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Vous êtes un esclave numérique et vous l’avez choisi

À ce jour, le plus extraordinaire tour de force des grosses pointures du Web, c’est encore de parvenir à faire croire à la gratuité de leurs services.

Alain Pilon pour L'actualité
Alain Pilon pour L’actualité

Ou enfin, de nous faire jouer le jeu de cette prétendue gratuité. Parce qu’en réalité personne n’est vraiment dupe: nous savons bien que nous payons nos recherches et l’accès aux réseaux sociaux au moyen des traces que nous y laissons, et qui, rassemblées puis analysées, sont devenues la principale monnaie d’échange d’Internet.

C’est l’obsession de la Silicon Valley, du Web en entier: les métadonnées. Une montagne de gestes en ligne qui finissent par nous définir. Du moins, aux yeux de ceux qui croient que notre existence se résume à ce que nous faisons sur Internet.

C’est grâce aux métadonnées si des enchères publicitaires qui s’activent en une milliseconde vous affichent la publicité d’un site que vous avez précédemment visité. Ce sont aussi les données de centaines de milliers d’utilisateurs qui permettent à Netflix de vous suggérer des films et des séries en se fiant à ceux regardés par des gens qui ont le même profil d’utilisateur que vous. Chacun de nos «J’aime» facebookiens, les opinions de nos amis, les vidéos que nous partageons: tout cela est soigneusement consigné, analysé et… vendu.

Mais le génie un peu machiavélique des Google, Facebook et autres Amazon qui nous épient en permanence, c’est de nous avoir persuadés que moins de liberté nous en donne plus. Que de céder des pans entiers de notre vie privée permet de nous affranchir de l’impérialisme des médias traditionnels et du mépris de la publicité de masse pour mieux satisfaire des goûts que nous nous plaisons à croire uniques. Or, ces calculateurs sont mus par l’idée de mieux nous connaître pour ensuite nous ranger dans des cases qui sont loin d’être aussi individualisées qu’on le voudrait.

«Ce sont des calculs extrêmement déterministes», soutient le sociologue français Dominique Cardon, auteur de l’essai intitulé À quoi rêvent les algorithmes. Et ils n’ont pas tort de l’être, ajoute-t-il, puisque nous sommes beaucoup plus prévisibles que nous aimons le penser.

Mais ils excluent du même coup toute forme d’accident, de bifurcation, de surprise. L’algorithme de bon nombre de ces plateformes est affaire de dénominateur commun. C’est la somme des goûts de millions d’autres, qui partagent plusieurs de nos dispositions.

Encore une fois, l’intelligence des idéologues des métadonnées, c’est de faire croire à une révolution, quand au fond leurs algorithmes ne font que reconduire les mêmes stéréotypes que ceux de la publicité de masse. Et au lieu de nous libérer de quoi que ce soit, ils nous enferment dans la tyrannie du plus grand nombre.

Plus ça change, plus c’est pareil, donc: le nouveau modèle copie le pire de l’ancien et nous enferme dans des groupes d’intérêts, tout en se déresponsabilisant, comme le font certains médias de masse, en disant qu’ils proposent à leur auditoire ce qu’il souhaite.

«Cela répond à l’individualisme moderne, on rejette le paternalisme des médias qui nous disent d’écouter ceci ou cela», souligne le sociologue.

Sauf qu’au final, l’ironie du sort, c’est que cet individualisme-là nous renvoie à plus de conformisme encore. «À moins d’être déjà très curieux, dit Cardon. Si on l’est, l’algorithme va entretenir cette curiosité avec nous. Mais si on ne l’est pas, il va nous enfermer dans ce qu’on connaît déjà.»

Et c’est en cela que l’humain est sans doute le plus prévisible: dans sa recherche de confort, d’approbation. Mais aussi dans sa docilité. Peut-être plus encore dans sa capacité de se mentir à lui-même.

Car si nous ne sommes pas dupes du jeu auquel nous nous prêtons chaque fois que nous laissons l’industrie du Web monnayer notre vie privée, notre assentiment tacite a quelque chose de tristement fataliste. Comme si la majorité d’entre nous avaient admis qu’au fond, n’en déplaise à Pierre Falardeau, la liberté, c’est juste une marque de yogourt.