Société

Le miracle de la vie…

Passer un spermogramme à Montréal, Toronto et Paris, c’est une autre façon de mesurer nos différences culturelles. Notre collaborateur se dévoile avec humour dans un ouvrage à paraître.

Illustration © Marie Mainguy
Illustration © Marie Mainguy

Cela fait déjà trois ou quatre ans que Julie-ma-Julie et moi essayons de concevoir des enfants. Cette activité de dilettante n’est pas désagréable, mais le pain ne lève pas dans le four, ce qui est une grave atteinte à la Survie de la Race. D’ailleurs, c’est parce que nous envisageons l’adoption que nous avons quitté la France, car l’adoption y est un véritable calvaire pour les candidats.

Je peux donc me vanter d’être une des rares personnes à avoir pu tester, sur une période de quinze mois, les cliniques de fertilité à Paris, à Toronto et à Montréal. Cette manière de Défi Pepsi du prélèvement de sperme fut une expérience interculturelle ô combien enrichissante.

Dans les grandes lignes, les principes généraux sont les mêmes. Le médecin commence par vérifier si monsieur n’a pas de malformation évidente — genre prépuce zippé, testicules rentrés ou pénis en équerre. Pour madame, le médecin s’assure qu’elle est pubère, ce qui n’est pas le cas de tout le monde, semble-t-il.

À la phase 2, le médecin vous propose un plan de baise en fonction des cycles de madame — ce qui peut être épuisant. En parallèle, le médecin demande à faire des prélèvements. Chez madame, il faut qu’il aille voir et c’est très douloureux. Chez monsieur, c’est amusant : le prélèvement consiste à jouir dans une éprouvette.

C’est d’ailleurs à ce chapitre que les différences culturelles sont les plus marquées.

Mes études comparatives ont donc débuté à Paris dans un laboratoire médical non loin de chez nous, au lieu bien nommé de La Fourche — ça ne s’invente pas. Je me pointe avec l’ordonnance du docteur, et l’infirmière me sort une éprouvette à bouchon qu’elle met dans un sac de papier brun avec une étiquette, et elle me donne une lingette et quelques recommandations, sans trop faire attention au volume de sa voix :

« Alors vous vous lavez le gland avec la lingette, que vous jetez dans la poubelle immédiatement.

— Merci, madame. »

J’ai dû rougir, car elle me dit avec juste assez de force dans la voix pour que tout le monde entende :

« Pas de lubrifiant. Pas de salive. Vous y allez à sec. »

Pris au dépourvu, je lui réponds dare-dare :

« Et je fais ça ici, comme ça ?

— Non, mettez-vous là. »

Elle désigne la porte des toilettes, à deux mètres derrière moi. Un cabinet minuscule, tout blanc, beaucoup plus petit qu’une toilette d’avion et avec le charme des toilettes françaises, avec leur odeur inimitable de désinfectant au parfum de pamplemousse. Bref, ce ne sera pas la partouze.

De façon générale, on traite mieux le taureau géniteur que l’honnête citoyen qui cherche bravement à se dégorger le poireau dans le cabinet anonyme d’un laboratoire parisien.

En 1997, au centre d’insémination artificielle de Saint-Hyacinthe, j’avais assisté à une saillie du célébrissime Starbuck Ier, un gros taureau géniteur d’une tonne qui a rendu assez de semence pour engendrer une descendance prodigieuse : 200 000 veaux dans quarante-cinq pays ! Starbuck Ier, dit Le Généreux, était une vedette et il avait droit à un traitement de choix. Tous les deux jours, on sortait messire Starbuck de sa suite pour l’approcher d’un taureau castré — ils sont tous gais, à Saint-Hyacinthe, je veux dire les taureaux. Et là, Starbuck Ier le montait. Pendant que Sa Majesté s’excitait avec moult beuglements sur la croupe du castrat de service, un courageux employé s’appro­chait en catimini, tenant à la main un long étui pénien. On conçoit aisément tout le courage qu’il faut à un fonctionnaire pour se tenir ainsi à deux pas de deux tonnes de steak haché en puissance secouées de spasmes et de soubresauts. Au moment crucial, le brave fonctionnaire doit enfiler l’étui sur la cinquième jambe de messire Starbuck. Et là, pout pout pout, trois petits coups de remontoir et Sa Majesté avait donné. Après quoi, on ramenait le Starbuck à sa suite, tout rassasié.

Ce n’est pas pour me vanter, mais Julie-ma-Julie m’a toujours complimenté sur ma perfor­mance. Pas le plus grand de sa classe, mais diligent, toujours prêt, un peu énervé parfois, mais qui livre toujours la marchandise. Mais bon, là, je dois dire que, dans le cabinet du laboratoire au lieudit La Fourche, le gendarme a mis du temps à se laisser convaincre. Comment s’exciter dans un cabinet trop étroit, sans instrument, ni miroir, ni bonne samaritaine, en se sachant guetté par la réceptionniste ?

On peut s’efforcer de rêver, y aller de la main gauche pour se faire croire que c’est quelqu’un d’autre, mais bon, madame la réceptionniste est à trois mètres, et elle écoute, j’en suis sûr, la cochonne. À moins qu’il y ait des micros et des caméras cachés — je m’imagine à Surprise sur prise, à me remonter le pendule tandis que Béliveau est de l’autre côté de la porte qui m’attend avec ma femme, ma mère, mon père, mon frère et tous mes amis — « Surprise sur prise ! »

Illustration © Marie Mainguy
Illustration © Marie Mainguy

Fidèle à ma réputation de « petit vite de Sherbrooke », je m’organise pour orgasmer à 9h06. Puis, je pars à vélo pour la clinique, faisant gaffe aux rails de tramway, aux intersections. Ce n’est pas le moment de faire la manchette du Toronto Sun avec son sens de la formule : Quebec Cyclist Stabbed by Sperm Tube.

Et puis, un autre truc castrant, c’est qu’on ne peut pas en envoyer partout : on est là pour donner, alors il faut viser juste dans un orifice d’éprouvette SANS TOUCHER LA SUSDITE ÉPROUVETTE. Donc, tandis que j’essaie d’amorcer la pompe, je cherche en même temps la méthode pour ne pas en renverser partout. Très inspirant. Car si je rate mon coup, je dois attendre deux jours pour recommencer. Dans un contexte de bagatelle normale, il suffit de vingt à trente minutes pour une recharge et madame n’est pas regardante sur la qualité du sperme. En clinique de fertilité, on cherche la qualité taureau reproducteur A1, alors il faut deux jours pour recharger le fusil. Pas question de rater la cible.

[…]

Une éjaculation standard ne fait pas plus de quelques millilitres — jamais plus de six. Ce n’est pas bien gros, dans une éprouvette, mais songez un instant à toute l’énergie que nous déployons pour en arriver à si peu. La plupart des types s’imaginent éjaculer — ohf — un petit verre, une champlure pour les plus ambitieux. Mais il faudrait au contraire qu’ils tirent cinq à huit coups pour remplir une cuillerée. Les scènes de cul dans les romans vous parlent toujours de types qui « explosent », alors qu’on parle de deux ou trois millilitres de bave gélatineuse qui voyage sur un mètre, voire deux les bons jours de prostate reposée. Ce n’est pas une explosion : c’est un pétard mouillé.

[…]

Tout passe par la trompe. Une fois, alors que je faisais un reportage sur l’industrie de la capote, je visite un fabricant dans un salon de l’industrie pharmaceutique. Son stand se démarquait par la présence d’un gros melon d’eau tenu à la verticale grâce à un support ingénieux. Le représentant au comptoir se faisait bien évidemment demander par tout le monde, et moi le premier, ce qu’il faisait là avec sa pastèque. Et quand il avait suffisamment de monde autour de lui, le représentant, sans rire, sortait une capote et l’enfilait sur le melon au grand complet.

« C’est pour vous dire que ces capotes con­viennent à toutes les tailles et que si on faisait des tailles spéciales, ça serait des plus petites. »

Vérité fondamentale : on ne peut pas vendre des capotes format mini. Il n’y a pas un mec qui oserait en demander. Parce que tous les mecs s’imaginent avoir une trompe d’éléphant entre les jambes. Une trompe ? Que dis-je ! Un roc, un pic, un cap, une péninsule ! D’ailleurs, notez la sémantique des marques de capotes : Ramsès, Trojan, Crown et, ma préférée, Beyond 7 (plus de sept). On fait dans le gros.

[…]

Tout en me remballant l’instrument, l’idée m’a traversé l’esprit de sortir du cabinet avec l’éprouvette en y allant d’un « Dix minutes top chrono, les mecs ! Je vous laisse les restes » du meilleur goût. Mais j’ai plutôt fourré mon prélèvement dans le sac et je l’ai remis à la réceptionniste en mains propres — je m’étais lavé, oui. Elle m’a fait un petit regard et a pincé les lèvres avec un sourire en coin d’allumeuse de films pornos, l’air de dire : « Ah ! Bravo ! »

Une semaine plus tard, le laboratoire me postait les résultats de mon « spermogramme ». Cela tient sur une page. Un type avec son micro­scope a passé des heures à examiner mon sperme pour compter les têtards. Toujours est-il que mon spermogramme est normal, même si le mec a vu de fort vilains têtards. Sur les cent cinquante millions d’une éjaculation normale, on compte une bonne part de spermatos à deux, trois, voire quatre têtes. Ou bien des têtes à deux, trois, quatre flagelles. On mesure si c’est visqueux ou pas, et si les spermatozoïdes avancent ou pas et à quelle vitesse. Tels les G.I. sur la plage d’Omaha le 6 juin 1944 au matin du débarquement de Normandie, la moitié est déjà mal en point et un quart est carrément mort. Et c’est cette armée d’éclopés et d’infirmes qui est censée féconder un ovule. Ce n’est pas pour rien qu’on parle du miracle de la vie.

À Toronto, j’ai montré mon spermogramme français au médecin torontois, mais celui-ci était trop multiculturel pour lire le français. Il a donc fallu tout repren­dre, ce qui allait me permettre de constater qu’on ne donne pas ses spermatozoïdes à Toronto comme on le fait à Paris.

Armé de mon ordonnance, je vais au laboratoire, rue Clare, dans le nord de Toronto, et la réceptionniste me remet un sac de papier brun avec une feuille d’instructions — juste du texte, pas d’image. Je lui demande avec une assurance de pro :

« Alors, je fais ça où ?

— Chez vous.

— On ne fait pas ça ici, aux toilettes, maintenant ? »

Son sourire s’est crispé, et elle a eu une inquiétude dans le regard. J’ai dû avoir ce petit regard genre : « Chez nous ou chez vous ? »

« Non, jamais.

— Vous êtes sérieuse ? Je dois aller chez moi ? C’est loin, à vélo, et il faut revenir à vélo aussi.

— Dans l’heure.

— Le matin ?

— Oui, ça part au laboratoire à 10 heures.

— Donc, il faut que je vous apporte ça le plus près possible de 10 heures pour que les petits spermatozoïdes soient en forme. »

Je pense qu’elle n’a pas apprécié le mot « spermatozoïde ».

« C’est écrit sur la feuille. »

[…]

Je suis donc sorti Gros-Jean comme devant avec mon sac de papier brun dans la rue Clare. Il y avait, pas loin, un parc. J’aurais pu aller me masturber dans le buisson et revenir à la course. Mais c’est des trucs à la con, si un passant prévient la police : « C’était pour un prélèvement, Votre Honneur. » Bon, j’aurais pu aussi aller me masturber dans une toilette du Tim Hortons d’en face, mais c’est encore un autre truc à la con. Autant se remonter le pendule chez soi tranquillos.

Illustration © Marie Mainguy
Illustration © Marie Mainguy

Les scènes de cul dans les romans vous parlent toujours de types qui « explosent », alors qu’on parle de deux, trois millilitres de bave gélatineuse qui voyage sur un mètre, voire deux les bons jours de prostate reposée.

Je m’exécute donc par un petit matin frisquet d’octobre.

Beau problème pour les examens de maths du ministère :

« Sachant qu’un spermatozoïde survit 60 minutes à l’air libre et qu’il faut arriver au laboratoire avant 10 heures ; sachant aussi qu’il faut 6 minutes pour jouir, 6 minutes pour se vêtir, déverrouiller et reverrouiller le vélo, 42 minutes à vélo et 3 minutes de marche, à quelle heure faut-il commencer à se masturber ? »

J’en conclus que, si je veux arriver à l’heure avec de beaux spermatozoïdes frais, je dois avoir joui au plus tard à 9 h 09, et donc amorcer la pompe à 9 h 03. Je pour­rais commencer beaucoup plus tôt, mais le délai risque de provoquer l’hécatombe dans le spermogramme.

Fidèle à ma réputation de « petit vite de Sherbrooke », je m’organise pour orgasmer à 9 h 06. Ayant joui dans mon éprouvette avec trois minutes d’avance sur l’horaire, je mets le tube bien au chaud contre ma peau satinée pour dorloter mes petits spermatozoïdes douillets, je chausse mon casque et je pars à mouliner en faisant gaffe aux rails de tramway, aux intersections. Ce n’est pas le moment de faire la manchette du Toronto Sun avec son sens inimitable de la formule : Quebec Cyclist Stabbed by Sperm Tube (« Cycliste québécois poignardé par une éprouvette de sperme »).

Toujours est-il que j’arrive à 9 h 50, dix minutes avant la cueillette des éprouvettes. Je remets mon sac de papier brun et je m’en retourne — c’est une descente continue jusqu’à la maison.

Je recevrai le résultat dix jours plus tard. Laconique : « Sperm count : Normal. » Pas de détails. Le médecin, que nous revoyons à la fin de décembre, nous conseille un programme de baise qu’il faudra reprendre à Montréal, puisque nous quitterons Toronto avant l’été.

À Montréal, nous recommençons le processus, cette fois avec sérieux : au centre de fertilité de l’hôpital Royal Victoria. Alors là, c’est le paradis. Au lieu de me donner mon éprouvette, mon sac de papier brun et un feuillet d’instructions, l’infirmière me demande si je suis disponible.

« Ah, parce qu’on fait ça sur place ?

— Ça ne vous dérange pas, j’espère.

— Non, pas du tout, mais j’arrive de Toronto, et ils nous envoient chez nous avec un sac en papier brun.

— On vous demande seulement d’être abstinent trois jours avant et de ne pas prendre de bain chaud.

— Justement, je ne me suis pas abstenu hier soir.

— Ah ! Alors il faut prendre rendez-vous. »

Je me présente donc la semaine suivante, un bon jeudi après-midi après avoir convenablement rechargé les batteries. L’infirmière me donne mon éprouvette et une serviette puis m’amène à la salle de don, qui comporte une sorte de lit en vinyle recouvert — c’est un hôpital — d’une feuille de papier déroulée. Il y a une télé, un lecteur de cassette et même un lecteur de DVD.

C’est spartiate, mais bien équipé. L’infirmière m’explique où jeter la serviette quand je me serai lavé.

« Vous avez des vidéos ?

— Non, ça, les gens doivent les fournir eux-mêmes. Par contre, on a récupéré quelques revues. »

Je regarde : effectivement le genre de revues inspirantes qui ne traînent pas habituellement dans les salles d’attente.

« De toute façon, ce ne sera pas très nécessaire.

— Vous êtes chanceux. Il y en a pour qui c’est plus compliqué. Il y en a même pour qui les interdits sont tellement forts qu’il faut pratiquement qu’ils reconstituent l’acte sexuel, et on a des espèces de capotes spéciales pour cela. »

Vous ne serez pas surpris d’apprendre que cela s’est très bien passé et que, finalement, mon spermogramme québécois est aussi normal que ceux de Toronto et de Paris.

Par ailleurs, les tests ont aussi démontré que Julie-ma-Julie est aussi fertile que moi. C’est juste que mes spermatozoïdes ont l’air de se perdre et ne parviennent pas à lui trouver l’ovule. Bon, on s’arrangera.

LAT12_EXTRAIT_01Les accents circomplexes,

par Jean-Benoît Nadeau, Stanké.