Société

Les nouveaux séraphins québécois

Qui aurait cru que Séraphin Poudrier avait autant d’héritiers ? Avec tous ces gens qui protestent contre l’idée d’augmenter les tarifs d’électricité, on croirait entendre grincer la porte de la soupente du vieil avare de la série télévisée des années 1960.

Photo : Nicolas Nova CC2.0
Photo : Nicolas Nova CC2.0

À force de caresser son or au lieu d’acheter une bougie à sa femme, Donalda, ou d’aider son village, Séraphin n’a rien construit. Et il en est mort. Le même avenir attend la social-démocratie québécoise si l’État ne tire pas une compensation suffisante de l’exploitation des ressources du territoire. Arrê­tons de caresser notre or bleu et faisons-le fructifier !

La plupart des Québécois peuvent payer davantage leurs kilowattheures (kWh). Ils peuvent aussi réduire leur facture en économisant le courant, comme le font bien des peuples sur la planète. Isolons mieux nos maisons ou vivons dans des constructions moins grandes. Installons des compteurs intelligents pour que chaque consommateur puisse décider s’il veut utiliser du courant à un moment de la journée où celui-ci coûte cher. Ce sera même bon pour l’environnement.

Un cent de plus le kWh pour l’électricité ? Ce n’est pas assez ! Augmentons-le de trois cents. Ou mieux encore, approchons-nous du tarif que s’imposent les Norvégiens (12 cents le kWh, contre 6,8 cents au Qué­bec). Eux ont le cran de mettre leur hydroélectricité au service de leurs enfants et de leurs vieux, en donnant à l’État les moyens d’offrir les services dont ceux-ci ont besoin. Met­tons en place des programmes pour soutenir les plus pauvres, de façon à ce qu’ils ne grelottent pas en hiver.

Chaque « cenne » d’augmentation du kWh ferait entrer 1,8 milliard de dollars dans les coffres de l’État. De quoi se payer pas mal de services !

Car un grand vent d’hiver se lève sur le Québec. Et la cabane, comme celle de Séraphin, est mal calfeutrée. La crise a malmené la trésorerie. Et la population vieillit. (Saviez-vous que l’examen d’une personne de plus de 70 ans, en cabinet, coûte plus cher à l’État québécois ? Normal. Il faut aller plus lentement. Aider le malade à se déshabiller. Faire le bilan de maux plus complexes.) Le vieillissement des Québécois aura un prix. Si nous voulons de bons services, nous devrons les payer.

L’année 2010 sera cruciale. Les conventions collectives de tous les employés de l’État arrivent à échéance. Des infirmières, des enseignants, des travailleurs sociaux, des orthophonistes, des concierges dans les écoles et les hôpitaux renégocieront leurs conditions de travail. Nous ne pouvons pas être bien soignés, dans des établissements bien entre­tenus, si nous ne sommes pas prêts à payer afin que le personnel ne soit pas toujours au bord de l’épuisement. L’argent ne tombera pas du ciel. Mais il pourrait venir de l’eau !

Nous ne pouvons pas tout avoir. Il faudra choisir. Que voulons-nous vraiment ?

Prenons le cas des méde­cins omnipraticiens. Il en manque plus de 800 au Québec. Les étudiants désertent cette pro­fession, qu’ils estiment mal rémunérée et trop contraignante dans son organisa­tion actuelle. On peut les comprendre.

Les spécialistes gagnent maintenant 55 % de plus que les omnipraticiens, alors que l’écart n’était que de 20 % dans les années 1970. Un accouchement fait de nuit par un omnipraticien se facture 517,80 $. Et 1 000 $ s’il est pratiqué par un spécialiste.

Au cours des dernières années, les médecins spécialistes ont su mieux que d’autres « tirer la couverture de leur bord », en agitant la menace de la fuite des cerveaux. Reste que c’est d’omnipraticiens que le Québec manque cruellement aujourd’hui.

Si nous voulons des médecins de famille, nous devons être prêts à leur donner des conditions de travail susceptibles d’encourager les vocations – une infirmière pour les aider, par exemple. Mais d’où viendront les dollars ?

Il faut que notre État soit mieux géré, qu’il cesse de se doter de structures trop lourdes ou de payer de généreuses primes de départ à ses serviteurs parfois incompétents. Tout doit être mis en œuvre pour que chaque dollar compte. Une fois cela assuré, faire fructifier l’énergie de l’eau semble encore la moins mauvaise des réponses au besoin criant de revenus de l’État québécois.

Notre avenir collectif passe par une certaine dose de courage. Arrêtons de caresser notre or bleu… Mettons-le au service du plus grand bien commun.