Société

Requiem pour Le Journal de Montréal

Hier navire amiral de Quebecor, Le Journal de Montréal n’est plus que l’ombre du quotidien indépendant qu’il a déjà été. Paule Beaugrand-Champagne, ex-rédactrice en chef de la publication, dénonce l’aveuglement de son propriétaire.

Requiem pour un journal
Photo : Marie-Reine Mattera

Chaque fois que je passe près de Sainte-Adèle, en montant dans les Laurentides, et que je croise la sortie du chemin Pierre-Péladeau – celui-là même qui mène à la maison des « star-académiciens » -, j’ai une pensée pour cet homme, pour son Journal de Montréal, qu’il aimait tant, et pour ses journalistes et employés, que son fils tient en lockout depuis 21 mois. J’enrage, mais surtout, je suis triste.

L’« offre globale » (à prendre ou à laisser) de celui-ci à la mi-octobre, rejetée massivement par les syndiqués, témoigne très nettement de ce qu’il entend faire du quotidien fondé par son père. C’est vraiment un deuil qu’il me faut faire.

Ce fils, Pierre Karl, surnommé par tous « PKP », est en train de détruire l’œuvre préférée de son père, à l’origine de l’empire qu’il dirige maintenant tel un tsar. Du navire amiral qu’était le JdeM, il est en train de faire une petite frégate au service de sa vision éditoriale personnelle. Son autorité est sans limites au sein de Quebecor : il ne s’embarrasse pas de cadres ou d’employés qui ne pensent pas comme lui ou n’obéissent pas au doigt et à l’œil. Il achète leur départ assez cher pour avoir la paix s’ils sont cadres ou les remercie du jour au lendemain s’il s’agit de non-syndiqués.

Quant à ses employés syndiqués, PKP a entrepris de les « casser », tout simplement. Le lockout du Journal de Montréal, décrété le 24 janvier 2009, est le 13e sur les 14 qui ont eu lieu au sein de Quebecor depuis une quinzaine d’années (le 14e a touché l’hebdomadaire Le Réveil, à Saguenay). Or, PKP en est le grand patron depuis près de 12 ans. Il ne s’en cache pas, d’ailleurs, le Code du travail lui est une douloureuse épine au pied. Selon des dirigeants syndicaux, le vice-président aux ressources humaines du Journal aurait déclaré à la table de négociation : « Je ne veux plus jamais avoir à m’entendre avec un syndicat ! » Dur, dur à accepter pour un syndicat de journalistes et d’employés de bureau qui, en 40 ans d’existence, n’a connu aucun conflit de travail.

Ce que ces syndiqués ont obtenu au cours des années, au terme des différentes négociations pour le renouvellement de leur convention collective, c’est le meilleur contrat de travail imaginable en Amérique dans le monde des médias. « Monsieur P. » (Pierre Péladeau) ne voulait surtout pas de grève dans son journal, qu’il avait fondé pendant le long conflit à La Presse, en 1964, et leur a toujours consenti ce qu’il fallait pour « régler ».

Ce qui a surtout marqué les relations de travail au JdeM, ce ne sont pas les menaces de grève ou de lockout, ce sont les griefs portant sur l’application, ou l’interprétation, de presque toutes les clauses de la convention collective. Les griefs se sont comptés par centaines et par milliers au fil des ans ! Et un nombre effarant de ces mésententes se retrouvaient en arbitrage à la demande de la direction ou du syndicat quand l’une ou l’autre voyait, dans la décision qui serait rendue, la possibilité de modifier la convention collective à son avantage à l’occasion de la négociation suivante.

Lorsque j’étais rédactrice en chef du Journal (1998-2001), j’ai dû passer l’équivalent de deux ou trois mois par année en discussions de griefs avec le syndicat ou en séances d’arbitrage ! Cette conception des relations de travail, essentiellement juridique, m’a toujours semblé bien loin de l’idée des « ressources humaines » qu’on devrait normalement appliquer dans les entreprises. À quoi cela tenait-il ? À la personnalité, sans doute, de ceux qui étaient en place des deux côtés de la table lorsque les journalistes se sont syndiqués, dans les années 1970. Des intellectuels brillants, rompus au débat et à l’argumentation, décidés à mettre fin à une gestion plutôt paternaliste, avec son lot de privilèges et d’injustices, dans le respect du droit de gérance et du syndicalisme.

Le vice-président aux ressources humaines et le président du syndicat des débuts (restés en poste pendant plusieurs années) en sont venus à s’estimer énormément et pouvaient même se dire amis, mais jamais au détriment du mandat que chacun tenait de son propre patron (l’éditeur ou l’assemblée syndicale). J’entendais souvent, venant de la direction ou du syndicat : « Si j’accepte ta demande, que me donnes-tu en échange ? » C’est comme ça, entre autres, que s’est bâtie la paix syndicale.

Elle s’est construite aussi sur l’amour, pour ne pas dire la dévotion, que tous portaient à ce journal, cadres comme syndiqués. Le JdeM, ce fut d’abord et avant tout une famille dès sa création, et pour les syndiqués et certains cadres, ce l’est toujours. Les « anciens » se souviennent en riant des difficultés des débuts, de l’entraide dont « Monsieur P. » était le premier modèle, de ses appels téléphoniques quotidiens de félicitations ou de réprimandes, de l’effervescence liée à la naissance du journal et à la montée de la grande entreprise Quebecor, qui se bâtissait sur leur publication. Quand on avait le bonheur et la fierté d’y être embauché, c’était pour la vie. Le plus petit employé était heureux des succès de « Monsieur P. ». À la rédaction, journalistes et photographes étaient plutôt autonomes. Les idées de reportages venaient très souvent d’eux. Les cadres de l’information orientaient et décidaient.

J’ai beaucoup aimé cette atmosphère. Je suis arrivée au Journal peu après le décès de M. Péladeau ; le sentiment d’appar­tenance au journal et l’amour qu’on lui portait étaient palpables dans la salle de rédaction et dans ce qu’on appelle « les bureaux ». Bien sûr, on y jouissait des meilleurs salaires et des meilleures conditions de travail, mais l’amour datait de bien avant. On était fier du journal et de son évolution, de l’importance qu’il avait prise. Il y avait dans cette salle des journalistes d’une grande compétence, dont l’audace et l’enthousiasme en attiraient d’autres.

Puis, petit à petit, après l’arrivée de PKP à la tête de Quebecor, la convergence a commencé à faire son appari­tion. De strictement promotionnelle pour d’autres « produits » de l’empire ou d’assez subtile au début sous la forme de « suggestions » de reportages, elle s’est faite de plus en plus lourde. Les employés ont réagi en se défendant, ce qui au fond était bien naturel : la convergence était imposée d’en haut, n’avait pas été expliquée ni mise dans le contexte de l’industrie et attaquait l’indépendance de l’information.

Des journalistes affirment avoir dû se battre pour protéger l’angle qu’ils avaient choisi pour leurs textes. Ils estiment que leur journal d’information n’en était plus un, qu’il devenait un journal d’opinions (nombre grandissant de chroniqueurs de l’extérieur, commandes de sujets « orientés », etc.). La direction les a qualifiés de passéistes : ils refusaient, disait-elle, d’adopter le modernisme de l’information en ligne ; eux répliquaient vouloir que ce soit fait dans le respect du journalisme professionnel, ce qu’à leur avis seule leur convention collective pouvait garantir. Quant aux petites annonces, elles ont pris le chemin d’Inter­net, menaçant l’emploi des préposées aux ventes. C’était fatal, les syndiqués se sont braqués et les griefs ont recommencé à pleuvoir. Or, on était à la veille d’une renégociation de la convention collective. On se dirigeait tout droit dans un mur.

Quebecor avait accumulé quotidiens et hebdos, magazines, chaînes de télé, portails Internet, etc., dans les deux langues, et commencé – malgré les résistances – des échanges de textes et de photos entre les médias lui appartenant, qu’ils soient de l’Ouest, de Toronto ou d’ici. Son agence de presse, QMI, fut créée en janvier 2009, à quelques jours du conflit au JdeM. Tout cela s’est fait à coups de négociations ardues, de lock­outs, de mises à pied, de menaces de fermeture, etc. Des salles de rédaction ont été réduites à grands coups de sabre (Le Réveil, Le Journal de Québec).

Les employés du Journal de Montréal n’avaient aucune chance, en janvier 2009, de conserver leur journal tel qu’ils l’avaient connu et aimé. Au fond, ils n’y pouvaient rien, le rouleau compresseur était bien en piste. Déjà, physiquement, la salle de rédaction n’est plus où elle était, au rez-de-chaussée du 4545, rue Frontenac : on l’a transportée, beaucoup plus petite, au premier étage, dès l’été dernier.

Le quotidien a continué à paraître pendant le lockout. Il a même augmenté son lectorat de 3,3 %, selon l’agence Nadbank, même si son contenu a changé, prenant une saveur plus « militante », à la manière des journaux Sun de Quebecor Media. Le plus difficile à comprendre pour les « lockoutés », c’est toutefois la passivité de la population, cette absence de réaction devant ce qui menace la nature même de leur journal.

L’information est à la base de la démocratie. Mais pas n’importe quelle information : celle-ci doit être indépendante, complète, diversifiée et de qualité. Autant d’entreprises de presse, donc de journalistes, autant de façons de percevoir la réalité. Mais dans le plan d’affaires de Quebecor, l’information est traitée sur le même pied qu’un service intégré de comptabilité pour plusieurs entreprises.

L’agence QMI, par exemple, fournit les mêmes textes à tous les médias du groupe (en politique, culture, économie, etc.). De la même manière, dans son offre globale de la mi-octobre, la direction du JdeM exigeait un partage illimité des textes et photos avec les médias frères. Pour PKP, de un à cinq reporters par secteur d’infor­mation devraient suffire à nourrir toutes ses entreprises médiatiques. Ces journalistes pourraient relever de l’une ou de l’autre et être installés à Calgary ou à Québec, peu lui chaut.

Pourtant, l’information n’est pas sans racines sociales, et la réduire à une source unique ou presque, c’est viser l’uniformisation de la pensée et l’indifférence citoyenne. Les lecteurs finiront peut-être par s’en rendre compte. Trop tard, cependant. Le seul côté positif qu’on peut trouver à ce désastre médiatique est la naissance d’un nouvel organe d’information : RueFrontenac.com, le site des syndiqués, est là pour de bon. Ces derniers veulent le transformer, à la fin du conflit, en entreprise privée indépendante du syndicat. D’où leur colère, devant l’offre patronale de la mi-octobre, de voir que celle-ci prévoyait la fermeture de leur site pendant six mois, suivie d’un changement du nom, alors qu’ils ont mis près de deux ans à l’imposer chez les internautes.

Le résultat de ce lockout qui s’éternise sera la fin d’une institution importante au Québec, l’éclatement aussi d’une « famille » que Pierre Péladeau avait mise sur pied avec passion. Aujourd’hui, après quelques départs à la retraite, un décès et des démissions au cours du lockout, 79 employés ont plus de 30 ans d’ancienneté, et 4 d’entre eux en comptent plus de 40. Où tous ces gens fidèles se retrouveront-ils à la fin du conflit ? Et la vingtaine de cadres qui font le journal depuis 21 mois et qui, évidemment, ne pourront pas tous rester quand il n’y aura plus qu’une cinquantaine d’employés en tout et pour tout ?

Pierre Karl Péladeau est un homme qui n’a pas de sentiments en affaires – je crois qu’il ne pense pas devoir quoi que ce soit aux journalistes, employés et cadres du JdeM, qu’il ne songerait même pas à les remercier pour leur fidélité et leur contribution au journal et à l’empire qu’il dirige. Il ne doit pas comprendre, au fond, qu’ils ne se soient pas sabordés eux-mêmes pour le bien de son entreprise.

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Ex-éditrice de L’actualité, Paule Beaugrand-Champagne a été auparavant PDG de Télé-Québec, rédactrice en chef au Journal de Montréal et à Radio-Canada/RDI Nouvelles, rédactrice en chef adjointe au Devoir, à L’actualité et à Châtelaine, adjointe au directeur de l’information à La Presse, directrice de l’information au Jour, après avoir été journaliste à La Presse, au Jour et pour diverses publications ainsi que chargée de cours en journalisme à l’Université de Montréal pendant de nombreuses années. Elle est maintenant journaliste retraitée et consultante en journalisme et information.