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La manière Bergevin

Pendant sa carrière de 20 ans dans la LNH, Marc Bergevin ne se jugeait pas assez talentueux pour jouer avec le Canadien. Le «p’tit gars de Pointe-Saint-Charles» dirige aujourd’hui l’équipe chérie de son enfance et il ne manque pas d’ambition. «Si je ne parviens pas à ramener la Coupe Stanley à Montréal, je n’aurai pas atteint mon but.»

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Marc Bergevin – Photo : Jean-François Bérubé

Des millions de téléspectateurs l’ont vu sauter de joie — littéralement — dans sa loge quand le club de hockey Canadien a remporté son premier match des séries éliminatoires, au printemps dernier. La « danse de la victoire » du directeur général a rapidement fait le tour du Web, suscitant des milliers de commentaires enjoués de la part de partisans dans les médias sociaux. Un groupe d’humoristes, Les Satiriques, a même parodié la vidéo, plaçant Marc Bergevin, au moyen d’effets spéciaux, au milieu de la piste de danse bondée d’une boîte de nuit.

« Je ne dansais pas ! proteste en riant le DG du Canadien de Montréal. J’essayais de faire un high five, mais tout le monde se tassait ! »

Cette vidéo virale illustre bien le changement de cap à la tête du Canadien depuis la nomination de Bergevin, il y a deux ans. Flamboyant et passionné, le nouveau DG projette une image qui tranche avec celle, austère, de ses prédécesseurs des 20 dernières années — les Serge Savard, Bob Gainey et autres Pierre Gauthier. « Enfin quelqu’un, dans la haute direction du club, qui laisse aller ses émotions ! » a écrit un partisan sur Facebook.

Alors que beaucoup d’« experts » lui prédisaient une saison lamentable, le CH s’est faufilé jusqu’en demi-finales des séries de la Coupe Stanley la saison dernière. Un exploit qui a valu à Marc Bergevin une nomination comme DG de l’année de la Ligue nationale de hockey (LNH) — trophée remis à Bob Murray, des Ducks d’Anaheim. Un exploit, surtout, qui fait monter encore plus les attentes envers le Canadien… et lui-même.

Marc Bergevin, qui a joué 20 ans dans la LNH dans un relatif anonymat, s’attendait à faire l’objet d’une grande attention de la part des médias à Montréal. Mais pas à ce point, dit-il. En 7 ans au sein de l’état-major des Blackhawks de Chicago, il a vu son nom moins de 10 fois dans les principaux quotidiens de la ville. L’an dernier, il a été mentionné 5 792 fois dans les médias québécois — et c’est sans compter les médias électroniques.

Quand je lui rapporte ces chif­fres, Marc Bergevin a un mouvement de recul. Il semble mal à l’aise. « Au Québec, le hockey est tellement fort… », commence-t-il en soupirant.

« Des gens peuvent penser que le DG du Canadien, c’est plus important que le premier minis­tre, mais ça me fait rire, ça me fait mourir. C’est pas vrai, je suis le même gars de Pointe-Saint-Charles qui se promenait en bicycle dans Saint-Charles et Saint-Henri. C’est pas parce que j’ai un titre que je suis mieux que j’étais. »

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La «danse la victoire», que Marc Bergevin a exécutée lorsque le Canadien a remporté un premier match en séries éliminatoires le printemps dernier, a fait fureur sur les réseaux sociaux. – Photo : capture YouTube

L’ancien défenseur de 49 ans me reçoit dans son bureau du Complexe sportif Bell, à Brossard, où il se rend chaque jour quand l’équipe est à Montréal. Vêtu d’une élégante chemise blanche brodée, il parle d’une voix posée, un brin fatiguée. Revenu dans la nuit d’un match à Chicago, il a passé la matinée en réunion avec ses adjoints. À quelques jours de la fin du camp d’entraînement, il doit encore retrancher des joueurs. Et du coup, sonner le glas d’un rêve pour certains…

Lui-même, lorsqu’il était joueur, a déjà soutenu qu’il n’était pas assez talentueux pour faire partie du club de hockey de Montréal. « J’ai toujours vu le Canadien comme l’élite, explique-t-il. J’ai grandi dans les années 1970, à une époque où le club remportait plein de Coupes Stanley. Dans ma tête, j’ai jamais pensé que j’étais assez bon. »

Depuis qu’il occupe le poste de directeur général, il n’a toutefois jamais souffert du syndrome de l’imposteur. Il a gravi les échelons de la direction des Blackhawks de Chicago jusqu’au poste de directeur général adjoint de l’équipe, laquelle a gagné la Coupe Stanley en 2010. « La journée où j’ai accepté le poste à Montréal, je savais que j’étais prêt, déclare-t-il. Je ne me suis jamais dit : “Wow, regarde où je suis rendu !” »

De l’avis général, peu d’équipes dans la LNH sont aussi ardues à gouverner que le Canadien de Montréal. Quand je lui demande si cette perception est fondée, il répond sans hésiter par l’affirmative. Puis se ravise aussitôt. « En réalité, ce n’est pas plus difficile qu’ailleurs… si tu tasses les médias en dehors de l’équation. »

C’est précisément ce qu’il fait depuis son arrivée au sein du Canadien.

Quand il circule dans les rues de Montréal, dans sa rutilante BMW, Marc Bergevin n’écoute « jamais, jamais, jamais » la radio. Quand il ouvre la télé, dans son condo du quartier Saint-Henri, c’est pour regarder un film. Jamais pour suivre RDS, TVA Sports, Sportsnet ou l’une des multiples chaînes sportives.

Pour Bergevin, ce « jeûne médiatique » est un mécanisme de survie. « Je pourrais partir d’ici à 5 h en fin de journée et écouter les gérants d’estrade jusqu’à 10 h le soir, ça n’arrête jamais ! » Il refuse même de feuilleter la revue de presse quotidienne compilée par ses responsables des communications. « Je con­nais mon équipe, je n’ai pas besoin de savoir ce qu’un média pense. Si j’avais besoin de son avis, je l’engagerais. »

L’affirmation peut sembler arrogante. Elle traduit plutôt les préoccupations d’un homme qui refuse de se laisser emporter par le tourbillon médiatique dans lequel baigne son équipe.

Le jour de notre rencontre, pas moins de 25 journalistes s’étaient entassés, pour couvrir un simple entraînement, sur la tribune de la presse qui surplombe l’une des patinoires du complexe du Canadien, à Brossard. Soudain, une frénésie a gagné certains journalistes, inquiets de l’absence du défenseur-vedette P.K. Subban sur la glace. Était-il blessé ? En froid avec des coéquipiers ? Les relationnistes du CH sont vite intervenus avant que la machine à rumeurs s’emballe : Subban était simplement parti faire remplacer une lame de patin brisée…

Bergevin entretient pourtant de bonnes relations avec les médias. Quand il jouait pour les Blues de Saint-Louis, il a déjà comploté avec un journaliste pour inclure, dans la revue de presse quotidienne distribuée à l’état-major de l’équipe, un faux reportage critiquant sévèrement le directeur général, Larry Pleau. Bergevin avait ensuite rassemblé ses coéquipiers sur la glace pour se moquer du patron, qui, rouge de colère dans les gradins, prenait connaissance de l’article.

Réputé comme un impénitent joueur de tours pendant sa carrière d’athlète, Marc Bergevin s’est déjà déguisé en mascotte de l’équipe adverse avant un match. Il a même fait manger à un coéquipier des beignes nappés de cire pour bâtons de hockey…

Mais le patron du Canadien n’a pas toujours la tête aux plaisanteries. « J’ai la mèche courte », admet-il. En particulier avec les gens qui ne sont pas ponctuels. « Mon père me disait : “Ça fait 30 ans que je suis pompier, je n’ai jamais été en retard.” Si t’as un couvre-feu à 10 h le soir, arrive pas à 10 h et une. »

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Marc Bergevin, jeune capitaine de l’équipe de son quartier. – Photo : Serge Morissette

En entrevue, Bergevin devient rapidement émotif quand il évoque ses parents, morts prématurément dans les années 1980. Lorsque je lui demande ce qu’il retient d’eux, sa voix s’étrangle. Le gaillard de 1,83 m — qui, manifestement, s’entraîne toujours même s’il ne joue plus dans la LNH — marque une longue pause. « Ça fait 30 ans qu’ils sont partis et c’est encore dur d’en parler », dit-il en essuyant une larme.

Le directeur général a grandi dans un modeste logement de Pointe-Saint-Charles, quartier défavorisé de Montréal, avec ses trois sœurs et son frère. « On n’avait pas grand-chose, mais on n’a jamais manqué d’amour. C’est le plus important. »

Sa mère, dont la photo orne l’un des murs de son bureau, à Brossard, se levait souvent à 5 h pour le conduire à l’aréna. Son père, qui n’a jamais chaussé une paire de patins de sa vie, assistait aux parties de son fils « quand il le pouvait », précise Bergevin. À la maison, il avait établi des règles claires. « Il me disait tout le temps : “Ici, c’est moi le
boss. À l’école, c’est le professeur. Au hockey, c’est le coach.” » Le paternel n’était pas un « caresseux », ajoute-t-il. « Il m’a enseigné la discipline et le respect. » Des valeurs que le DG tente, tant bien que mal, d’inculquer à sa jeune équipe.

Car le monde a bien changé depuis la jeunesse de Marc Bergevin, dans les années 1970. Les jeunes d’aujourd’hui, dit-il, sont plus individualistes. « Beaucoup de jeunes ont un sentiment d’
entitlement [que tout leur est dû], ils te demandent ce que tu peux faire pour eux au lieu de se dire : “Il faut que je fasse mes preuves”, déplore-t-il. Ce ne sont pas des mauvaises personnes. C’est la société dans son ensem­ble qui est coupable. »

Bergevin donne l’exemple du port de la casquette à l’envers. « Dans mon temps, c’était interdit. Mais je peux pas commencer à m’obstiner avec ça aujourd’hui. Je dois mettre de côté ce que j’ai vécu et choisir mes batailles. »

Bergevin ayant fréquenté les vestiaires des joueurs pendant deux décennies (de 1984 à 2004), au sein de huit équipes (Chicago, Islanders de New York, Hartford, Tampa Bay, Détroit, Saint-Louis, Pittsburgh et Vancouver), il a vu les mentalités changer. « Pourquoi l’entraîneur Scotty Bowman a-t-il connu tant de succès dans la LNH ? Parce qu’il a su s’adapter. Je dois faire la même chose. »

Pour y arriver, Bergevin s’est entouré d’une petite armée de conseillers. Le Canadien, un des clubs les plus riches de la LNH, doit respecter le même plafond salarial que les autres. Mais il peut dépenser sans compter pour ce qui est de la « matière grise ». Le directeur général consulte ainsi quotidiennement son fiscaliste maison, un « allié essentiel » dans une ligue où le plafond salarial change chaque année. Dès son arrivée à Mont­réal, Bergevin s’est aussi adjoint les services d’un spécialiste des « statistiques évoluées », dont il compare la mission à celle des drones qui prennent des photos aériennes en zone de combat. S’inspirant de méthodes utilisées au baseball et popularisées par le film Moneyball (Le stratège, 2011), ce fou des chiffres doit dénicher des joueurs sous-évalués.

Le directeur général refuse d’en dire plus sur sa garde rapprochée, un « arsenal secret », déclare-t-il, sur lequel il compte pour enfin ramener la Coupe Stanley à Montréal, après 22 ans. « Même si j’améliore l’équipe, si je ne parviens pas à ramener la Coupe ici, je n’aurai pas atteint mon but. »

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MARC BERGEVIN SUR…

L’argent et les rapports entre les joueurs

« Quand je jouais, ça marchait par ancienneté. Même si t’étais une superstar, les vétérans passaient toujours avant. Dans les repas d’équipe, les joueurs recrues étaient les derniers servis. Même si t’étais un peu meilleur qu’un gars qui était là depuis cinq ans, tu ne pouvais pas faire plus d’argent que lui. Cette mentalité a changé. Je ne suis pas toujours d’accord… mais il faut s’adapter dans la vie. »

L’influence des impôts

« Entre agents et joueurs, ça se discute. Certains se disent : “Ça va me coûter x centaines de milliers de dollars de plus si je joue à Montréal, donc je vais aller à Nashville.” Mais en fin de compte, veut-on d’un joueur qui pense comme ça dans son équipe ? »

L’influence des femmes des joueurs

« C’est certain que ça rentre en ligne de compte quand les joueurs autonomes choisissent une équipe. Mais ce n’est pas déterminant. Je ne crois pas qu’une Québécoise ou une Ontarienne désire plus aller à Columbus [en Ohio] qu’à Montréal, Toronto ou Vancouver. »

L’argent

« Ça m’apporte une sécurité pour l’avenir, c’est tout. Je roule en BMW, mais je m’en fiche. Mes voitures, je les ai toujours gardées au moins cinq ans. J’aime les belles choses, mais je préfère m’acheter un beau complet qu’une voiture neuve. Je choisis tous mes jeans, mes vestons, mes cravates, mes chemises. »

Son enfance à Pointe-Saint-Charles

« On n’avait pas grand-chose, mais j’étais aimé. C’est ce que j’ai dit à mes enfants, l’été dernier, quand je les ai emmenés voir notre ancien petit appartement de la rue Centre. Ils regardaient ça en disant : “Wow, vous viviez huit là-dedans, comment vous faisiez ?” Je leur ai dit : “Vous pouvez avoir la plus grande maison, mais si vos parents ne vous aiment pas, vous n’avez rien.” »

Le fait de vivre loin de ses trois enfants de 18, 16 et 13 ans, restés à Chicago avec sa femme, Ruth

« Quand mes enfants sont nés, j’étais parti de septembre à mai. C’est rien de bien différent. Je vais les voir quand je peux. Mes enfants n’ont jamais vécu ici. Ils viennent voir la famille quand ça adonne. Mais ce sont des ados. Leur réseau est là-bas. »

Son passe-temps préféré

« Courir sur le bord du canal de Lachine avec de la musique. C’est là que je m’échappe pour des courses de 30 à 45 minutes. Je n’ai jamais le même horaire. »

Son idole

« Quand j’étais jeune, c’était Guy Lafleur. Le “Démon blond”. L’idole d’un peuple. Mais aujourd’hui, quand je repense à mon enfance, mon idole, c’est ma mère. »

Le pouvoir d’attraction de Montréal sur les joueurs d’élite

« Montréal a une bonne réputation. Les joueurs voient comment le proprio, Geoff Molson, traite ses joueurs. On a une bonne structure, on veut gagner et le message passe dans la ligue. »

Son patron, Geoff Molson

« Même si on vient de milieux très différents, on se ressemble beaucoup. Geoff est simple et terre à terre. La première fois qu’on est montés ensemble dans l’avion de l’équipe, il m’a demandé où il pouvait s’asseoir. Je lui ai dit : “Geoff, tu t’assois où tu veux, c’est toi le boss !” »

Le contrat de 72 millions de dollars (le plus important de l’histoire du CH) accordé à P.K. Subban

« Le processus d’arbitrage a été stressant. Je sais que beaucoup de gens pensent que Geoff [Molson] m’a forcé la main. C’est faux. Je travaille en équipe avec lui, mais au bout du compte, Geoff me dit toujours : “C’est toi le gars de hockey, fais ce que t’as à faire.” C’est ce que j’ai fait. »

L’importance d’un entraîneur francophone à Montréal

« C’est essentiel. C’est aussi primordial que le DG parle français. On est au Québec, il faut que les partisans s’identifient à leur équipe. Pour ce qui est des joueurs, à talent égal, c’est certain qu’on va préférer un francophone. Mais on est ici pour gagner. Si un Ontarien, un Américain ou un Suédois est le meilleur joueur disponible, c’est lui que je vais choisir. »