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Une mère contre les bureaucrates

Vânia Aguiar, mère d’un jeune handicapé, voudrait bien dire deux mots au ministre de l’Éducation, François Blais. Pour lui expliquer que l’école de son fils déborde depuis des années !

Photo : Daphné Caron
Photo : Daphné Caron

Mon fils, Henri-Louis, a 19 ans. Il est atteint de déficience intellectuelle ; il a l’âge mental d’un enfant de 18 mois et le corps d’un grand « jack » de 6 pi 1 po (1,85 m). Il a appris à marcher, mais il ne parle pas, à part quel­­ques mots. Il fréquente l’école secondaire Irénée-Lussier, un établissement du quartier Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal, qui accueille des élèves de 12 à 21 ans, tous déficients intellectuels ou autistes. Évidemment, ce n’est pas une école où les jeunes apprennent la grammaire ou les mathématiques. C’est un lieu où ils apprennent l’autonomie.

Le problème, c’est que cet établissement déborde. Le nombre de jeunes qui reçoivent un diagnostic d’autisme est en forte hausse. On s’explique mal cette augmentation, mais une chose est sûre : il n’y a plus de place dans l’école !

Certains élèves ont des problèmes de comportement. Quand ils sont trop nombreux dans la même classe, ils ne peuvent plus fonctionner. Certains deviennent violents. Mon fils s’est fait frapper l’autre jour.

L’école Irénée-Lussier est obligée d’accepter ces élèves, car c’est le seul établissement du genre à la commission scolaire de Montréal (CSDM).

Il y a déjà plusieurs années, nous avons dû ouvrir une annexe pour accueillir les nouveaux élèves. Je dis « nous », parce que je suis présidente du conseil d’établissement. Cette annexe, nous aurions aimé qu’elle soit tout près, mais elle est située dans un autre quartier, Tétreaultville, à sept kilomètres de la maison mère. Ça n’a pas suffi. Nous avons ouvert une deuxième annexe, sur le Plateau-Mont-Royal, dans une grande école secondaire qui nous a prêté une aile de son bâtiment. Nous avons dû faire des travaux, parce que nos jeunes autistes ne peuvent pas aller dans la même cafétéria que les 950 autres élèves du secondaire.

À la maison mère, nous avons aussi installé dehors deux roulottes préfabriquées. On ne peut pas en ajouter d’autres, le terrain n’est pas assez grand.

L’école Irénée-Lussier est située dans un bâtiment patrimonial magnifique, mais pas du tout adapté à la réalité des élèves. Les escaliers sont trop abrupts, ce qui rend périlleux les déplacements avec un élève en crise, surtout si c’est un grand de 18 ans aussi fort que les intervenants ; il n’y a que deux douches (les élèves ont souvent de petits « accidents » et il faut les laver), très exiguës et hors normes — récemment, un membre du personnel s’est blessé en aidant un élève. Tous les midis, des tables pliantes doivent être installées dans le gymnase, car il n’y a pas de cafétéria.

Il nous faut un nouveau bâtiment. Pour que les 235 jeunes et le personnel se trouvent tous sous un même toit, dans un lieu adapté à leurs besoins. Nous avons des plans pour construire une école de 325 places, afin de répondre à la hausse de cette population scolaire particulière. La CSDM a déjà un terrain, à quelques coins de rue de l’établissement actuel. Il ne manque que le financement.

Mais le gouvernement fait la sourde oreille.

Cela fait maintenant huit ans — huit ans ! — que la direction, les enseignants et les parents se démè­nent pour résoudre ce problème de surpopulation dans l’école. Ça ressemble aux 12 travaux d’Astérix.

Quand nous avons commencé les démarches pour construire une nouvelle école (pour régler le problème une fois pour toutes), c’est Michelle Courchesne qui était ministre de l’Éducation. Nous avons tenté des pourparlers avec Marie Malavoy, quand le Parti québécois est arrivé au pouvoir. J’ai même écrit à la première ministre Pauline Marois, ce qui a eu un certain effet. Mais Mme Marois a perdu ses élections… J’ai dû recommencer les démarches à zéro.

L’an dernier, nous avons convaincu Yves Bolduc, qui était alors ministre de l’Éducation, de venir voir l’école. Il nous a promis qu’il allait faire quelque chose. On pensait que ça y était… Je devais parler avec lui au téléphone le 27 février. Mais la veille, il a annoncé sa démission ! Je tente maintenant de parler à son successeur, François Blais, mais c’est surtout à M. Couillard que je veux m’adresser.

Le Ministère a récemment demandé à la CSDM de produire un dossier pour justifier ce projet. Un énorme document, appelé dans son jargon « dossier de présentation stratégique », comprenant une évaluation des besoins, un budget et des tas d’autres choses. Je comprends. C’est un gros projet — nous l’évaluons à 67 millions de dollars — et il faut suivre les procédures.

Ce que je ne comprends pas, c’est que nous avons déjà transmis toutes ces informations il y a deux ans. Il y avait même un plan d’architecte. Et c’est maintenant qu’on nous dit qu’il faut tout recommencer ? Cela veut dire que le projet n’est même pas encore à l’étude au gouvernement ? Les compressions du budget de l’Éducation, annoncées par le ministre des Finances, Carlos Leitão, n’augu­rent rien de bon.

Quand on me demande pourquoi on devrait construire cette école, je réponds que les jeunes déficients intellectuels ont droit à l’éducation autant que les autres enfants. C’est même écrit dans l’article 1 de la Loi sur l’instruction publique. Ils ont besoin d’être stimulés ; dès qu’ils ne le sont plus, ils régressent…

On m’a déjà dit qu’un centre de jour conviendrait peut-être mieux à certains jeunes présentant de graves troubles de comportement… Quand le PQ était au pouvoir, nous avons aussi interpellé la ministre déléguée aux Services sociaux, Véronique Hivon. Mais depuis, les budgets de la Santé ont été réduits, eux aussi ! Et pour le moment, Irénée-Lussier a le devoir d’accueillir ces jeunes.

Ces élèves ne sont pas capables de sortir dans la rue avec une pancarte, comme les étudiants universitaires l’ont fait ce printemps et comme les syndicats d’enseignants le feront sûrement l’automne prochain. Ce n’est pas une raison pour ne pas s’occuper d’eux.