Société

La guerre des retraites est commencée

Pour remplir les promesses de retraite faites à leurs fonctionnaires, Villes et gouvernements augmentent leurs dettes… que remboursent l’ensemble des Québécois. Les opposants s’organisent.

La guerre des retraites est commencée
Photo : G. Hughes / PC

Les prochaines années s’annoncent arides pour les 50 000 habitants de Rimouski. Ils risquent en effet de voir leurs impôts municipaux augmenter. La Ville devra consacrer un million de dollars par an jusqu’en 2026 à renflouer sa caisse de retraite. « Et si les rendements ne se replacent pas, ça pourrait être davantage, dit le maire, Éric Forest. Cet argent-là, je dois le prendre dans les poches des contribuables, qui, en majorité, n’ont aucune protection financière pour leur retraite. Ce n’est plus équitable pour eux. »

Saguenay, Sherbrooke, Gatineau… Plus d’une centaine de municipalités du Québec peinent à financer le coût croissant de leurs régimes de retraite. Mont­réal, par exemple, devra verser 609 millions dans ses caisses de retraite en 2012, presque autant que ce qu’elle consacre à son Service de police !

Même le gouvernement du Québec est dans le rouge. Les promesses de rentes qu’il fait chaque année à ses employés ont plus que doublé depuis 2000. Il leur doit 75 milliards pour leur retraite. C’est plus que les 61 milliards qu’il dépense cette année pour l’ensemble de ses pro­grammes, en incluant la santé et l’éducation ! Québec n’a évidemment pas cet argent sous la main. Alors il emprunte. Près de 17 % de la dette totale du Québec provient de ses engagements liés aux régimes de retraite.

En fin de compte, ce que le gou­vernement doit à ses employés pour leur retraite est payé par tous, simples contribuables.

Est-ce équitable, compte tenu du fait que 58 % des Québécois doivent se débrouiller seuls pour assurer leurs « vieux jours » ?

Bill Tufts a passé sa vie à gérer des régimes de retraite pour des entreprises. Cet Ontarien de 52 ans en connaît un chapitre sur le sujet, et son jugement est lapidaire : le système actuel du secteur public n’est rien de moins qu’une fraude pyramidale.

Dans Pension Ponzi (Wiley, 2011), un essai en anglais qu’il cosigne avec un journaliste, il explique que « les rendements attendus n’étant pas au rendez-vous, de plus en plus d’argent public est utilisé pour payer les régimes de retraite. Nos services publics sont menacés. »

Dans son blogue, Bill Tufts observe la « crise des pensions publiques », qui s’accentue en Occident depuis l’effondre­ment des marchés boursiers, en 2008. Selon lui, les mêmes aléas financiers et démographiques pendent au bout du nez du Canada s’il n’est pas vigilant. « Le point de bascule est atteint. Il est urgent de faire quelque chose. »

 

CE QU’EN PENSENT LES QUÉBÉCOIS

Le coût des régimes de retraite des employés de l’État ajoute 29 milliards de dollars à la dette du Québec. Le gouvernement devrait-il…

Réduire les régimes de retraite offerts aux fonctionnaires ?                                                         32 %

Demander un plus grand effort de financement aux fonctionnaires ?                                           29 %

Ne rien faire, car les marchés financiers vont se redresser ?                                                      12 %

Réduire d’autres services pour renflouer la caisse ?                                                                   10 %

Demander un plus grand effort de financement à l’ensemble des Québécois ?                             4 %

Je ne sais pas                                                                                                                              14 %

 

 

Durant la Révolution tranquille, dans les années 1960, les syndicats ont négocié pour les travailleurs du secteur public des régimes de retraite à prestations déterminées dans leur rémunération globale. Ces régimes garantissent une rente fixe jus­qu’au décès, peu importe les soubresauts des marchés financiers. La plupart des retraités des administrations municipales, provinciales et fédérale peuvent recevoir jusqu’à 70 % de leur salaire, ou plus, jusqu’à la mort… voire au-delà : une rente partielle est souvent versée à leur conjoint survivant.

Ces avantages ont été consentis par les gouvernements, car ils permettent d’attirer et de retenir les meilleurs travailleurs. De tels régimes ont aussi longtemps été offerts par les entreprises, mais seulement 18 % des travailleurs du secteur privé en bénéficient encore. Dans le secteur des services, où il se crée le plus d’emplois, les employeurs, surtout des PME, n’ont pas les reins assez solides pour en offrir.

Car un régime à prestations déterminées est coûteux : en plus d’assumer au minimum 50 % du coût (l’autre partie est payée par l’employé), l’employeur est responsable de faire fructifier la caisse et, surtout, de la renflouer en cas de déficit. À l’heure des crises économiques mon­diales, cet engagement à long terme – une promesse de rente peut s’échelonner sur 80 ans ! – est devenu très risqué.

La Banque Royale du Canada, qui a pourtant un fonds de pension en bonne santé, a annoncé cet automne que ses nouveaux employés devraient se contenter d’un régime à cotisations déterminées (l’employeur verse un pourcentage fixe du salaire dans le REER de l’employé, qui assume tous les risques d’investissement). Si une grande banque juge désormais trop hasardeux de garantir à ses employés la sécurité financière à la retraite, qui a encore les moyens de le faire ? Les administrations publiques ! Elles qui pourront toujours compter sur le revenu des taxes et les impôts pour renflouer, au besoin, la caisse. Et qui ne peuvent faire faillite.

Du moins, c’est ce qu’on a longtemps cru.

À Prichard, en Alabama, par exemple, les employés municipaux à la retraite ne reçoivent plus de pension depuis 2009. La caisse est vide. Les coffres de la mairie ne sont guère en meilleur état, et la Ville tente de faire faillite pour une seconde fois depuis 1999.

Vallejo, en Californie, a aussi fait faillite. Les régimes de retraite plombaient ses finances. Une centaine de Villes améri­caines, sinon des États, pourraient bientôt se retrouver dans une situation semblable.

Au Québec, une municipalité qui aurait de graves difficultés financières serait mise sous tutelle et non en faillite, assurent des spécialistes. L’État provincial la prendrait sous son aile et l’ensemble des contribuables paierait les factures. Mais l’étau se resserre tout de même : depuis la crise financière de 2008, le coût des régimes de retraite explose. À Montréal, il a triplé. Et à Québec, il avait doublé dans le budget 2011.

 

 

« La fameuse « Liberté 55 » coûte cher au Québec ! dit le maire de Rimouski, Éric Forest.
Nos gens partent autour de 58 ans, alors qu’on avait prévu 61 ans. » (Photo : Sophie Jean)

 

Pendant longtemps, tous comptaient sur les rendements de 10 % de la Bourse pour financer les promesses de retraite, explique Michel St-Germain, de l’Institut canadien des actuaires. Mais depuis 11 ans, les rendements sont à peu près nuls !

Et 2011 pourrait être pire que 2008 : les taux d’intérêt n’ont jamais été aussi bas depuis 50 ans. En une décennie, ils ont chuté de 7 % à 4 %. Or, une baisse de 1 % des taux augmente le coût des régimes de retraite de 15 % à 20 %, poursuit Michel St-Germain.

Un autre élément que peu de gens ont vu venir : l’augmen­tation de l’espérance de vie, qui atteint 81 ans au Canada, contre 72 ans en 1970. Les rentes doivent être versées plus longtemps, ce qui gruge les fonds de pension.

« Et la fameuse « liberté 55 », ça coûte cher au Québec ! » dit le maire de Rimouski, Éric Forest, aussi président de l’Union des municipalités du Québec. « Nos gens partent en moyenne autour de 58 ans, alors qu’on avait prévu 61 ans. » Encore quelques années supplémentaires de rentes à verser…

L’automne dernier, Montréal a appelé ses syndicats à la table des négociations dans le but de réduire de 50 millions par an la facture des régimes de retraite – 8 % de leur coût en 2012. Un objectif ambitieux. Comme un tel régime est un contrat entre employeur et employés, on ne peut modifier ce qui a déjà été promis, seulement ce qui le sera dans l’avenir.

Montréal assure 70 % du coût des régimes, les employés 30 % – le ratio est plutôt de 60-40 dans les municipalités. « À Rimouski, on vient de négocier le ratio à 50-50 avec nos syndicats, dit le maire, Éric Forest. Mais toutes les Villes n’obtiendront pas ces concessions. » Contrairement aux entreprises privées, « les Villes ne peuvent menacer de fermer la shop ! ajoute-t-il. On ne peut qu’essayer de persuader les employés de faire des concessions. »

Au dépôt du budget, début décembre, Montréal n’avait obtenu que des miettes : une économie de 1,4 million au régime de ses cadres, qui cotiseront davantage dès cette année.

La Ville est loin de son objectif, mais elle espère avoir négocié des mesures avec tous ses employés d’ici l’été. Principales solutions au menu : hausses de cotisations des employés et réductions des retraites anti­cipées, « un facteur important de l’explosion des coûts », explique Jean-Yves Hinse, directeur principal du Service de capital humain à la Ville.

Les syndicats des cols bleus, des cols blancs et des professionnels semblent prêts à collaborer, mais pas à n’importe quel prix. Selon eux, les régimes de retraite ne sont pas la seule cause de la hausse des dépenses et des impôts municipaux, comme la Ville le laisse entendre.

 

 

LE RATIO DE PARTAGE DES COTISATIONS À LA CAISSE DE RETRAITE

                                                                 Part des employés (%)                    Part de l’employeur (%)

Ville de Montréal                                                     30                                                       70

Gouvernement fédéral*                                           35                                                       65

Gouvernement du Québec                                      50                                                       50

Gouvernement de l’Ontario**                              40 ou 50                                             50 ou 60

* Les cotisations des employés augmentent depuis 2006 et devraient atteindre 40 % en 2013. 
** Selon le régime.

 

 

Jean-Yves Hinse prévoit mettre « beaucoup d’énergie » à négocier avec les policiers et les pompiers. Ces groupes génèrent près de 50 % des coûts liés aux régimes de retraite, alors qu’ils composent près du tiers de la main-d’œuvre.

La Ville de Montréal a laissé entendre que Québec pourrait voter une loi spéciale lui permettant de modifier les régimes si les syndicats ne plient pas. Ce précédent pourrait alors faire boule de neige aux quatre coins du Québec…

En vue de résoudre la crise des régimes de retraite, les Villes discutent depuis l’automne avec le gouvernement, qui leur donne déjà un coup de pouce. Depuis 2007, elles ne sont plus tenues de combler le déficit de solvabilité, soit la somme nécessaire pour rembourser tous les membres actifs ou à la retraite (comme c’est le cas pour les entreprises privées, pour protéger les employés en cas de ferme­ture). Elles ne doivent combler que le déficit de capitalisation. Une gymnastique comptable réduit aussi leur fardeau financier depuis 2009. Mais ces mesures ne suffisent pas.

Selon Michael Applebaum, bras droit du maire de Montréal, le gouvernement est « très à l’écoute » des problèmes des Villes. Car en ce qui concerne les régimes de retraite, « il est dans le même bateau » !

L’économiste Youri Chassin croit d’ailleurs que c’est là que se déroule « le drame silencieux » des finances publiques. Il est un des rares trentenaires à mettre le nez dans les Comptes publics du Québec. Cet épais document bourré de chiffres fait état de ce qui repose dans les coffres de l’État.

À l’Institut économique de Montréal, organisme de recherche indépendant considéré comme de droite, Youri Chassin s’intéresse notamment au financement des régimes de retraite offerts aux fonctionnaires. Plus de 800 000 travailleurs et retraités bénéficient de l’un ou l’autre des 10 régimes de retraite financés à moitié par le Trésor public.

Combien ces régimes coûtent-ils à l’État ?

La part des employés est facile à évaluer. Leurs cotisations (9 % de leur salaire en moyenne) sont placées dans des fonds admi­nistrés par la Caisse de dépôt et placement du Québec et fruc­tifient bien : une réserve d’environ 50 milliards paie la part des prestations à la charge des employés.

Ça se corse en ce qui concerne la moitié des coûts à la charge de l’État. Plutôt que d’être versées dans une caisse extérieure, « les cotisations sont gérées à l’interne », explique Bernard Turgeon, sous-ministre associé au financement, gestion de la dette et opérations financières au ministère des Finances. « Le gouvernement reconnaît chaque année les prestations de retraite qu’il devra verser dans l’avenir, qui sont du salaire différé. Gérer sa cotisation d’employeur à l’interne lui permet de conserver ses liquidités, ce qui réduit ses besoins de financement. Mais cette somme est clairement inscrite à son passif. »

 

 

À Montréal, le maire Tremblay devra verser dans la caisse de retraite en 2012 presque
autant que ce qu’il consacre à son Service de police. (Photo : D. Beaumont / PC)

Autrement dit, les obligations futures de l’État en matière de régimes de retraite sont ajoutées à la dette du Québec.

L’État cumule aujourd’hui 75 milliards de dollars de promesses de rentes. Mais Québec est en train de constituer une cagnotte pour payer cette facture astronomique. En 1993, il a créé le Fonds d’amortissement des régimes de retraite (FARR), géré par la Caisse de dépôt et pla­cement. En 2011, celui-ci contenait 42 milliards, de quoi faire face à 56 % des obligations de l’État. En 1999, Québec a promis aux syndicats qu’en 2020 le FARR serait assez garni pour couvrir 70 % de ses obligations. « L’objec­tif sera atteint », assure Bernard Turgeon.

Luc Vallerand, directeur général de l’Association québécoise des retraités des secteurs public et parapublic, en doute. « Les rendements ne sont pas au rendez-vous. »

En 2010-2011, le gouvernement a déposé deux milliards dans le FARR. D’où vient l’argent ? C’est la question qui turlupine l’économiste Youri Chassin. « Comment accumule-t-on des sommes dans le FARR ? En empruntant ! On joue ensuite cet argent en Bourse, et le risque est assumé par les contribuables. En 2008, le FARR a perdu le quart de sa valeur. Des milliards envolés ! » dit-il.

Le FARR, c’est en effet un peu l’équivalent d’un emprunt REER pour un particulier : on emprunte une somme à faible taux et on l’investit, en espérant obtenir de bons rendements. À long terme, on peut faire de l’argent.

La stratégie du gouvernement se défend, selon le sous-ministre associé Bernard Turgeon : Québec emprunte à un taux de 4 % ou 4,5 %, investit cet argent dans un portefeuille prudent, qui, à long terme, devrait rapporter 6,5 %.

C’est le plan. Reste à voir s’il fonctionne.

L’année 2008 a été très mauvaise, soit. « Mais depuis la création du FARR, en 1993, son taux de rendement a été plus élevé que les coûts d’emprunt 13 années sur 17 », dit Bernard Turgeon.

Luc Vallerand, lui, n’est pas rassuré. « Le gouvernement n’a pas une attitude de fiduciaire, dit-il. La prudence devrait être de mise : il ne faut pas jouer au yoyo avec le rendement et le risque. »

Depuis 1993, le gouvernement a emprunté et déposé 27 milliards dans le FARR, auxquels se sont ajoutés 15 milliards en revenus de placement. Mais pendant que grossit lentement cette cagnotte, le gouvernement puise chaque année plus de quatre milliards à même ses liquidités pour payer sa part de prestations à verser aux retraités. C’est plus que ce qu’il a investi dans le réseau routier en 2011-2012.

Et il manque toujours 29 milliards à l’État pour remplir ses pro­messes de rentes à ses employés, dont environ 100 000 baby-boomers qui diront « bye-bye boss » d’ici 2016.

 

 

QUÉBEC ET SES RÉGIMES DE RETRAITE

Rentes promises : 75 milliards

Sommes manquantes : 29 milliards (17 % de la dette du Québec en 2011)

Intérêts nets de la dette liée aux régimes en 2011 : 2,6 milliards

Cotisations de l’État en 2011 : 1,9 milliard

Prestations versées aux retraités en 2011 : 4,5 milliards

 

OTTAWA ET SES RÉGIMES DE RETRAITE

Rentes promises : 213 milliards

Sommes manquantes : 146 milliards (18 % de la dette du Canada en 2011)

Intérêts nets de la dette liée aux régimes en 2011 : 9,7 milliards

Cotisations de l’État en 2011 : 3,8 milliards

Prestations versées aux retraités en 2011 : 8,5 milliards

« Quand vous promettez quelque chose, vous devez mettre de l’argent de côté pour tenir vos promesses. Ce n’est pas ce que le gouvernement fait : il met ses pro­messes sur la dette. Les régimes de retraite d’une minorité endettent donc tous les Québécois, même les générations futures », s’inquiète Youri Chassin.

Ce « pelletage par en avant », Martine Hébert, vice-présidente pour le Québec à la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), le dénonce aussi. Elle en a surtout contre la dette de 146 milliards liée aux régimes de retraite du fédéral, plus généreux que ceux du Québec.

« On n’a plus les moyens de payer à certains la limousine avec chauffeur, alors que la majorité des Canadiens roulent à bicyclette », dit cette femme qui parle vite et déplace de l’air.

Actuellement, bien peu de travailleurs épargnent suffisamment au moyen des REER. Une proportion alarmante de gens risquent de vieillir avec comme seul revenu les maigres rentes ver­sées par le régime de pension public. De nombreuses organisations syndicales ont donc proposé qu’on augmente, voire qu’on double, les cotisations des employeurs et des travailleurs au Régime de rentes du Québec. Ou encore qu’on force l’épargne d’une manière ou d’une autre.

« C’est facile pour les syndicats de pelleter le problème dans la cour des autres, dit Martine Hébert. Mais les employeurs québécois, déjà imposés au double de la moyenne canadienne, ne veulent pas être les seuls à faire des efforts. »

La FCEI demande à Ottawa d’opter pour des régimes à cotisations déterminées pour les nouveaux employés. « C’est notre avenir qui est en jeu », dit-elle, en rappelant que les 146 milliards de dollars d’engagements du fédéral envers ses retraités gonflent la dette du Canada.

Ce passif serait plutôt supérieur à 200 milliards, selon l’Institut C.D. Howe, un organisme de recherche indépendant de Toronto. « N’importe quel régime de pension du secteur privé ainsi sous-capitalisé serait tenu de faire un plan de redressement, dit Martine Hébert. C’est aberrant que le gouvernement soit exempt d’une telle obligation ! »

Jérôme Turcq, vice-président exécutif régional de l’Alliance de la Fonction publique du Canada, qui représente 28 000 fonctionnaires fédéraux au Québec, se dit « inquiet de la désinformation » faite par la FCEI. « Ils essaient de faire peur aux gens en leur laissant croire qu’ils ont une dette de 200 milliards à cause des régimes de retraite du fédéral. »

Selon lui, ce déficit « n’existe pas » : c’est la somme que l’État devrait posséder s’il fermait demain et qu’il devait acheter une rente viagère à tous ses employés et retraités. « C’est comme si votre banque vous demandait de payer votre maison, votre auto et toutes vos dettes d’un coup… Mais le gouvernement va toujours être capable de s’adapter afin de payer les rentes de retraite pour lesquelles il s’est engagé. Il a une source de revenus éternelle : les impôts. »

 

 

À la Banque Royale, les nouveaux employés devront se contenter
d’un régime à cotisations déterminées. (Photo : M. Beauregard / PC)

Jérôme Turcq précise que la principale caisse des employés de la fonction publique fédérale, garnie d’environ 50 milliards de dollars, rapporte assez pour payer les rentes des participants au cours des prochaines années. « Pour l’instant, il n’y a pas de problème ! »

Pour combien de temps encore ? Claude Castonguay, actuaire retraité à qui le Québec doit son Régime de rentes et son assurance maladie, est songeur. Cet homme de 82 ans, qui a vu bien des débats couler sous les ponts, trouve que le Québec s’en va « comme un somnambule » vers de dures échéances.

« Il est possible que des petites Villes, qui ont des bases d’imposition faibles et des régimes de retraite généreux, se retrouvent un jour dans une situation impossible, dit Claude Castonguay. Et dans le secteur public, on bâtit des passifs qui finiront par nous rattraper… Ce n’est pas prudent et c’est tout à fait inéquitable envers les contribuables. »

Il faudra cependant beaucoup de courage politique pour changer la donne, dit-il. D’autant plus que le sujet est « sensible », ajoute Michel St-Germain. « Les politiciens sont personnellement touchés : ils ont leur propre régime de retraite… »

Une pression énorme, « tant économique qu’idéologique », est mise sur les régimes de retraite du secteur public, atteste Jacques Létourneau, premier vice-président de la CSN, un syndicat qui représente plus de 100 000 employés de la fonction publique du Québec. « Le timing économique est propice pour que des gens disent : regardez les fonctionnaires, ces gras dur… » Selon les représentants des syndicats, la discussion devrait plutôt porter sur comment permettre à tous d’avoir une retraite décente. « Un débat de société nous attend. Appauvrir tout le monde en modifiant ces régimes n’est pas la bonne solution », dit Jacques Létourneau.

Mais quel avenir pour les régimes à prestations déterminées ? Tout indique que les taux d’intérêt seront plus bas au cours des 10 prochaines années qu’ils ne l’ont été durant les 10 der­nières, dit Michel St-Germain. « Le coût de ces régimes va donc augmenter et rester élevé. »

Toutefois, les régimes du secteur public s’adapteront, croit-il. « Les fonctionnaires paieront probablement plus, les orga­nismes publics aussi. Peut-être que les régimes deviendront moins généreux. »

Le gouvernement du Québec se montre prudent. Il fera désormais des évaluations actuarielles chaque année plutôt que tous les trois ans, pour ajuster les taux de cotisation des employés au besoin. Un « comité de réflexion » sur l’avenir des régimes de retraite sera mis sur pied « pour assurer leur santé financière et respecter l’équité envers les contribuables et les générations qui suivront », explique l’attachée de presse du cabinet du Secrétariat du Conseil du Trésor.

Bill Tufts, ce « chien de garde » des pensions publiques, est convaincu que des changements seront faits avant que le Canada se heurte au mur inimaginable : l’insolvabilité des régimes de retraite, voire des Villes, des provinces, du pays. Personne ne veut devenir la Grèce.

« Plusieurs Villes et États américains sont en train de modifier les conditions de leurs régimes de retraite. Ils les rendent financièrement soutenables et plus équitables envers les contribuables qui les financent. Ce mouvement s’en vient par ici. »

 

COMBIEN VAUT LA RETRAITE D’UN FONCTIONNAIRE ?

 

Pour vous offrir à 60 ans une retraite semblable à celle de ces employés du secteur public, quelle doit être la taille de votre REER personnel ?

Infirmière

Salaire?: 59 000 $
Nombre d’années de service
?: 20
Rente
?: 23 600 $ (17 149 $ à 65 ans)

= REER personnel de 360 300 $

Cadre à la fonction publique du Québec

Salaire?: 91 000 $
Nombre d’années de service?: 15
Rente?: 27 300 $ (22 462 $ à 65 ans)

= REER personnel de 455 200 $

Commis administratif au fédéral

Salaire?: 40 000 $
Nombre d’années de service?: 35
Rente?: 28 000 $ (18 200 $ à 65 ans)

= REER personnel de 472 900 $

Col bleu à la Ville de Montréal

Salaire?: 47 500 $
Nombre d’années de service?: 30
Rente
?: 33 250 $ (25 920 $ à 65 ans)

= REER personnel de 482 100 $

Pompier à la Ville de Montréal

Salaire?: 68 000 $
Nombre d’années de service?: 25
Rente?: 42 500 $ à 50 ans (33 150 $ à 65 ans)

= REER personnel de 777 400 $ (à 50 ans)

Cadre à la Ville de Montréal

Salaire?: 88 000 $
Nombre d’années de service?: 30
Rente?: 52 800 $ (47 730 $ à 65 ans)

= REER personnel de 838 100 $

Cadre au fédéral

Salaire?: 100 000
Nombre d’années de service?: 30
Rente?: 60 000 $ (50 323 $ à 65 ans)

= REER personnel de 1 224 600 $

 

Notes?:

  • Les exemples sont donnés à titre indicatif. Un employé dans une situation similaire aura une rente différente selon son âge, sa date d’adhésion ou pour d’autres raisons.
  • Le salaire moyen porte sur les trois ou les cinq années consécutives les mieux rémunérées, selon les conventions. À moins d’avis contraire, la rente est celle versée à partir de 60ans. À 65ans, elle est réduite pour tenir compte de la coordination avec le Régime de rentes du Québec (RRQ).
  • Les équivalents REER ont été calculés par l’entreprise Mercer selon l’espérance de vie des hommes à 60ans (84,1ans). Hypothèses utilisées pour le calcul?: taux d’intérêt?: 3,71% (taux estimé de la prime d’achat d’une rente auprès d’un assureur au 31octobre 2011)?; taux d’indexation pour la Ville de Montréal?: 0%?; pour les régimes du gouvernement du Québec?: 1%?; pour les régimes fédéraux?: 2,5%?; les participants ont un conjoint du même âge (60ans).

 

Sources?: Ville de Montréal, Commission administrative des régimes de retraite et d’assurances (CARRA), Secrétariat du Conseil du Trésor du Canada et Mercer.