Société

Éducation : la « réingénierie » du cerveau

La bosse des maths, ça s’acquiert ! Une nouvelle science pourrait changer la vie des écoliers.

Bonne nouvelle : la « nullité » en maths — ou en toute autre matière scolaire — ne se transmet pas de génération en génération ! Car contrairement à ce que veut la croyance populaire, l’intelligence n’est pas fixée à la naissance.

De récentes découvertes en imagerie cérébrale et en neurosciences cognitives jettent en effet un nouvel éclairage sur la façon dont on apprend. Elles démontrent entre autres qu’un cerveau a la capacité, avec l’apprentissage, grâce notamment à des exercices, de créer de nouvelles connexions neuronales. Ces découvertes ont même déjà donné naissance à une science neuve, la neuroéducation, qui pourrait changer la façon d’enseigner les maths ou l’écriture. Et, du coup, la vie de bien des écoliers !

Professeur de mathématiques dans un lycée du nord-est de la France, passionné par les neuro-sciences, Éric Gaspar, 45 ans, a mis au point une méthode d’apprentissage qui utilise le cerveau comme allié.

Sa méthode consiste essentiellement à expliquer d’abord à ses élèves le fonctionnement du cerveau (commun à tous les mortels) — « ceux dont les résultats scolaires plafonnent croient souvent que leur intelligence est limitée et qu’ils ne peuvent rien y changer », dit-il. Puis, le professeur leur donne des trucs simples pour stimuler leurs neurones et mieux ancrer les connaissances. Par exemple, il leur demande, cinq minutes avant la fin du cours, de participer à un résumé oral de l’heure écoulée.

« Ce résumé, sous forme d’association d’idées, sert à consolider la trace de l’information mémorisée, explique Éric Gaspar. Car toute connaissance non utilisée ou réactualisée se fragilise ou s’efface. » Et tant qu’à réviser la matière, mieux vaut également le faire le soir même plutôt que la veille du cours suivant. « La trace se consolide plus vite. »

Ill : Lee Hasler
Ill : Lee Hasler

Baptisée Neurosup, la méthode d’Éric Gaspar a permis à ses élèves moins performants — mais pas uniquement à eux — d’améliorer leurs notes de façon appréciable, tout en dopant leur motivation scolaire. Éric Gaspar forme d’ailleurs d’autres enseignants à cette pratique, désormais appliquée dans des dizaines d’établissements scolaires français.

Au Québec aussi, la neuroéducation commence à faire des adeptes. En décembre, lors du dernier congrès de l’Association québécoise des enseignants du primaire (AQEP), on a offert une journée de formation à ce sujet, à laquelle ont assisté une centaine d’enseignants, d’orthopédagogues et de conseillers pédagogiques de toutes les régions. « L’idée de comprendre ce qui se passe dans le cerveau des élèves et comment il se construit suscite beaucoup d’intérêt », dit l’un des intervenants à cette journée, Steve Masson, 35 ans, professeur de neuroéducation à la Faculté des sciences de l’éducation de l’UQAM.

Aucun programme n’est en place pour l’instant dans les écoles du Québec, mais les choses pourraient changer bientôt. Les premiers diplômés de l’UQAM à avoir suivi un cours de neuroéducation dans le cadre de leur baccalauréat en éducation préscolaire et en enseignement primaire seront sur le marché du travail en mai 2014. Un cours d’introduction à la neuroéducation est aussi offert à la maîtrise en éducation depuis 2009.

Les recherches dans cette science nouvelle pourraient notamment influencer l’enseignement de la lecture. Différentes études montrent en effet que la reconnaissance visuelle des mots se fait toujours dans la même région du cerveau, à gauche. Or, la méthode globale (et les « mots étiquettes ») actuellement utilisée dans beaucoup d’écoles du Québec ne fait pas appel à cette région du cerveau. « La méthode syllabique, si », dit Steve Masson.

Les recherches sur l’apprentissage des mathématiques sont moins avancées. On a toutefois dépassé la phrénologie, cette théorie du XIXe siècle selon laquelle les bosses du crâne révélaient les forces et faiblesses des humains.

« Il semble pourtant qu’il existe bel et bien une bosse des maths, dit Steve Masson. On a découvert que le gyrus angulaire gauche — cette partie du cerveau située en haut et à droite de l’oreille — est associé à la récupération en mémoire de faits arithmétiques stockés dans le cerveau sous forme de tables arithmétiques. » Ce qui permet de savoir instantanément, sans faire le calcul, que 4 x 8 = 32.

Cette découverte alimente les espoirs les plus fous. Roi Cohen Kadosh, chercheur en psychologie expérimentale à l’Université d’Oxford, a ainsi mené en 2010 une expérience digne de la science-fiction. Il a connecté des électrodes sur le crâne d’élèves en formation et a appliqué un courant électrique stimulant leur cortex pariétal de la droite vers la gauche. Cette stimulation a facilité la création de nouvelles connexions neuronales et permis aux cobayes d’améliorer leurs performances en maths. Amélioration qui perdurait encore six mois après l’expérience !

Tout cela soulève bien sûr des questions d’éthique. Certains redoutent les risques de manipulation. Au Québec, par exemple, la revue Arguments publiait fin 2010 « De jeunes cerveaux à formater », un virulent plaidoyer contre la neuroéducation.

« Je suis le premier à dire qu’il faut être prudent avec les résultats de ces recherches, souligne Steve Masson. Mais le domaine de l’éducation ne peut pas se priver des connaissances scientifiques pouvant aider les élèves à mieux réussir. »

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Tout se joue avant trois ans ?

C’est une des idées fausses qui circulent sur le fonctionnement du cerveau. Également, le fait que certaines personnes soient plus « cerveau gauche » ou « cerveau droit ». Ou que nous n’utilisions que 10 % de notre cerveau. La neuroéducation permet de déboulonner ces « neuromythes », selon Comprendre le cerveau: naissance d’une science de l’apprentissage, un rapport de l’OCDE publié en 2007 et considéré comme l’acte de naissance officiel de la neuroéducation.

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Pour ou contre ?

À lire en ligne : le plaidoyer contre la neuroéducation publié
dans Argument et la réponse de Steve Masson et son équipe
de chercheurs. revueargument.ca