Société

Le phare du haut-fond Prince, une mystérieuse sentinelle

Au large de Tadoussac, le phare du haut-fond Prince trône sur le Saint-Laurent et guide les navires dans les forts courants générés par le fjord du Saguenay. Laissé à l’abandon et mis en vente par le ministère des Pêches et des Océans du Canada, il est le personnage central du prochain film du cinéaste Martin Rodolphe Villeneuve.

Le phare du haut-fond Prince, une mystérieuse sentinelle

 

Le phare du haut-fond Prince, surnommé avec amour la « Toupie » par les habitants de la région, est l’emblème de Tadoussac et de ses 850 résidants. Laissé à l’abandon et en attente de nouveaux propriétaires, les capitaines lui rendent toutefois souvent visite lors des croisières d’observation des baleines.

 

Martin Rodolphe Villeneuve, réalisateur et Claude Bérubé, directeur photo. À bord du canot pneumatique, l’équipe de tournage filme un plan circulaire au pied du Pilier.

Le cinéaste Martin Rodolphe Villeneuve (coscénariste pour Les ramoneurs cérébraux, Jutra du meilleur film d’animation en 2003) rêvait de consacrer un film à ce phare qui le fascine depuis plus d’une décennie, quand il en découvrit l’existence grâce à un article paru dans un journal.

 

Dans le film Haut-fond Prince, sur les écrans à l’automne, la « Toupie » est le décor principal mais également un personnage à part entière, aussi omniprésent qu’inquiétant. L’équipe du tournage, ici emmenée par les acteurs Sasha Samar et Raymond Bouchard (au centre), s’apprête à embarquer sur le Zodiac qui la conduira au phare, situé à sept kilomètres de la côte en face de Tadoussac.

 

Depuis 1964, ce phare découpé en sablier, conçu pour résister à la pression des glaces, veille sur le Fjord du Saguenay. Décor somptueux pour un film, il n’est toutefois pas des plus accessibles. Les opérations d’embarquement du matériel ont représenté tout un défi !

 

L’héliport du Haut-fond Prince.

Le phare a été automatisé au milieu des années 1980. Son feu est désormais alimenté par des piles et des panneaux solaires.

 

Haut-fond Prince est le premier long métrage de fiction de Martin Rodolphe Villeneuve. Ce Chicoutimien de 40 ans est plus connu pour ses documentaires (Ce qu’il en reste, L’Asepsie) et ses courts métrages animés (Vélocipède à patins, Révérence). Le réalisateur ne renie d’ailleurs pas ses premières amours et le film gardera une certaine valeur documentaire, constituant un hommage au Saint-Laurent.

 

Raymond Bouchard et Jean-Jacques Simard.

Le métier de garde-côte n’a plus aucun secret pour Raymond Bouchard, qui joue le rôle du capitaine Dupuis. Son assistant dans le film, Jean-Jacques Simard, est dans la vie un véritable capitaine de la Garde côtière à Tadoussac, qui lui a appris la routine d’entretien du bâtiment. On verra ainsi M. Bouchard tester la lanterne du phare et vérifier les panneaux solaires.

 

Dans une chambre du phare, Sasha Samar lit avec attention le scénario qui lui promet tout un voyage émotionnel. Son personnage d’écrivain montréalais en quête d’isolement et d’inspiration finira hanté par cette tour qui prend vie autour de lui, émettant des gémissements quasi surnaturels, avalant ses médicaments par une bouche d’aération et claquant des portes dans son dos.

 

Dominick Bédard, assistant réalisateur et Claude Bérubé, le directeur photo, préparent un plan de l’ancienne cuisine du phare, encore meublée d’une table style sixties aux chaises de plastique fleuries. Décrite comme le « rêve du banlieusard » par le magazine Maclean’s à l’époque de sa construction, le pilier du haut-fond Prince a pris un sérieux coup de vieux. Aujourd’hui, la peinture pèle en rouleaux sur les murs, la céramique de la salle de bains se fracasse dans la baignoire et le salon est inondé à répétition par la pluie.

 

L’acteur Sasha Samar a refusé de rester un jour de plus que prévu. « Il avait peur de virer aussi fou que son personnage », explique Martin Rodolphe Villeneuve. Et il n’est pas le seul dans ce cas : le preneur de son a tout simplement déserté en cours de tournage. « Cet endroit est aliénant », renchérit le cinéaste.

 

La « Toupie », ici visitée par le navire Cap d’Espoir, de la garde côtière canadienne, est menacée. Fin mai, le ministère des Pêches et des Océans du Canada annonçait la mise en vente d’environ 1000 des 6000 phares qui éclairent les côtes du pays, incluant l’emblème des Tadoussaciens. À l’ère de la navigation par satellite, nombre d’entre eux sont en effet jugés superflus.

 

« Le phare du haut-fond Prince est le plus important du fleuve », selon Jean Cloutier, membre de la Corporation des gestionnaires de phares de l’estuaire et du golfe Saint-Laurent. « Il est situé à un carrefour de forts courants où circulent des navires transportant des passagers. On ne pourra jamais s’en passer », ajoute celui qui dirige des superpétroliers depuis les environs des Escoumins jusqu’à Lévis.

 

Martin Rodolphe Villeneuve, réalisateur, Sasha Samar, acteur et Patrice Deschênes, pilote. L’équipe de tournage est à bord d’un canot pneumatique au pied de la Toupie.

Les phares rendus excédentaires par l’application de cette nouvelle loi sont désormais offerts à qui pourra en prendre soin : municipalités, organismes sans but lucratif ou particuliers. Si personne ne se porte acquéreur avant mai 2012, ils ne pourront plus requérir le statut de bâtiment patrimonial, qui les protège en obligeant leur propriétaire à préserver leur caractère ancien. Le ministère des Pêches et Océans pourra alors en faire ce qu’il en veut.

 

Le Cap d’Espoir et la Toupie… en plein brouillard.

Les matins de brume, la tour semble baigner dans un bol de lait. À son pied pêchent les cormorans tandis que les bélugas jouent à saute-mouton.