Société

Lettre à un ami paumé

Si on te demandait à quel moment c’est arrivé, tu ne saurais sans doute pas quoi répondre. Ta vie est le résultat d’une multitude de petites décisions, autrefois anodines en apparence : quitter l’école en te disant que tu y retournerais un jour, refuser un boulot qui aurait pu t’ouvrir des portes, ne pas faire ce voyage pendant lequel tu aurais rencontré une personne qui aurait peut-être tout changé, annuler une excursion qui t’aurait fait découvrir une passion inattendue pour le vin, le surf ou le travail communautaire…

Lettre à un ami paumé
Ill. : Luc Melanson

Les décisions en apparence insignifiantes de notre jeunesse changent souvent nos vies de façon définitive.

J’y repense souvent pendant ces soirées du temps des Fêtes où, au hasard de rencontres, on croise des amis d’enfance perdus de vue. Qui n’a pas parmi ses connaissances l’un de ces êtres géniaux que l’on croyait promis à un brillant avenir et qu’on retrouve laissant la vie lui filer entre les doigts ?

Quelqu’un comme toi…

Si on te demandait quel jour ta vie t’a échappé, tu n’aurais sans doute aucune idée de la date exacte. Mais tu pourrais retracer une multitude d’épisodes précis où tu as saboté ton avenir, sans raison, ou pour mille motifs qui paraissaient justes alors. Des prin­cipes, des envies, des goûts. De la paresse, aussi. Ou peut-être que tu as cru sincèrement que tu pourrais vivre en marge du monde, de ses contraintes, qui te répugnaient, convaincu que la relative pauvreté que cela t’imposerait ne te ferait pas souffrir ?

Tes amis d’enfance sont devenus entrepreneurs, médecins, entraîneurs sportifs, profs (tu es né, après tout, dans une banlieue cossue). Ton ami l’ingénieur a même changé de vie pour devenir électricien ! Il installe des spas sous la pluie, au mois d’octobre, alors qu’il fait – 5°, et il adore ça. Il ne s’est pas laissé porter, il s’est choisi une vie.

Avec le temps, les partys du temps des Fêtes sont devenus plus inconfortables pour toi. Dur de soute­nir le spectacle de la réussite de ceux qui étaient sur la même ligne de départ que toi, mais qui ne font plus, eux, de petits boulots d’étudiants. Sans parler du regard des oncles et des cousins, qui te dévisagent à Noël quand ils entendent dire que, malgré tes études universitaires (pas achevées, mais quand même…), tu empiles des boîtes dans un entrepôt réfrigéré.

En regardant tes anciens amis, tu vois ce que tu aurais pu devenir. Si tu avais fait d’autres choix. Cette vie que tu voulais sans entraves se referme sur toi comme un piège. Tu voulais lire des livres l’après-midi, draguer des filles au bar le soir, jouer aux jeux vidéo avec tes amis jusque tard dans la nuit. Et puis un jour, tes amis ont cessé de venir jouer, parce qu’ils devaient se lever le matin pour le travail ou les enfants. Le temps a passé, il n’y a que toi qui n’as pas changé, piégé par ton insouciance adolescente.

Envies-tu certains jours la capacité des autres de voir la vie comme un projet ? Te surprends-tu à penser que n’importe quoi serait mieux que le néant d’un avenir dont tu as toujours reporté la planification ?

Entre deux bières, je t’observe parfois en silence dans mon coin. En me disant que seulement quelques décisions minuscules nous séparent, que ce pourrait être moi à ta place. J’ai tellement attendu que quelque chose d’extraordinaire survienne et que le sens de l’existence m’apparaisse, comme par magie. Je me suis tellement longtemps laissé dériver dans cette attente, j’ai tellement failli glisser sur la même pente savonneuse, que je devine comment tu te sens. Comme endormi, dans un cauchemar soft qui passe en boucle.

Un rêve dont tu pourrais te réveiller, si tu voulais. Ce que tu ferais alors ne serait pas si mal. Pas si gran­diose, non plus. S’agirait seulement de saisir la vie, qui, pour le moment, te file entre les doigts.

 

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Dans son discours aux finissants de l’Université Concordia, l’auteure et scientifique Kathy Reichs dessine le squelette d’un destin qu’il ne s’agit pas d’affronter tête baissée, mais avec lucidité, animé par le désir de faire bouger les choses. À lire sur le site du quotidien The Gazette (en anglais).