Société

Comment devenir gourou

«Si je n’ai pas de diplôme en nutrition, la mise en marché de ma relative célébrité comblera parfaitement cette lacune. Ça et une poignée d’études plus ou moins bidon glanées sur le Web.»

Les industriels fabriquent les mêmes monstres que les gouvernements. À force de nous mentir, ils provoquent des réactions démesurées. Comme ces gens, pourtant brillants, prêts à embrasser les théories conspirationnistes les plus farfelues, ou celles du sans-gluten. (Illustration : Alain Pilon pour L'actualité)
Les industriels fabriquent les mêmes monstres que les gouvernements. À force de nous mentir, ils provoquent des réactions démesurées. Comme ces gens, pourtant brillants, prêts à embrasser les théories conspirationnistes les plus farfelues, ou celles du sans-gluten. (Illustration : Alain Pilon pour L’actualité)

Les industriels fabriquent les mêmes monstres que les gouvernements. À force de nous mentir, ils provoquent des réactions démesurées. Comme ces gens, pourtant brillants, prêts à embrasser les théories conspirationnistes les plus farfelues, ou celles du sans-gluten.

Le journalisme et les médias agonisent tandis que les tarifs pour les pigistes ne connaissent pas le concept d’inflation ? Qu’importe. Une autre carrière m’attend, bien plus lucrative : conseiller en mieux-être.

Je pourrais m’y mettre dès maintenant, puisque la chose ne réclame aucune compétence. Suffit d’un peu de personnalité (ça va), d’être plutôt beau (je suis adorable, non ?), d’être très actif sur les réseaux sociaux (j’y passe déjà des heures) et enfin d’être obsédé par le bien-être (je fais du yoga et ne crache pas sur un pouding au chia).

Pour le reste, tout le monde s’en fout. Si je n’ai pas de diplôme en nutrition, la mise en marché de ma relative célébrité comblera parfaitement cette lacune. Ça et une poignée d’études plus ou moins bidon glanées sur le Web.

Plusieurs actrices se sont déjà lancées. Gwyneth Paltrow signe blogue et bouquin où elle expli­que comment retrouver la beauté intérieure grâce à des soupes détoxifiantes. Même les scientifiques qui flairent la bonne affaire sont prêts à de nombreux raccourcis pour passer à la caisse, comme le très médiatisé docteur Oz, aux États-Unis. Au Québec, c’est la comédienne Jacynthe René qui est un peu devenue l’incarnation de ce mouvement. Ce phénomène qui explose au Royaume-Uni a récemment suscité un article-fleuve dans The Guardian, joliment intitulé « Green Is the New Black ».

Moi aussi, je veux participer.

Je ferai prendre des photos de moi au milieu de champs fleuris, le visage barré d’un sourire qui traduit mon infinie béatitude. On en tapissera mon site Web transactionnel, où se mêlent contenus aux références douteuses et produits santé signés DD, en vente pour votre plus grand bonheur. Avec l’air de vouloir sauver mon prochain des griffes de grandes sociétés pharmaceutiques ou du complexe industrialo-alimentaire, je proposerai dans mes livres un tas de recettes où seront bannis le gluten, les fruits possédant un trop important indice glycémique et tout ce qui n’a pas été cueilli par de blanches mains dans un jardin certifié bio.

Je donnerai aussi des conférences où je ferai part de la façon dont j’ai trouvé le bonheur dans la méditation et les jus de betteraves pressés à froid. Mieux ! Comme la blogueuse australienne Belle Gibson, je pourrais faire croire au monde entier que je me suis guéri du cancer avec des jus de légumes. Pas besoin que ce soit vrai. La renommée maison d’édition Penguin a publié son livre sans vérifier si ce qu’elle avançait pouvait être faux.

Et s’il m’arrivait de relayer sur ma page Facebook des informations erronées, je n’aurai jamais à craindre les remontrances. Mes partisans auront tôt fait de mettre en doute la bonne foi de mon détracteur, s’attardant à son ton méprisant plutôt qu’à la valeur de ses arguments. C’est bien ce qui s’est produit lorsque le blogueur et auteur Le Pharmachien est venu démonter le discours de Mme René sur les supposés dangers de la crème solaire.

Voilà bien le plus extraordinaire de ce nouvel emploi : il me permettra de devenir riche en faisant tellement de bien qu’on ne trouvera rien à redire de mes erreurs, ma bêtise et ma paresse intellectuelle.

La science s’est si souvent trompée, les médecins ont tellement erré et les grandes entreprises de la santé ont si vaillamment travaillé à émousser la confiance du public qu’une part de celui-ci est prête à croire quiconque lui confirmera l’arnaque…

Parce que les ennemis de nos ennemis sont nos amis, non ?

Et si, plutôt que de générer un doute sain envers tous ceux qui prétendent vouloir notre bien, les errances vastement documentées de ceux qui nous soignent et nous alimentent ont fait place à une confiance aveugle en de nouveaux gourous, je ne raterai pas ma chance. D’autant qu’il n’y aura bientôt plus de journalistes ni de médias pour venir m’ennuyer avec ces choses détestables que sont les faits et la vérité.