a pris fin en décembre 2008.

Xavier Morin-Lefort, 22 ans

Il a incarné Simon, beau gosse de l’école Sainte-Trinité, amateur d’humour et de hockey. Il a aussi joué dans la série Bouscotte et dans le film Familia.

Jouer dans une télésérie, c’est évoluer dans un monde d’adultes. J’avais 11 ans quand j’ai découvert la vie sur un plateau de tournage. J’ai beaucoup profité des conversations entre deux prises, surtout avec l’acteur Hugo Dubé, qui jouait mon père dans la série. Mais il a aussi fallu que j’assume des responsabilités, comme apprendre mon texte et gérer mon statut de personnalité publique. Parfois, je trouvais insensé qu’on me demande des responsabilités d’adulte mais qu’on me traite en enfant !

Je pense que Ramdam atteignait un juste équilibre entre la réalité des jeunes et un show de télé. Il fallait que ce soit divertissant, mais les thèmes étaient réalistes. On pense aux relations gars-filles, au conflit avec l’autorité, à la famille recomposée. Il y avait des affaires que je n’aurais jamais faites comme Simon : à 16 ans, il se conduisait avec les filles comme s’il avait 13 ans… Mais notre public cible avait de 9 à 12 ans. Il fallait faire des compromis pour le bien de la série.

Avoir une incidence sur les réflexions de tant de jeunes, c’est un privilège énorme. Le public s’identifie au personnage. Il faut se prêter au jeu, même dans notre vie privée. Quand les jeunes me rencontrent, ils voient Simon, pas Xavier, celui qui a une blonde, un « char » et un appart ! Je suis un jeune comme les autres, je fais la fête, mais je garde ça privé. Je n’ai pas envie de faire la une d’Échos vedettes en étant soûl mort à la sortie d’un bar.

Si on remonte dans l’histoire du Québec, à une certaine époque, des jeunes se mariaient et travaillaient à 15 ans. S’ils le faisaient, c’est qu’ils étaient prêts. L’humain n’a pas changé physiologiquement. Pourtant, aujourd’hui, il y a des gens de 30 ans qui agissent encore comme des ados : on les a tellement protégés par je ne sais quelle insécurité qu’ils n’ont pas pu vieillir… On ne peut pas traiter les jeunes en bébés, et le jour où ils atteignent 18 ans, leur demander de prendre toutes leurs responsabilités d’un coup sec. « Tu es un adulte, go by yourself. » Ça crée une période de déroute.

Je fais partie des jeunes qui ont eu des responsabilités tôt et qui sont restés sains. À 16 ans, je payais des milliers de dollars d’impôts, mais je ne pouvais pas avoir un cellulaire à mon nom et constituer ma propre entreprise ! Je me souviens de m’en être plaint à ma mère.

Je suis allé en voyage aux États-Unis quand j’avais 20 ans et je ne pouvais pas acheter une bière. Il y a quelque chose de condescendant là-dedans. Fixer la majorité à un âge aussi élevé, ça garde les jeunes dans un état d’esprit particulier : « Je ne suis pas encore un adulte, alors que je peux encore faire le bébé. » T’es assez vieux pour tenir une mitraillette et tuer du monde en Irak, mais boire une bière, c’est dangereux pour toi ? Pas étonnant que les jeunes Américains, quand ils sortent dans les bars au Québec, perdent la tête et foutent le bordel. Ils ne sont pas habitués à être traités en adultes.

Parfois, je vois des films ou j’entends de la musique pour ados et je me dis : « Mais voyons donc, les prenez-vous pour des caves ? » Il y a une culture candy pop qui véhicule des messages contradictoires. On parle constamment de relations amoureuses, mais ça se veut innocent. Non, ce n’est pas bien le sexe avant le mariage, mais se trémousser en string sur la scène, ça marche ! Les pop stars comme Britney Spears ont la sexualité pour carte de visite. Les jeunes Américains écoutent les Jonas Brothers [des chrétiens évangéliques qui chantent l’amour en prônant la chasteté].

La culture adolescente est différente au Québec, mais on est tellement inondés de séries et de films américains que ça déteint. Ces dernières années, j’ai été frappé de voir comment la culture adolescente a changé. Beaucoup de bonnes émissions ont disparu pour être remplacées par des téléréalités insipides pleines de monde « fucké », comme The Osbournes. Les shows de gars-filles, ce que ça véhicule comme valeurs, c’est l’horreur. Tous des « tatas » musclés et des « pitounes » niaiseuses qui pratiquent l’adultère et qui trouvent ça correct. Les jeunes écoutent ça à fond la caisse. Après, on se demande pourquoi ils commencent leur vie sexuelle avant le temps.


Noémie Yelle, 25 ans

Elle a joué Annabelle, une fonceuse douée pour les embrouilles. On l’a vue récemment dans les séries Destinées et Nos étés ainsi que dans Cruising Bar 2.

Aujourd’hui, quand je rencontre des amateurs de Ramdam, je me fais vouvoyer. Je suis obligée de dire aux enfants d’arrêter ça ! Ils ont l’impression qu’on est devenus vieux. Pourtant, je viens encore d’être engagée pour jouer une cégépienne de 18 ans dans la série Virginie. J’ai l’air jeune et j’en profite. À la télévision, il y a un creux pour les filles dans la vingtaine ; on joue soit les adolescentes, soit les mères de famille.

L’adolescence, c’est un bel âge. La vie s’offre à nous. On découvre le monde. En même temps, on est tellement tourmentés. Il faut choisir ce qu’on veut faire dans la vie, et il faut réussir parce que ça va jouer sur le reste de notre vie… Hier encore, on était des bébés, et d’un coup, on se fait demander d’agir en adultes. On subit beaucoup de pression. Je comprends que les ados se rebellent. Moi, j’ai été chanceuse : je sais depuis que je suis petite que je veux être actrice. Mais j’ai appris par mes amis, par mon frère et par ma sœur que ce n’est pas facile de choisir sa branche.

Je ne suis pas d’accord pour qu’on fasse vieillir les jeunes trop vite. Ils ont droit à cette période tourmentée entre l’enfance et l’âge adulte. C’est une période de découverte de soi. Ils se cherchent et ils ont le droit de se chercher. Ils se forgent une personnalité.

Annabelle était du genre bulles de champagne, Jack in the Box, spontanée. Ramdam présentait des personnages plutôt stéréotypés. Mais tous les spectateurs pouvaient y retrouver une partie d’eux-mêmes. Même les adultes. D’ailleurs, la moitié de l’auditoire avait plus de 18 ans.

Les jeunes consomment la même culture que leurs parents. On pourrait aussi dire que les vieux consomment la même culture que leurs enfants. Marie-Mai a attiré beaucoup d’adolescentes, mais ce n’est pas vrai qu’il n’y a que des ados qui l’écoutent. Harry Potter, c’était pour les enfants, mais je n’en ai pas manqué un ! India Desjardins écrit pour les ados, mais plein de filles lisent ses livres (notamment Le journal d’Aurélie Laflamme), de tous les âges.
Je trouve ça beau, moi, les adultes qui restent jeunes. J’ai un ami de 43 ans qui se déplace encore en skateboard et qui fait du snow. À le voir, on pense qu’il n’a pas 35 ans. Mon copain a chez lui des figurines de Star Wars et des Simpsons. J’aime l’idée de garder un côté gamin en nous.


Maxime Desbiens-Tremblay, 23 ans

Il a vécu dans la peau de Manolo, guitariste du groupe Les Bannis et étudiant pas trop zélé. Il a aussi joué dans le film À vos marques… party !

Je suis triste de quitter mon personnage de Manolo. J’étais son fan numéro un ! [Il rit.] On partage beaucoup de choses, Manolo et moi. Il a formé un band et sorti un disque. Un « adon » : moi aussi, j’ai commencé la guitare à 12 ans et je fais partie d’un groupe, avec lequel je me trouve actuellement en studio. Les chicanes de band dans Ramdam me rappelaient tellement de choses de ma propre vie !

Quand j’étais enfant, être acteur, pour moi, c’était avoir du fun, pas faire un travail. À 14 ans, je me suis rendu compte que je gagnais de l’argent. J’ai compris qu’il fallait que je mérite mon cachet. J’ai vécu un petit stress pendant un an ou deux. Je me disais que c’était un monde sérieux et qu’il fallait que je le sois aussi… Depuis, j’ai appris à être sérieux et à m’amuser en même temps.

Je ne sais pas si les jeunes seraient prêts à devenir adultes plus tôt. À 15 ans, je me trouvais vieux. Je m’aperçois maintenant que j’étais un jeune naïf. Un ado n’est pas un adulte. J’ai 23 ans et je n’ai jamais autant appris que cette année.

J’adore l’émission Les Invincibles. Ça me fait du bien de voir des trentenaires qui font des folies. On est dans un milieu où c’est bien vu de vieillir vite. On stresse les jeunes : « Deviens un adulte, sois sérieux. » C’est con, mais voir des grands fendants faire des niaiseries, ça me calme ! Sans vouloir les imiter, je veux en rire. Je crois que l’âge n’a aucun rapport avec ce que tu dois vivre. Aujourd’hui, il y en a qui fondent une famille à 25 ans et qui te disent : « Hein, tu n’as pas encore d’enfant ? » La génération de mes parents faisait des enfants à 35 ans, maintenant, c’est plus jeune. C’est un choix, bien sûr.

J’en ai voulu longtemps à mes parents. Pas parce qu’ils n’étaient pas bons avec moi, mais parce que ça me frustrait qu’ils m’interdisent parfois de sortir. À 18 ans, je les ai remerciés. Je n’étais pas un adulte, c’était évident. Je disais : « Moi, mes enfants vont pouvoir faire ce qu’ils veulent. » Plus je vieillis, plus je me dis que mes enfants devront marcher « drette » !


Julianne Côté, 18 ans
Celle qui a prêté ses traits à Sara, l’amie des animaux, a aussi joué dans Le ring. Elle incarne la nouvelle Virginie dans la télésérie du même nom.

Ce matin, j’étais à Radio-Canada et un groupe de jeunes m’a reconnue. « C’est Sara de Ramdam ! » J’ai l’impression que ce rôle va me suivre toute la vie. Normal. Je me souviens des acteurs de Watatatow, comme mes parents se souviennent de ceux de Passe-Partout. Ramdam va rester une référence pour ma génération.

Je trouve que les gens brossent souvent un portrait caricatural de la jeunesse. Tellement de jeunes sont allumés et s’impliquent. J’ai plein d’amis qui partent au Guatemala faire des stages. C’est sûr qu’on est une génération plus accro de l’ordinateur et du téléphone cellulaire, mais c’est dans l’air du temps. Les adultes y adhèrent peu à peu. Toute ma famille est dans Facebook maintenant.

Il y a des parents qui n’ont pas confiance en leur enfant. Ils le surprotègent jusqu’à l’étouffer. Mes connaissances qui ont fait des crises d’adolescence l’ont fait en partie à cause de ça : ils avaient des parents qui ne les laissaient rien faire. Quand on n’a pas de passion dans la vie, quand rien ne nous anime, ça mène à la crise. Avoir plus de responsabilités ne peut pas faire de tort.

Pour devenir acteur si jeune, il faut aimer les responsabilités. Moi, plus j’en ai, plus je performe. Mon travail m’a donné un bagage utile. Cela dit, je ne suis pas une Laurence Lebœuf ou une Karine Vanasse !


Judith Gaudet, 31 ans
Ex-conseillère en matière de contenu pour Ramdam, cette docteure en psychologie est aujourd’hui membre du Groupe de recherche médias et santé, de l’UQAM.

Ramdam était un bon moyen d’aborder des thèmes importants pour la santé des jeunes. Les personnages peuvent traiter de problèmes sans avoir l’air d’envoyer un message de la part de l’État. Ramdam semble avoir eu un effet important sur bien des jeunes, qui s’identifiaient aux protagonistes de l’émission. Est-ce allé jusqu’à changer leurs comportements ? Je ne pourrais pas me prononcer là-dessus. Mais cela a certainement augmenté les connaissances et changé les attitudes.

Prenez le diabète. Cette maladie de plus en plus répandue amène malheureusement son lot de contraintes. Tout un défi à relever pour Manolo, artiste contestataire et amoureux de la liberté ! Les parents d’un enfant diabétique le surveillent beaucoup pour qu’il fasse ses injections au bon moment, ce qui exacerbe les conflits à l’adolescence. Je suis fière aussi que Ramdam ait abordé la maladie mentale. Sélina a vécu de l’anxiété à l’égard de sa performance scolaire à son entrée au cégep, et Constance a eu des attaques de panique. On a montré comment ces problèmes ponctuels de santé mentale peuvent être perçus par l’entourage. Ils surgissent souvent à l’adolescence. Et ils restent tabous.

Ce que Ramdam a voulu montrer, c’est que le concept de crise d’adolescence tient plus ou moins la route. Selon le psychologue Richard Cloutier, seulement de 15 % à 20 % des ados vivent une crise qui se manifeste par de l’agressivité ou de l’apathie. Ce n’est pas vrai qu’ils sont tous amorphes et démesurément critiques. Oui, ils vivent une phase de distanciation par rapport à leurs parents, mais ça ne veut pas dire qu’ils les rejettent. Dans Ramdam, malgré les tensions occasionnelles, on sentait toujours cet attachement à la famille.

Aujourd’hui, c’est vrai qu’on a tendance à infantiliser les jeunes. Vers 12 ou 13 ans, beaucoup ont une pensée morale qui vaut celle de bien des adultes. Ils sont capables de pensée critique à l’endroit de la société et se montrent de plus en plus autonomes. Par contre, leur laisser plus de droits… Il faudrait que le système change en conséquence. Par exemple, on ne peut pas leur permettre d’arrêter leurs études si la société ne fait pas de place aux travailleurs sans diplôme.

Ça m’énerve quand les ados sont présentés comme un groupe social homogène. À mon époque, des styles très différents se côtoyaient à l’école : preps, punks, nerds… Il n’y a pas une culture adolescente, mais plusieurs. Il existe un mouvement de consommation visant les adolescents, c’est vrai. Par contre, les jeunes ne consomment pas tous de la même manière. Parmi eux, certains cherchent des produits éthiques et responsables ; d’autres s’en foutent et achètent une marque. Il y a plus de différence entre les ados eux-mêmes qu’entre les divers groupes d’âge.

Le Groupe de recherche médias et santé, de l’UQAM, auquel j’appartiens, étudie comment les fictions à la télé peuvent favoriser la santé des populations et la justice sociale. J’élabore actuellement un outil de vulgarisation scientifique destiné aux scénaristes jeunesse. La mission d’un scénariste est de divertir. Par contre, on peut lui présenter des thèmes sur la santé de façon à ce qu’il puisse en tirer une histoire palpitante. Ramdam a montré que c’était possible.