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La zone grise de la Charte

Comment freiner la montée des intégristes ? Le ministre Drainville s’explique. 

Photo © Mario Beauregard / La Presse Canadienne
Photo © Mario Beauregard / La Presse Canadienne

Comment freiner la montée des intégristes ? Le ministre Drainville s’explique. Propos recueillis par Catherine Dubé.

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L’objectif premier de la Charte n’est pas de lutter contre l’intégrisme, mais c’est très certainement un de ses effets. La Charte est une pièce maîtresse de la lutte contre l’intégrisme de trois manières :

Les intégristes veulent un État religieux. La Charte dit que l’État québécois est non religieux, au nom du respect de la liberté de conscience.

Les intégristes carburent aux accommodements raisonnables. La Charte balise ces accommodements. Elle est un bon moyen de contrer la stratégie des petits pas qu’utilisent les intégristes pour établir progressivement des exceptions, qui deviennent des précédents, puis des normes.

La Charte fixe l’égalité entre les hommes et les femmes en tant que valeur non négociable au Québec. Si vous regardez les pratiques et la pensée des mouvements intégristes, il y a une constante : celle de vouloir enfermer les femmes dans une position d’infériorité.

Les intégristes forment un courant minoritaire. Ils sont toutefois actifs au Québec depuis un certain nombre d’années. La meilleure preuve de leur présence, c’est la demande, en 2004, de créer un tribunal islamique au Québec, un conseil de la charia.

L’intimidation dont ont été victimes certaines femmes venues témoigner à la présente commission parlementaire confirme la présence de mouvements intégristes qui n’hésitent pas à avoir recours à cette pratique pour empêcher l’expression d’idées contraires aux leurs.

Le voile est-il un symbole intégriste ? Je n’irais pas jusqu’à dire cela. Je suis conscient que certaines personnes disent et pensent que c’en est un. Je n’irais certainement pas jusqu’à dire que celle qui le porte est une intégriste. Certaines le portent par choix, mais d’autres le portent parce qu’elles subissent des pressions de leur entourage, de leur famille, de leur communauté.

Je suis prêt à dire que la burqa, le niqab et le tchador sont des symboles intégristes. Pour moi, il est inconcevable qu’une femme puisse accepter librement de porter une tenue qui la couvre entièrement. Pour ce qui est du voile, il y a un débat autour de son sens. J’en prends acte.

Certains affirment que la Charte engendrera le repli sur soi et l’intégrisme en excluant de leur milieu de travail les personnes qui portent un symbole religieux. Je n’accepte pas cette prémisse. Une fois qu’on aura voté la Charte et établi qu’un signe religieux ne peut pas être porté par un agent de l’État, il appartiendra aux personnes concernées de décider de le retirer ou non. J’ai confiance que la vaste majorité de ces personnes vont respecter la loi. Renoncer à retirer son signe religieux serait placer sa conviction au-dessus du service public, au-dessus de la loi.

Nous avons un certain nombre de témoignages, récurrents et confidentiels, de femmes forcées de porter le voile qui nous disent : « Dépêchez-vous d’adopter la Charte ! »

Préciser les règles et affirmer un certain nombre de valeurs fortes, dont la laïcité et l’égalité de tous, spécialement entre les femmes et les hommes, favorisera l’intégration plutôt que l’exclusion. Le Conseil du statut de la femme a déposé, en octobre dernier, un rapport sur les crimes d’honneur. Ces crimes ne sont pas que religieux — j’insiste là-dessus —, ils ont d’abord un fondement culturel, mais les violences liées à l’honneur sont souvent instrumentalisées par les religions. Notre gouvernement s’est engagé à étudier les recommandations de ce rapport.

Pour contrer les mariages forcés, la Direction de la protection de la jeunesse agit, comme on l’a vu récemment avec le groupe juif ultraorthodoxe Lev Tahor.

Nous avons déjà des moyens à notre disposition. Et s’il faut en faire plus, nous en ferons plus.

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Québécois sans appartenance religieuse

2001 : 5,8 %

2011 : 12,1 %

Source : Statistique Canada, 2011