Société

La bonté à poil

Montréal. J’y retourne toujours comme on rentre chez soi. En même temps, mon véritable statut, celui de touriste, me procure chaque fois la distance nécessaire pour voir la ville d’un œil nouveau.

Centraide

Comme j’y ai vécu, il y a longtemps, les rues me sont familières, je vais d’un endroit à l’autre au radar, ce qui laisse à ma tête le loisir d’enregistrer le choc.

Pas celui que provoquent le trafic ou les infrastructures routières décaties, qui obsèdent le Montréalais moyen. Ce qui me renverse chaque fois que je mets les pieds dans l’île, c’est le théâtre de la cruauté dans lequel se côtoient la richesse ostentatoire et l’extrême pauvreté.

Rarement, ailleurs, les deux se rencontrent avec une telle violence. À Québec, où l’autrefois très indigent quartier Saint-Roch est désormais sanctifié par le fric des boutiques de luxe, le phénomène est plus inhabituel, par com­paraison. Dans la capitale, le pau­vre est discret. Et on ne parle pas des villes plus petites où la pauvreté a compris depuis longtemps qu’elle n’est pas bien vue.

À Montréal, où l’étalage de la fortune est monnaie courante, on constate que le phénomène inverse est proportionnel. Il suffit de déambuler boulevard Saint-Laurent un samedi soir pour comprendre l’ampleur du contraste : des clochards naviguent entre les rangées de limousines Hummer, de Lotus orange et de Range Rover, qui crachent des fêtards aussi rutilants que leurs voitures, parés de complets Tiger of Sweden et d’ensembles soyeux signés Armani.

Une violence silencieuse, une collision permanente, mais sans blessés apparents. D’autant que ceux qui souffrent n’existent pas tout à fait. D’eux, on ne voit qu’une main tendue. Une ombre au milieu de la fête.

À Montréal, le pauvre est partout, mais il s’est intégré au mobilier urbain. Il est une statistique. Ou alors l’objet de fascination de publicitaires chargés d’éveiller nos consciences assoupies.

Leur plus récente trouvaille pour qu’enfin on remarque les ombres au tableau ? Des artistes à poil sur des panneaux-réclames, venus nous dire que sous ses guenilles le pauvre est humain comme nous tous.

Par cette campagne racoleuse qui se drape dans les plus nobles intentions, on mesure l’immense faille entre le discours et le réel. Mais surtout, ce que la pub nous dit du quotidien de l’Homo sapiens contemporain.

État des lieux : nous sommes à ce point revenus de tout qu’il faut vendre la charité avec du cul, faire commerce de l’amour du prochain avec des vedettes à poil, acheter notre bonne conscience contre un peu de voyeurisme.

Je vous disais le fossé entre les bonnes intentions de la pub et la réalité : c’est notre renoncement qui le creuse toujours plus. La charité est-elle nécessaire ? Uniquement dans la mesure où, comme société, nous avons abandonné l’idée que la pauvreté peut être enrayée, que son abolition est un projet commun. « Des pauvres, y en aura toujours », disait Elvis Gratton. Le gros taré créé par Falardeau et Poulin revient sans cesse nous hanter et nous dire nos capitulations.

Car ceci n’est pas vraiment la critique d’une campagne publicitaire, mais une critique sociale. En fait, je me fiche assez de la pub et de ses corps esthétisants. Ce qu’elle me suggère me dérange autrement plus. À savoir que nous nous soucions si peu du sort de nos semblables qu’il faut emprunter les chemins les plus déshonorants de la publicité et de la séduction pour nous soutirer un peu de bonté. Nous ne nous rendons pas compte que ces pubs, c’est nous qu’elles déshabillent.

Et sous nos vêtements, nos belles montres, sans le blindage de nos voitures, que reste-t-il si nous n’avons même pas le courage de faire de la pauvreté un enjeu politique plutôt que l’affaire d’organismes caritatifs ?

Il reste des chairs un peu tristes. Et au centre, un nombril, évidemment.