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Élections : pourquoi les pauvres votent-ils à l’envers ?

Les hommes sont davantage motivés par la crainte d’échouer que par le désir de réussir.

FouineurDans l’OCDE, et notamment au Canada et aux États-Unis, les inégalités économiques et la pauvreté ne cessent de croître. Une information qui n’aura échappé à personne mais qui, paradoxalement, n’a pas encore déclenché de mouvement politique en faveur d’une meilleure redistribution des revenus.

Prestations et questions sociales - OCDE

« Bien au contraire : la politique fiscale n’a jamais autant favorisé les plus riches », note Michael C. Behrent, un historien américain qui s’est penché sur la question en 2011. Dans le cas des États-Unis, le parti républicain – celui-là même qui est la « force politique derrière ces réductions d’impôts » – jouit d’un « soutien populaire considérable ».

Comment expliquer cela ? Behrent écrit :

Une perspective marxiste insisterait sur l’hégémonie idéologique de la classe dominante et la « fausse conscience » des classes populaires. Ceux qui s’inspirent de Thorstein Veblen privilégient plutôt la disposition des classes populaires à imiter la « classe de loisir », notamment sa « consommation ostentatoire », plutôt que de s’identifier à leurs semblables. D’autres encore expliquent que les clivages ethniques et raciaux peuvent fausser la solidarité entre les membres objectifs d’une classe sociale. Enfin, beaucoup d’Américains évoquent spontanément le mythe « Horatio Alger » (ce romancier populaire dont les livres racontent invariablement l’épopée d’un jeune homme d’origine populaire qui obtient la fortune par son travail et sa ténacité) : les classes moyennes et populaires soutiendraient les baisses d’impôts pour les plus riches parce qu’ils parient sur la possibilité que ces impôts pourraient un jour les concerner.

Mais deux économistes de Princeton et de Harvard, Ilyana Kuziemko et Michael I. Norton, peu satisfaits qu’ils étaient par ces théories, ont proposé une explication qui sort des sentiers battus : poussés par le « dégoût de la dernière place », les hommes sont davantage motivés par la crainte d’échouer que par le désir de réussir.

Ainsi, les comportements économiques seraient sous influence de phénomènes psychologiques tels que la honte et le gène. Par exemple, la grandeur d’une maison est déterminée par comparaison avec celles des voisins. Or, ce « dégoût de la dernière place » augmente à mesure que le revenu diminue, expliquent Kuziemko et Norton.

Les conséquences de cette intuition pour l’économie politique sont considérables. Elle explique, en somme, pourquoi certains seraient portés à voter contre leur intérêt économique (celui-ci étant compris comme simple désir d’augmenter son revenu). Ceux qui se trouvent dans la tranche salariale légèrement au-dessus de la tranche inférieure s’opposeraient à des politiques de redistribution qui risqueraient de donner un coup de pouce aux plus infortunés qu’eux. La redistribution, en somme, menace leur statut d’« avant-derniers ».

Kuziemko et Norton concèdent que la théorie du « dégoût de la dernière place » n’explique pas tout, et que la mauvaise perception de la réalité des inégalités et la confiance des Américains dans leur capacité d’améliorer leur sort jouent un grand rôle. Gageons que l’exemple des États-Unis s’applique à de nombreuses sociétés.