Société

À qui appartiennent les recettes?

La blanquette de Ricardo, les lasagnes de di Stasio… Vraiment ? Pas si simple de revendiquer des droits d’auteur sur des créations culinaires, a découvert notre journaliste.

Photo : Corbis

orsqu’il crée, en 1981, son « biscuit au chocolat fondant », le chef français Michel Bras est loin de se douter que son régal fera bientôt le tour du monde. Ce triple étoilé Miche­lin a concocté, dans les cuisines de son restaurant de Laguiole, dans l’Aubrac, un petit bijou de dessert : un gâteau chaud, croustillant à la surface, avec un cœur chocolaté, coulant, qui s’étale langoureusement dans l’assiette une fois la première bouchée prise.

Aussitôt goûtée, aussitôt copiée : la recette, transposée par les curieux, a fait le tour de la planète, et ses variantes (moelleux au chocolat, fondant, gâteau mi-cuit et tutti quanti) ont envahi jus­qu’aux allées des supermarchés ! Son concepteur a bien tenté de protéger sa création : peine perdue, la recette, aussi originale soit-elle, ne peut être protégée en vertu du droit d’auteur.

« Le problème de la recette, c’est qu’elle est, au sens de la loi sur le droit d’auteur, une méthode, une idée, et non « l’expression d’une idée » », explique Gaëlle Beau­regard, qui a fait de la propriété intellectuelle des recettes l’objet de son mémoire de maîtrise en droit à l’Université de Mont­réal (publié aux Éditions Yvon Blais, 2011). Et malheureuse­ment, une idée ne se protège pas… Ni une méthode, d’ailleurs. « La recette est une méthode, ajoute l’avocate, je ne peux pas interdire à quelqu’un d’autre de la faire. »

Pour être protégé par le droit d’auteur, un produit doit aussi répondre à deux autres critères de base    : « L’expression doit être originale, et il faut qu’elle soit fixée, tangible, qu’elle puisse durer », explique Gaëlle Beauregard. Originale, comme un livre jamais écrit auparavant, et fixée, comme une toile ou une sculpture.

Ironie du sort, les livres de recettes sont protégés par le droit d’auteur, mais pas les recettes qui les composent ! « Les recettes appartiennent au bien commun », dit Anne Fortin, propriétaire de la Librairie Gourmande, au marché Jean-Talon, qui en connaît un rayon côté livres de recettes. « N’importe qui peut se les approprier et les diffuser comme bon lui semble. C’est pourquoi je privilégie toujours les livres de recettes qui sont signés par un auteur, plutôt que ceux du genre « Tous les desserts ». Ces recettes ont été copiées et recopiées et ne valent pas celles qui ont été conçues par un auteur, qui va signer son livre et nommer ses sources s’il en a. »

La publication des recettes sous forme de livre demeure donc une voie intéressante pour les chefs et cuisiniers qui veulent tenter de « protéger » leurs créations. « Certains se tourneront vers le brevet, explique Gaëlle Beauregard, mais c’est une démar­che compliquée, très chère et limitée dans le temps. » Les grandes entreprises alimentaires choisiront souvent, de leur côté, le secret de commerce, faisant signer des ententes de confidentialité aux employés qui ont accès aux recettes… Ne dévoile pas qui veut le secret de la Caramilk !

Pour tous les autres, cuisiniers du dimanche ou gastronomes patentés, il faut accepter le fait qu’inventer une recette, c’est contribuer au patrimoine culinaire, participer au « savoir de la collectivité ». « Pour moi, la cuisine, c’est un fil continu, explique Gaëlle Beauregard. D’une certaine façon, cha­que recette s’inspire d’une autre… ».

Les innombrables versions de la recette de la « vraie tourtière du Lac-Saint-Jean », du sucre à la crème ou encore du biscuit au chocolat fondant de Michel Bras en sont la preuve : la cuisine est une science vivante, qui évolue, se transforme, s’adapte et se réinvente… Pour le plus grand plaisir des gourmands !