Société

L’étrange cas de Nicolas Sarkozy

Peut-être savez-vous que Nicolas Sarkozy et moi ne sommes pas toujours sur la même longueur d’onde. Le président de la France a dit des souverainistes québécois un certain nombre d’idioties — desquelles il s’est à demi rétracté dans une jolie lettre à Pauline Marois et à Gilles Duceppe. Cependant, à le voir aller depuis le début de la crise mondiale, je constate une chose : le chef de la droite française est aujourd’hui (attention : propos surprenants imminents) le chef d’État le plus progressiste en Occident.

Photo : Virginie Egger
Photo : Virginie Egger

Oui, on a accueilli avec une saine dose de scepticisme sa déclaration du début de la crise, dans laquelle il souhaitait « refonder le capitalisme ». Venant d’un homme qui avait eu comme prio­rité, dès après son élection, de récompenser ses amis de la haute en réduisant leurs impôts, au prix de l’aggravation du défi­cit français, c’était un peu loufoque. Il faut cependant reconnaître que c’est lui qui a con­vaincu l’Allemagne, puis le Royaume-Uni (pourtant dirigé par les travaillistes), et enfin l’Europe et le G20, d’endiguer, au moins partiellement, le fléau que sont les paradis fiscaux.

On peut, avec raison, considé­rer comme trop timide l’encadrement imposé aux mirobolantes primes des banquiers. Eux qui, hier, étaient récompensés aussi bien pendant les années de pertes que pendant les années de profits ne pourront plus, désormais, empocher de primes quand ça ira mal. Ils pourraient même devoir les rembourser en cas de dégringo­lade boursière. Le but est de les entraîner à privilégier les investissements à moyen et à long terme. Fin septembre, à Pitts­burgh, le G20 s’est entendu sur ces grandes lignes. On aurait préféré plus de mordant. Mais ce résultat en demi-teintes n’existerait même pas sans la pugnacité de Nicolas Sarkozy.

Quelqu’un d’autre, peut-être, aurait porté le projet de faire de la réunion du G20, plutôt que du seul G7, le comité de pilotage des économies mondiales. Un changement majeur et bienvenu dans la distribution du pouvoir, que les pays occidentaux partagent ainsi avec d’autres, notamment la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud et le Mexique. Nicolas Sarkozy fut le plus rapide. C’est le premier artisan de ce progrès historique.

Les écologistes français enra­gent lorsqu’ils entendent leur président affirmer, comme il vient de le (re)faire, que « le monde va à sa perte si on continue à émettre du carbone qui crée un trou dans la couche d’ozone ». Le carbone n’a pourtant rien à voir avec la couche d’ozone. Reste que Sarkozy vient d’imposer (au 1er janvier) en France une « taxe anticarbone », remboursée aux citoyens par ailleurs. L’objectif, sembla­ble à celui du « Plan vert » pro­posé par les libéraux canadiens et aujourd’hui rejeté par Michael Ignatieff, est de modifier les habitudes pour réduire les gaz à effet de serre. Les Fran­çais sont contre à 70 %. Ils craignent l’arnaque. Sarkozy fonce quand même, faisant le pari que les bienfaits de la mesure apparaîtront d’ici la présidentielle de 2012. Cela s’appelle du courage politique vert.

Il aurait été plus prudent de ne rien faire : comme aux États-Unis, où la timide loi anticarbone pourrait ne pas survivre au vote du Sénat d’ici Noël. Sar­kozy était pressé de faire adopter sa mesure pour se présenter en position de force à la Confé­rence de l’ONU sur le changement climatique, à Copen­hague, en décembre, et à un présommet qu’il veut organiser en novembre. En position de force pour quoi ? Pour augmenter les possibilités d’une entente sur un nouveau traité, car l’échec de ces discussions est de plus en plus probable. Interrogé au sujet de Barack Obama, le président de la France donne cette lecture, malheureusement lucide : « Disons qu’il est en avance sur son pays. »

Nicolas Sarkozy, lui aussi, est en avance sur le sien. Mais il a l’avantage de ne pas se faire diaboliser par la droite. C’est la gauche qui a un peu de peine à le suivre. Notamment lorsqu’il tient, comme en juin dernier, un discours dont cet extrait est représentatif de l’ensemble : « Ce qui est chimérique et ce qui est irresponsable, c’est de croire que ce système de spéculation, de rentes et de dumpings qui a enfermé la mondialisation dans l’impasse dans laquelle elle se trouve va pouvoir continuer indéfiniment, que l’on va pouvoir continuer de tout donner au capital financier et rien au travail. […] Je le dis en pesant mes mots : ou nous aurons la justice ou nous aurons la violence. » Le jour où Stephen Harper tiendra des propos comme ceux-là, j’aurai moins honte du Canada.

ET ENCORE…

On se désole de voir l’Organisation mondiale du commerce (OMC) être le seul vrai tribunal mondial. Sarkozy propose que l’Organisation internationale du travail et une nouvelle organisation mondiale de l’environnement aient autant de poids que l’OMC dans les décisions. Ce serait une révolution… française.