Société

Un ordre pour les enseignants?

L’idée refait surface régulièrement: il faut créer un ordre professionnel des enseignants pour s’assurer de leur compétence. Un député de la CAQ relance le débat.

(Photo: iStock Photo)
(Photo: iStock Photo)

Depuis que l’on sait que 2 900 enseignants québécois sont partis travailler en Ontario, comme le dévoilait Le Journal de Québec en mars, on s’interroge sur ce que la province voisine fait de mieux que nous.

Réponse courte: elle rémunère mieux ses professeurs. Mais elle les encadre mieux également. L’Ontario a créé un ordre des enseignants il y a 20 ans.

L’idée de créer un ordre professionnel pour les enseignants québécois a été explorée plusieurs fois au cours des deux dernières décennies, sans jamais se concrétiser. Le député Jean-François Roberge, critique de la CAQ en matière d’éducation, a profité du fait que l’on s’intéressait au système ontarien pour remettre ce projet sur la table. C’est d’ailleurs l’une des idées fortes du livre qu’il vient de publier chez Québec Amérique, Et si on réinventait l’école ? – chroniques d’un prof idéaliste.

Jean-François Roberge a lui-même été enseignant pendant 17 ans dans une école primaire avant de se lancer en politique et d’être élu en 2014. D’aussi loin qu’il se souvienne, il a défendu la création d’un ordre pour encadrer sa profession et il n’a pas changé d’idée après son saut en politique.

«Si on veut valoriser l’éducation, c’est un des moyens de le faire», dit-il. En plus de l’Ontario, d’autres provinces et États se sont dotés d’un ordre ou d’un organisme semblable, dont la Colombie-Britannique, la Californie, l’Angleterre, la Nouvelle-Zélande et l’Australie.

Jean-François Roberge, député de la CAQ, prône la création d'un ordre professionnel pour les enseignants. (Photo: droits réservés)
Jean-François Roberge, député de la CAQ, prône la création d’un ordre professionnel pour les enseignants. (Photo: droits réservés)

La création d’un ordre ne garantit pas automatiquement une meilleure réussite des élèves. En revanche, il y a bel et bien une corrélation entre la compétence des enseignants et les résultats scolaires des jeunes. Outre un ordre professionnel, bien d’autres moyens permettent de s’assurer de la compétence des professeurs: une sélection plus serrée des candidats admis au baccalauréat en enseignement, la formation continue obligatoire ou des évaluations périodiques tout au long de la carrière de l’enseignant. Présentement, le Québec ne fait rien de tout cela — ou ne le fait pas de façon systématique.

Jean-François Roberge sait qu’il pourrait retourner enseigner après son passage en politique sans avoir lu le moindre ouvrage de pédagogie. «J’ai le droit d’enseigner, mais aucun devoir ne l’accompagne. On ne pourrait imaginer la même chose pour une infirmière, un médecin ou un avocat. Les avocats qui sont en politique et qui veulent garder leur droit de pratique doivent suivre une formation continue avec le Barreau. Parce qu’on considère que ce qu’ils font est important et que s’ils se trompent, c’est grave.» Refuser la création d’un ordre envoie le message que l’éducation n’est pas prioritaire et que ce n’est pas la fin du monde si un enseignant fait mal son travail, croit le député.

Certes, la Loi sur l’instruction publique stipule que l’enseignant a le devoir «de prendre des mesures appropriées qui lui permettent d’atteindre et de conserver un haut degré de compétence professionnelle». Les plus passionnés le font d’ailleurs sans se faire prier; il s’agit de fréquenter les colloques et symposiums organisés par divers organismes aux quatre coins du Québec pour le constater. Plusieurs associations d’enseignants à adhésion volontaire transmettent à leurs membres les plus récentes connaissances dans une foule de domaines, de la pédagogie aux troubles d’apprentissage, en passant par les nouvelles technologies.

Mais aucun mécanisme ne garantit l’actualisation des connaissances des enseignants et aucune conséquence n’est prévue pour ceux qui omettent de suivre une formation continue.

Les directeurs et directrices d’école ont bien la responsabilité de consulter les membres du personnel et de prévoir des activités de perfectionnement, et nombre d’entre eux s’acquittent très bien de cette tâche. Mais ils n’ont pas le pouvoir de forcer un enseignant à se mettre à jour. Alors qu’un ordre professionnel pourrait le faire.

L’Office des professions s’était penché sur la pertinence de créer un ordre, en 2002, à la demande du Conseil pédagogique interdisciplinaire du Québec. L’Office avait conclu que d’autres moyens permettaient d’atteindre cet objectif d’encadrement, tels que l’évaluation régulière des enseignants ou un meilleur traitement des plaintes par les directions d’école.

«Mais 14 ans plus tard, rien n’a changé! s’exclame Jean-François Roberge. L’Office disait pourtant que la profession manquait d’encadrement. Cela prouve que le gouvernement est incapable de le faire autrement que par un ordre.»

Il faut savoir que l’Office des professions s’était montré réticent à recommander la création d’un ordre notamment en raison du manque de volonté des enseignants eux-mêmes. Pour que la profession s’autodiscipline et organise un système de surveillance, d’enquête et de suivi des compétences, il faut un minimum d’intérêt de la part de ceux qui la pratiquent. Cet intérêt n’est pas là en ce moment. Enseignants et directions d’école appellent plutôt à un réinvestissement majeur en éducation, pas mal plus urgent selon eux.

Les syndicats d’enseignants se sont pour leur part toujours farouchement opposés à la création d’un tel ordre professionnel, n’hésitant pas à produire affiches et dépliants pour convaincre leurs membres de s’y opposer. «Mon syndicat me disait: pourquoi payer une cotisation à un organisme qui pourrait t’enlever ton droit de pratique?» rapporte Jean-François Roberge.

Les enseignants aux méthodes pédagogiques douteuses sont certes peu nombreux. Mais un seul, c’est déjà trop, compte tenu des conséquences sur l’avenir des jeunes élèves qui perdent leur motivation ou accumulent les retards scolaires. Et ces quelques pommes pourries nuisent à l’image de la profession pratiquée par une majorité d’enseignants dévoués et compétents.

À l’heure actuelle, il s’avère extrêmement difficile pour une direction d’école de renvoyer un professeur qui fait l’objet de plaintes, souligne une étude de l’Institut économique de Montréal (IEDM) publiée en janvier 2016.

Le suivi auprès de l’enseignant tourne souvent au bras de fer entre le syndicat, la direction d’école et la commission scolaire. Le problème se règle parfois de la façon suivante: l’enseignant cherche un poste dans une autre école ou part en congé de maladie. Une compilation effectuée par l’IEDM conclut qu’au cours des cinq dernières années, seulement 7 professeurs ont été congédiés pour incompétence sur les 57 998 enseignants permanents du Québec. Un nombre dérisoire, dit l’Institut, qui recommande l’instauration d’une évaluation individuelle périodique des enseignants, comme cela se fait en Ontario. Et une mesure extrême, soit l’abolition de la permanence.

Jean-François Roberge demeure pour sa part convaincu que tout le monde gagnerait plutôt à confier la responsabilité de la surveillance à un ordre professionnel. Les enseignants compétents n’auraient rien à craindre et sortiraient blanchis si jamais une plainte frivole était déposée contre eux. Et le processus d’enquête ne serait plus teinté des tensions syndicales-patronales. On jugerait de la compétence d’un enseignant en pensant d’abord et avant tout aux enfants.

Près de 15 ans plus tard, le moment est-il venu pour l’Office des professions de se pencher à nouveau sur la question? Plus simplement encore, mettons en place les moyens qu’il avait proposés à l’époque. Contrôle plus serré de l’admission à la profession, évaluation individuelle des enseignants et meilleur traitement des plaintes.