Société

C’était le temps des Ayatollahs

Pour sortir le Québec de son marasme, il fallait dire bye-bye à l’Église ; 50 ans plus tard, la mission n’est pas terminée.

Cours de couture, Roberval, 1906 / View-4038 Musée McCord
Cours de couture, Roberval, 1906 / View-4038 Musée McCord

La Révolution tranquille n’avait pas encore de nom. Mais elle était déjà tout entière dans les cœurs et les esprits, écœurés du profond retard économique, social et intellectuel du pays.

C’était le temps des ayatollahs. Le pouvoir de l’Église s’exerçait partout. Films charcutés, livres interdits – un bon nombre devaient d’ailleurs porter les mentions imprimatur et nihil obstat, traductions ecclésiastiques de « O.K. ». Un coup de fil du cardinal Léger bloquait une entrevue de Simone de Beauvoir à la télévision de Radio-Canada. Jean-Louis Gagnon a raconté comment le cardinal Villeneuve, de Québec, avait fait remercier un rédacteur en chef du Soleil parce que sa fille avait épousé un protestant (fils de l’évêque anglican de la ville, faut-il préciser).

Et c’est l’école qui était le premier champ de bataille. Pas d’acte de baptême, pas d’école. Elle avait pour fonction première de protéger l’Église, son contrôle des esprits et son pouvoir temporel, et de perpétuer un conservatisme réactionnaire dans une province en marge du reste de l’Occident.

L’état civil se trouvait dans les sacristies ; on ne pouvait se marier qu’à l’Église (avec un billet de confession – riez, riez !). On était enterré de même. L’intégrisme nous accompagnait des fonts baptismaux au cercueil.

Les fêtes civiles, les rites familiaux, les relations entre employeurs et employés, l’organisation sociale, les attitudes devant les arts, l’argent, le corps, le bonheur, l’éthique, même le vocabulaire, tout était moulé sur le canon religieux. Et surveillé par l’Église ; pas un organisme qui n’ait son aumônier, même une équipe de softball. L’explication du monde était religieuse. Notre histoire, notre exis­tence même, était un « miracle » et supposait par conséquent une mission divine.

Citons Félix Leclerc, qui n’était pourtant pas un mécréant : « On était dociles, fidèles, respectueux. […] On abusait des superstitions, des saints, de l’enfer et du purgatoire. C’était épouvantable. »

Épouvantable et, pour beaucoup de penseurs, mortel…

Là où un Hubert Aquin voyait une « fatigue culturelle du Canada français », Pierre Vadeboncœur constatait une « infirmité ». Son essai La ligne du risque, publié trois ans après la fondation du Mouvement laïque de langue française (MLF), offre les 50 pages les plus dures et les plus violentes – une violence tranquille – de la littérature québécoise : il dénonce « le règne de la corruption intellectuelle, […] un conformisme des idées et de l’esprit tel qu’il n’y en a probablement pas d’exemple équivalent dans les sociétés occidentales. […] D’autre part, une licence à peu près illimitée dans les comportements pratiques et quotidiens. » Pour lui, la culture canadienne-française est « une culture dans une condition mortelle […] d’un traditionalisme absolument insupportable ». L’unanimité factice de « ce peuple de tout repos » est une impasse culturelle.

Aquin et Vadeboncœur ne sont pas seuls à exécrer le résultat d’un siècle d’intégrisme. Un auteur pourtant considéré comme écrivain catholique, Jean Le Moyne, écrit que cette culture est « un désastre » et « notre littérature un compte rendu de nos empêchements ».

L’évêque de Montréal, Mgr Charbonneau, le frère Untel, le père Henri Bradet, directeur de la revue Maintenant, sont considérés comme des « pasteurs déviants ». Les autorités religieuses exilent les récalcitrants à Rome, au Rwanda, à Vancouver, en Suisse, pour éviter la contagion.

Pour se faire aujourd’hui une idée de la sorte de théocratie déguisée qu’était le Québec, il faut regarder du côté de la droite religieuse américaine et, par certains aspects, des intégristes musulmans. La Grande Noirceur – qui n’a pas commencé avec le régime Duplessis -, c’était, pour paraphraser Lénine, le 19e siècle plus l’électricité.

Exagération ? Légendes ? Prenons quelques exemples à l’école, pilier du système, cœur d’un enseignement que Jean Le Moyne qualifiait « d’expropriation de l’enfant ».

Tout y était axé sur la religion : tout d’abord l’apprentissage par cœur des prières et des cantiques ; puis la préparation à la communion, à la confirmation, à la communion solennelle, le mois de Marie, l’avent, le carême, les retraites. Manuel de lecture de 1re et 2e année ? Ma vie d’enfant de Dieu. La première histoire apprise était évidemment l’histoire « sainte », continuée par une histoire du Canada qui était celle des martyrs autant que des guerriers. Un peuple élu. Et Dieu maltraite ceux qu’il aime. Ma première journée de classe m’a bien déçu. Je savais déjà lire, mais j’avais soif d’apprendre, de devenir grand. Or, cette journée, je l’ai passée à genoux, à déglutir des hosties sans y toucher des dents, sorte de crime de lèse-Jésus. L’ayatollah Khomeiny a bien amusé l’Occident avec des prescriptions qui ne sont pas plus ridicules.

Et l’arithmétique ! Les enseignants d’aujourd’hui n’imaginent pas les sornettes qu’ils auraient dû se farcir. On faisait additionner ou multiplier hosties, médailles, ciboires, jours de jeûne et ailes d’anges, ou calculer le prix des cierges et des chapelets, excellente préparation au commerce. « Si deux scouts mettent quatre heures à orner et préparer l’autel, combien de temps mettront quatre scouts ? » Authentique. Ou en français : « Conjuguez à tous les temps de l’indicatif : J’obéis comme un esclave nègre. » Tout aussi authentique.

Et dès la 3e année : « Qui peut nous dire qu’un livre a vraiment Dieu pour auteur ? » L’Union des écrivains ? Non. « L’Église catholique », of course.

Tout cela est rigoureusement vérifiable : la Bibliothèque nationale conserve (religieusement ?) ces monuments de bêtise, publiés par des communautés de frères ou de religieuses, dûment approuvés par le Comité catholique du département de l’Instruction publique, comité formé, jusqu’à la création du ministère de l’Éducation, des seuls évêques.

Toute l’iconographie des classes était religieuse : saints, martyrs, conversions, allégories, roses flétries sur le chemin du péché, misérabilisme, récits morbides, persécutions, mortifications, pénitences, mort, enfer…

L’enseignement « élémentaire » était assuré par un effectif en hidjab, voire en tchador : une bonne partie des 50 000 religieuses que comptait le Québec enseignaient en effet à l’école élémentaire et au secondaire féminin. Au secondaire des garçons et au collège, on trouvait un certain nombre de laïcs, mais dirigés par des communautés de frères et de pères enseignants. Notons la rigoureuse séparation des sexes.

Le botaniste et écologiste Pierre Dansereau décrit le collège Sainte-Marie comme « un ghetto infernal ». Pierre Vadeboncœur, qui avait étudié, lui, à Brébeuf, parlait dans une entrevue à L’actualité « d’un enseignement ignoble, […] d’un contrôle omniprésent de la pensée ». Les universités, dotées de « chartes pontificales », dirigées par des « monseigneurs », portaient une grande attention à la religion des enseignants dans les facultés de lettres, de philosophie, de sciences sociales. Le protestant Philippe Garigue, plutôt intégriste, doit se convertir au catholicisme pour devenir doyen de la Faculté des sciences sociales de l’Université de Montréal ! Dans les Insolences, le frère Untel avait stigmatisé « l’échec de notre système d’enseignement, […] l’impasse de la pensée canadienne-française, […] la crise de la religion ». Beau triplé, qui réunissait l’effet et la cause.

Au surplus, le Québec français était « scandaleusement sous-scolarisé », selon l’expression de Lise Bissonnette (Le Maclean, 1974), alors chroniqueuse de l’éducation au Devoir. La moitié des enfants ne dépassaient pas la 7e année. Il fallait mettre les enfants dans les écoles, bien sûr, mais surtout pas dans ces écoles-là ! La lutte contre la pauvreté intellectuelle autant que matérielle du Québec – morale aussi, si l’on en juge par les mœurs politiques du temps – passait nécessairement et d’abord par une réforme de l’éducation. Il fallait une remise à plat, un départ à neuf. Il fallait « sortir l’Église », comme on « sort » un parti qui a démérité.

Les structures confessionnelles avaient aussi été la cause principale de l’incapacité de la société canadienne-française d’intégrer les immigrants. Ils devaient accepter, quelles que fussent leurs convictions, le menu et le climat religieux intégriste des écoles françaises. Ils choisissaient, bien sûr, l’école protestante, et par conséquent l’anglais.

Au début des années 1960, un des postes les plus prestigieux dans les journaux était celui de chroniqueur de l’éducation. C’est là, sentait-on, que devait, qu’allait, commencer le grand ménage. Et pour notre génération, la réforme de l’éducation était impossible sans la laïcité, c’est-à-dire sans un régime philosophique respectueux de la liberté des gens.

Le moment semblait propice : Duplessis était mort ; son successeur, Paul Sauvé, avait commencé à confier plus de responsabilités au ministère de la Jeunesse ; un parti réformiste prenait le pouvoir, qui mettait la réforme scolaire au premier rang de son programme de développement économique. L’Église elle-même était tiraillée entre ultramontains et « sociaux ». Un vent de changement soufflait, l’opinion semblait mûre.

Il ne fallait donc pas s’étonner qu’une douzaine de personnes, issues des revues Liberté et Cité libre, de la radio et de la télévision, de l’enseignement même, réclament la laïcisation des institutions publiques, et d’abord de l’école. Nos jeunes enfants allaient bientôt s’y trouver, ou même s’y trouvaient déjà. Avec un peu de chance, ils bénéficieraient non seulement d’un autre modèle d’école, d’une école de liberté, mais d’une meilleure école. Avec les brassages d’idées de la télévision, avec un nouveau gouvernement, dans cinq ans, à leur entrée en 1re année, l’affaire serait in ze pocket ! Que nous étions naïfs ! Cinquante ans plus tard, elle ne l’est pas vraiment.

Les protestants du Québec nous semblaient avoir une bonne longueur d’avance. La religion, professions-nous, est une affaire personnelle qui n’est pas l’affaire de l’État. Pour nous, pour moi, qui avions lu avec passion (et parfois en cachette) les classiques de la liberté, Montesquieu, Montaigne, Hugo, et, sur l’éducation, Condorcet surtout, le modèle de la laïcité était le modèle français et non pas cette pseudo-laïcité dite « ouverte », laïcité molle, que nous ont proposée la commission Proulx et le  rapport Bouchard-Taylor.

L’Église ne voulait rien savoir, même après des négociations entre Paul VI en personne et le ministre. À la suite d’une bataille pénible, nous aurions finalement un ministère de l’Éducation, mais un ministère émasculé, encore soumis aux diktats de comités catholique et protestant, le premier chargé de protéger l’orthodoxie, le second de voir à ce qu’elle ne contamine pas l’école anglaise.

De guerre lasse, le Mouvement laïque proposa, en 1964, d’ajouter un secteur neutre aux secteurs catholique et protestant. Les parents auraient le choix. Pas question ! Pas de concurrence : l’Église devinait que la demande allait développer ce nouveau secteur, en qualité comme en quantité, de façon vertigineuse, tout comme se développe aujourd’hui le secteur privé devant les carences de l’école publique. D’ailleurs, la hiérarchie ne reconnaissait pas l’existence de laïcs ou de « neutres » : elle ne parlait que de « dissidents », mettant ainsi les non-croyants et non-pratiquants hors de la société « normale ».

Une quinzaine d’années plus tard, une circonstancielle Association québécoise pour l’application du droit à l’exemption de l’enseignement religieux (AQADER) proposa plutôt que les parents qui le désiraient puissent faire exempter leurs enfants des cours de religion. C’était la formule « corridor » : pour se défendre contre les « neutres », rien de mieux que d’en faire des parias.

Cinquante ans plus tard, les églises ont implosé. Le tiers de la population est non croyante. Les sondages en mesurent de 18 % à 30 % selon les régions. (En mars 2008, à la Commission permanente de l’éducation, M. Jacques Racine, président du Comité sur les affaires religieuses, pouvait apprendre aux députés que « le deuxième groupe le plus important après les catholiques, maintenant, au Québec, c’est les gens sans religion. Dès 2001, ils étaient 400 000, donc plus que tous les protestants ensemble. ») Et pourtant, 36 ans après la fondation du premier Mouvement laïque de langue française, l’école n’est pas laïque : l’étude du « phénomène religieux » a remplacé les cours de religion, à la suite des recommandations, en 1997, d’une commission d’études commandée par la ministre de l’Éducation, Mme Pauline Marois, et dirigée par Jean-Pierre Proulx, de l’Université de Montréal, qui semble n’avoir pas eu une idée plus nette que la commission Bouchard-Taylor de ce qu’est la laïcité de l’État. On initie donc les enfants aux « grandes religions » – catholicisme, protestantisme, islam, bouddhisme, etc. Mais il n’y a guère de place pour la non-croyance. L’école perd une religion, il y en entre quinze. Plus que l’animisme, le lamaïsme, les sectes, la métempsycose, la non-croyance reste une anomalie, comme le syndrome de Down ou la paralysie cérébrale ! On se contentera d’être politiquement correct envers les handicapés. Faudra-t-il faire de l’athéisme une religion ? Le « phénomène religieux » a sa place dans la formation, mais que ce soit dans les cours d’histoire, de philosophie ou de littérature.

Selon ses inventeurs, ce programme serait un outil d’intégration. L’État a bien d’autres moyens d’assurer l’intégration des diverses minorités, et au premier rang une vraie laïcité. La société canadienne-française est incapable de concevoir ce qu’est la laïcité tellement deux siècles de contrôle religieux se sont solidement sédi­mentés – première étape de la fossilisation. Elle a inventé la laïcité « lite ».

Le Mouvement laïque a été un des acteurs, des nombreux acteurs, de ce nouveau départ. Il n’a duré que quelques années : les enfants grandissent, leurs parents vieillissent, les tâches les accaparent. La désaffection religieuse était depuis longtemps en cours, depuis les années 1930. La débâcle du système était commencée. Le ministère de l’Éducation serait né quand même. La laïci­sation de facto se serait peut-être faite. Mais on peut penser que le rôle de ce mouvement a été important, un rôle d’éveilleur et de définisseur. Laissons le dernier mot à Pierre Vadeboncœur : « Un des effets du MLF est de nous régénérer politiquement. »

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Réplique de Jean-Pierre Proulx

Jean Paré a tout faux

Jean Paré écrit : « Et pourtant 38 ans après la fondation du premier Mouvement laïque de langue française, l’école [québécoise] n’est pas laïque : l’étude du « phénomène religieux » a remplacé les cours de religion, à la suite des recommandations, en 1997 [c’était plutôt en mars 1999], d’une commission d’étude commandée par le ministre de l’Éducation, Mme Pauline Marois, et dirigée par Jean-Pierre Proulx, de l’Université de Montréal, qui semble n’avoir pas eu une idée plus nette que la commission Bouchard-Taylor de ce qu’est la laïcité de l’État ».

M. Paré sait, lui, ce qu’est la laïcité. Mais à l’égard de la principale recommandation du Groupe de travail que j’ai eu l’honneur de présider, il a tout faux.  Mais il lui faudrait admettre que le concept de laïcité n’est pas univoque, comme le montre à l’évidence le grand dossier de L’actualité qui illustre la variété, en Europe et en Amérique, de ses conceptions et de ses applications. Quant à nous, nous le savions très bien et nous n’avons pas attendu L’actualité pour nous l’apprendre. Au surplus, le Groupe de travail comptait parmi ses huit membres, la meilleure spécialiste québécoise de la laïcité, Mme Micheline Milot, sociologue de la religion à l’UQAM.

Est laïque, lit-on dans le Petit Robert, « ce qui est indépendant de toute confession religieuse », ce qui ne veut pas dire fermé à toute réalité religieuse. Aussi avons-nous parlé de « laïcité ouverte », soit celle qui, notamment, accepte que l’école fasse connaître et comprendre les religions en tant que phénomènes culturels. Bref, le cours que nous avons proposé de développer (et que nous connaissons maintenant) n’a rien de confessionnel. Il vise à former des citoyens cultivés à l’égard des religions et des façons séculières de voir le monde, tolérants et capables de débattre entre eux de ces questions de façon intelligente. Certains, au nom d’une conception plus radicale de la laïcité, refusent cette approche. Soit. Ce ne fut pas notre cas.

Plus de dix ans après la publication de notre rapport, je me permets de révéler ici une anecdote significative. Au début des années 2000, j’ai reçu un coup de téléphone du président d’alors du Mouvement laïque québécois. Il me demandait si je voulais bien accepter au nom du Groupe de travail que j’avais présidé, le prix Condorcet que remet le MLQ « souligner la contribution notoire d’une personne ou d’un groupe de personnes à la promotion et à la défense de la laïcité au Québec ». Après consultation de mes anciens collègues, nous avons décliné cet honneur : le débat politique n’était pas clos et nous avons voulu préserver notre indépendance morale.

Aujourd’hui, Jean Paré et le MLQ combattent le programme Éthique et culture religieuse en qui il voit un complot des confessionnalistes pour conserver leur mainmise sur l’école ! Et les confessionnalistes le combattent aussi parce qu’ils y voient un produit dérivé de la laïcité ! Et voilà comment des laïcistes radicaux rament maintenant dans la même galère que les traditionnalistes catholiques, protestants ou juifs !

Ô paradoxe !

Jean-Pierre Proulx