Société

Un genre de malaise…

«Nous sommes à l’heure d’un grand ménage dans la conscience collective, pour que les blessures d’égo ne se transforment plus en armes et que les désirs des hommes ne soient jamais désordre», dit David Desjardins.

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Dans Les particules élémentaires, Michel Houellebecq suggérait que les élans de Mai 68 avaient mené à l’amour libre, mais que ce système qui cherchait à nous libérer du conservatisme du mariage avait poussé les laids et les timides à la misère sexuelle, créant une nouvelle forme d’iniquité. Nous partageons donc l’idée qu’un système social, voire économique ou politique, influe sur la sexualité. – Illustration : Alain Reno

Je m’en souviens parfaitement. J’avais 14 ans. Ma mère m’a fait asseoir dans la cuisine. Et devinant que, dans le cours de mes amours, je m’aventu­rais désormais jusque sous les jupes des filles, elle m’a parlé de sexualité.

Pas de plomberie, je n’en étais plus là. Enfin ! j’en connaissais l’essentiel. Elle m’a donc parlé d’abord de protection ; comme tous les parents, elle craignait que je ne mette une fille enceinte. Et puis, nous étions en 1990, en pleines « années sida ».

Depuis, j’ai oublié la plus vaste partie de son discours (qui m’avait évidemment mis mal à l’aise), ne retenant que deux phrases qui m’avaient frappé, peut-être parce qu’elles m’étaient jusque-là apparues comme des évidences et que le simple fait de les entendre mentionnées signifiait qu’elles ne l’étaient donc pas pour tout le monde.

« Si on te dit non, c’est non. Et sois gentil avec les filles, n’abuse pas de leurs sentiments. »

Contrairement à ce que j’imaginais à l’époque, ces deux commandements agiraient ensuite comme des balises lumineuses qui montrent la voie à suivre dans le brouillard des relations humaines. Surtout en matière de sexe.

Non, c’est non. Et sois gentil. C’est simple. Mais dans la pratique, j’ai constaté que la réalité était autrement confondante. Surtout lorsqu’on y appose la curiosité dévorante d’un ado, les pics de désir dopés aux surcharges hormonales, la gestion incertaine des émotions de part et d’autre, l’esprit de compétition, les craintes des filles et la petite morale ambiante.

Quelques années dans le monde de l’adolescence auraient donc pu avoir raison du bon enseignement de ma mère, qui se rappelait parfois à ma mémoire, soulignant que « nous ne sommes pas des animaux ». Ou, en gros, que nos pulsions ne sont pas des obligations.

Car je constatais alors, non sans déception, que malgré les préceptes qu’on m’avait enseignés, mes amis qui n’étaient vraiment pas gentils étaient parfois très populaires auprès des filles. Et puis, à la longue, je m’étais aperçu qu’il suffisait d’insister un peu pour qu’une fille qui, au début, ne semblait pas vouloir aller plus loin dise finalement oui.

Je n’ai jamais forcé la main à personne. Et malgré mon insistance d’ado obsédé, je savais lâcher prise rapidement, sans verser dans le psychodrame ni la manipulation.

Parce qu’on m’avait montré la frontière. Parce que j’étais relativement équilibré.

J’ai cependant gardé de cette époque et de mes apprentis­sages dans l’antichambre de l’âge adulte le sentiment qu’il y a quelque chose de vicié dans notre approche de la sexualité, comme un plan qui mène par­fois au cul-de-sac, une manière d’envisager ce degré d’intimité qui corrompt les rapports et contribue peut-être à fabriquer ce climat qui permet qu’une femme sur trois soit victime d’agression sexuelle.

Notez que je n’excuse rien. Ce geste est le résultat d’une décision personnelle qui appartient à chacun des hommes qui l’ont accompli : on ne se soustraira pas au libre arbitre. Mais j’aimerais pouvoir expliquer le fond de l’air, cette odeur d’impunité qu’ils ont reniflée et qui leur a donné le sentiment qu’ils avaient la permission d’agir ainsi. Comme si ce qu’ils faisaient n’était pas grave.

Je voudrais trouver quelques pistes de réflexion en tant qu’homme pour que ceux de mon genre et moi-même partagions autre chose que cette espèce de honte collective qui plane depuis quelques semaines.

Je voudrais participer à la solution.

Et pour cela, il faut trouver le problème, qui vient peut-être en partie de ce vieux fond de judéo-christianisme qui pourrit la culture. Cette idée que les hommes chassent et que les femmes sont des proies, que l’homme doit conquérir et que la femme, un peu coupable d’ainsi éveiller le désir, doit résister.

Tout cela est évidemment plus subtil dans les faits, et ce n’est pas non plus une règle absolue.

Mais ce scénario a ceci d’inquié­tant qu’il est encore très vastement répandu, qu’il décrit donc le schéma des rapports sexuels, mais aussi, poussé à l’extrême, celui du viol.

Je sais, je sais, la séduction est un jeu. Mais se peut-il que certains soient simplement trop cons pour y jouer ?

J’entends par là que, dans la grande marche vers l’égalité, on n’a peut-être pas équipé tout le monde des outils nécessaires pour comprendre les subti­lités de la partie en cours ni de la capacité de négocier avec l’échec.

Je le répète, je n’excuse rien. C’est seulement que je ne me souviens pas d’avoir ressenti un malaise social aussi profond. Et je cherche à comprendre ce qui se passe dans la tête des agresseurs ou des harceleurs.

Mais aussi ce qui se passe dans celle des jeunes hommes qui font appel aux services de cet expert de la drague autoproclamé qui prétend connaître des méthodes infaillibles pour tomber les filles. Comme de les embrasser sans leur consentement et d’ensuite tourner la chose à la blague.

Est-ce parce que nous vivons dans une culture où tout nous est dû, où le désir et l’attente ont été remplacés par le besoin de jouir immédiatement ?

Jouir au détriment des autres. Comme on achète au rabais en se bouchant le nez, en fermant les yeux quand une usine de textile s’écroule au Bangladesh ou quand des enfants meurent dans une mine de métaux rares qui entrent dans la fabrication de notre téléphone intelligent.

Peut-être l’hyperindividualisme influence-t-il aussi la sexualité à sa manière, en créant des êtres si parfaitement tournés vers eux-mêmes qu’ils ne mesu­rent plus les conséquences de leurs actes.

Et peut-être qu’au fond les violeurs croient, comme le personnage de Crimes et délits, de Woody Allen, que la culpabilité finit par disparaître avec le temps et que, comme pour le reste, on oublie.

Alors la première solution est d’éperonner leur conscience et de ne jamais les laisser oublier.

Continuons de signifier notre refus. Clamons haut, fort, publiquement que l’agression sexuelle est inacceptable. Que ce qui a été toléré autrefois ne le sera plus. Obligeons les gouvernements à emboîter le pas, à prendre position, à investir dans la prévention, dans des campagnes massives de sensibilisation.

On l’a répété souvent depuis quelques semaines : il faudra surtout éduquer. Soit, éduquons. Et commençons par le début, avant le sexe : par le respect de son prochain, la courtoisie, la politesse, le sens commun.

J’écris cela avec la curieuse impression que cette chronique me ramène aux sujets de plusieurs de celles que j’ai signées dans les pages de ce magazine au cours des deux dernières années et qui touchent aux hoquets du vivre-ensemble.

L’agression sexuelle en est peut-être l’angle mort. Un ultime acte d’incivilité, banalisé, que nous refusions de voir jusqu’à ce qu’on nous oblige à braquer le regard sur lui.

Alors, c’est à l’ensemble de nos rapports qu’il faut réfléchir, avec la volonté d’affronter les questions complexes qui nous mystifient parfois, y compris celles de la sexualité.

Nous sommes à l’heure d’un grand ménage dans la conscience collective, pour que les blessures d’égo ne se transforment plus en armes et que les désirs des hommes ne soient jamais désordre.