Société

Les plans des bonzes de l’énergie

La planète ne tiendra pas le coup si rien ne change, admet le président du Conseil mondial de l’énergie, Pierre Gadonneix. Qui croit que le Canada pourrait ouvrir la voie en résolvant ses propres querelles énergétiques !

Mandarins du pétrole et du nucléaire, entrepreneurs verts, ministres du Moyen-Orient : le gratin du secteur de l’énergie s’est réuni pendant cinq jours à Montréal en septembre. Ce Congrès mondial de l’énergie, le Davos de l’industrie, était l’occasion de discuter d’un double problème. Primo, l’énergie que produit la planète ne suffira pas à répondre aux besoins des pays émergents. Secundo, ce que nous produisons déjà pollue trop.

Pour la population du globe, cela signifie que les prix du pétrole, du gaz et de l’électricité vont grimper… au même rythme que la température. « Il nous faut inventer un nouveau schéma de croissance qui soit moins gourmand en énergie tout en étant compatible avec le développement économique », indique le Français Pierre Gadonneix, président du Conseil mondial de l’énergie. Le congrès de cette organisation, fondée en 1923, se tient tous les trois ans.

Gadonneix, 67 ans, parle par expérience. Il a dirigé le groupe Gaz de France pendant 17 ans. Et de 2004 à 2009, il était président-directeur général d’EDF (Électricité de France), premier producteur nucléaire mondial.

L’actualité l’a joint au téléphone à son bureau de Paris.

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À quoi ressemblera la planète énergé­tique de demain ?

– Cela reste à définir. Mais il y a un consensus mondial sur le fait qu’il faut faire les choses autrement. Je reviens tout juste d’un voyage en Chine. Ils disent là-bas : « Nous avons parfaitement conscience que nous ne pouvons nous développer en suivant le modèle de l’Europe ou des États-Unis. Ce ne serait pas viable. »

Beaucoup de gens ont été déçus par les résultats de la conférence de Copen­hague sur le climat, organisée par les Nations unies en décembre dernier. L’idée d’imposer des objectifs chiffrés d’émissions de CO2 pour chaque pays n’a pas abouti. Ce qui est encourageant, toutefois, c’est qu’un accord a été signé par la quasi-totalité des membres, dont les principaux pays émergents que sont la Chine, l’Inde et le Brésil. Ce geste est important. Il signifie que ces pays considèrent qu’ils ont la responsabilité d’établir des règles du jeu en matière de développement durable.

Au moins, tous marchent dans la même direction. Et le congrès de Montréal est l’occasion de faire le point avant la prochaine conférence de l’ONU sur le climat, qui aura lieu en décembre à Cancún, au Mexique.

Quelle est l’importance du Canada dans la construction de ce nouveau marché de l’énergie ?

– Rares sont les pays aussi riches en énergie que le Canada. Vous avez des rivières pour générer de l’hydroélectricité, d’impor­tants gisements de pétrole et de gaz, des mines d’uranium, des centrales nucléaires et de puissants vents pour faire tourner des éoliennes !

Le fait que nous tenons notre congrès au Canada n’est pas un hasard. Votre pays illustre bien tous les grands défis du secteur de l’énergie au niveau international. L’Ouest canadien est plutôt pétrolier, et l’Est, hydraulique. Vous avez donc une partie du pays qui exporte du pétrole à l’étranger et une autre qui en importe. Vous devez concilier toutes les préoccupations. Par exemple, comment l’Est, qui produit peu de gaz à effet de serre, s’entendra-t-il avec l’Ouest, qui en génère inévitablement plus ? Le monde entier s’intéresse à la façon dont le Canada résoudra ses différends.

Approchons-nous du pic pétrolier, qui indique que la production mondiale plafonne et commencera bientôt à décliner ? L’avons-nous déjà atteint ?

– Ce pic pétrolier, beaucoup de gens en parlent, mais on ne le voit jamais. La courbe d’évolution de la production mondiale ne prendra pas la forme d’un sommet suivi d’un long déclin. Elle sera plutôt entrecoupée de paliers qui marque­ront des épisodes de limitation de la croissance. Les gisements utilisés s’épuisent. Les nou­veaux forages se font dans des endroits difficiles d’accès. Les coûts d’exploi­tation augmentent et, avec eux, le prix de l’essence à la pompe.

Puis, il y aura des ruptures. Des per­cées technologiques permettront d’atteindre des gisements qui, aupara­vant, étaient inaccessibles. Et les prix redescendront.

C’est ce qui se passe présentement avec le gaz naturel. L’exploitation des schistes argileux, ces formations rocheuses souterraines contenant du gaz naturel, a fait doubler les réserves gazières aux États-Unis !

Dans le domaine du nucléaire, la quatrième génération de réacteurs – qui devrait voir le jour dans une trentaine d’années – permettra de produire la même quantité d’énergie avec 50 fois moins d’uranium. L’échéance avant l’épui­sement des réserves mondiales passera donc d’environ 100 à… 5 000 ans !

La hausse du prix de l’énergie n’est donc pas inéluctable ?

– Il n’augmentera pas de façon linéaire et constante. Toutefois, plus personne ne croit au retour d’une énergie bon marché.

Le prix de l’énergie, en général, ne reflète pas que la rareté de la ressource. Il doit également tenir compte du coût des infrastructures de l’industrie, comme les réseaux de pipelines ou les centrales nucléaires ; beaucoup de ces équipements devront être remplacés dans les années à venir. Il faudra aussi, un jour ou l’autre, y inclure le coût de la production de gaz à effet de serre.

L’explosion de la plateforme de British Petroleum dans le golfe du Mexique sera-t-elle le « Tchernobyl » du forage en mer ? Les lourdes conséquences de l’accident de 1986 en Ukraine avaient freiné le développement de l’industrie nucléaire…

– Après Tchernobyl, les responsables du nucléaire ont dit : « Plus jamais ça ! Il faut rendre un tel accident impossible ou, du moins, limiter ses conséquences. » Je crois que les responsables de l’industrie pétrolière pensent la même chose. Ils devraient mettre en place de nouvelles règles de sécurité et des instances indépendantes pour les contrôler. Et cela, avec le même sérieux que l’industrie nucléaire. Mais je ne crois pas que le forage en mer cessera. Le monde a trop besoin de ce pétrole.

Cela dit, si l’industrie nucléaire ne s’est pas développée pendant 20 ans, c’est surtout parce que le prix du pétrole s’est maintenu pendant des années à moins de 20 dollars le baril. À ce coût, le nucléaire n’est pas rentable. Mais à 100 dollars le baril – comme c’est à peu près le cas actuel­lement -, il l’est.

Vous prédisez une renaissance de l’industrie nucléaire ?

– À EDF, que je dirigeais encore il y a quelques mois, nous n’avons pas fait que prédire cette renaissance : nous l’avons lancée. En ce moment, l’entreprise termine la construction d’une centrale nucléaire à Flamanville, dans la Manche – la première en France depuis 15 ans.

Aux États-Unis, Barack Obama a confirmé qu’il souhaitait un redémarrage du nucléaire. L’Angleterre vient de relancer son programme. L’Italie y songe aussi. Et votre premier ministre, M. Harper, que j’ai rencontré il y a quelques jours, m’a dit que le Canada se livrait à une réflexion profonde à ce sujet.

L’Asie est toutefois le nouveau centre de gravité du nucléaire. C’est en Chine, en Corée, au Japon et en Inde que l’on trouve 90 % des centrales en construction dans le monde.

Les centrales nucléaires ne produisent pas de gaz à effet de serre, mais elles génèrent des déchets qui restent radio­actifs pendant des milliers d’années. N’est-ce pas résoudre un problème en en créant un autre ?

– C’est le grand enjeu du redémarrage du nucléaire : l’opinion publique doit l’accepter. Un consentement qui passe par un engagement ferme des gouver­nements. Ils doivent mettre en place des lois et règlements crédibles pour assurer la sécurité des centrales et gérer les déchets de façon adéquate. Cela a été fait en France, et le niveau d’acceptation de la population est tout à fait satisfaisant.

Le nucléaire n’est pas la solution. Mais il fait partie de l’éventail des technologies dont on a besoin pour relever le défi de la sécurité d’approvisionne­ment en énergie dans le monde. Nous devons mobiliser tous les types d’énergie : de l’électricité des panneaux solaires et des éoliennes au pétrole des sables bitumineux.