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Scieries 2.0

L’industrie forestière sort du folklore. Bûcherons, scieurs et papetiers d’hier fabriquent des condos en kit et mettent de la pitoune dans vos montures de lunettes et de la cellulose dans votre yogourt!

(Photo: Dmitry Naumov/Masterfile)
(Photo: Dmitry Naumov/Masterfile)

Un immeuble en bois de 13 étages, c’est possible. Les résidants de Québec en auront la preuve à l’été 2016 dans le quartier Saint-Roch nord, lorsque s’élèvera la tour Origine. Avec ses 94 «écocondos» en bois massif, cet immeuble sera, à 41 m, le plus haut du genre sur le continent. Les Montréalais, eux, auront Arbora, dans Griffintown. Cet ensemble de 434 condos sur huit étages — un investissement de 130 millions de dollars — s’annonce comme la plus imposante réalisation en bois massif au monde.

Le point commun entre les deux: Chantiers Chibougamau, une scierie qui s’est lancée sur le sentier de l’innovation il y a déjà 20 ans.

FORÊT architecture Arbora Montréal
Les «écocondos» Arbora à Griffintown, à Montréal. L’ensemble devrait être achevé à l’automne 2017. (Photo: Gesdev)

Quand on arrive par le chemin Merrill, on dirait une scierie ordinaire, avec ses fardiers chargés de troncs et son tas de copeaux dans la cour. On y fabri­que toujours du bois d’œuvre, mais Chantiers Chibougamau fait surtout du «bois d’ingénierie», des lamelles qu’elle colle les unes aux autres pour en faire des solives, des murs, des poutres, des toits, tous prêts à être installés.

Pour l’architecte Yvan Blouin, concepteur des condos Origine, Chantiers Chibougamau applique au bois les méthodes européennes et asiatiques de construction en béton, où les immeubles sont assemblés comme des ensembles Ikea: «Tout est fabriqué en usine, les fenêtres et les portes sont déjà percées, les trous pour l’eau et l’électricité sont aux bons endroits, et tout est livré sur le chantier dans la séquence d’assemblage.»

À l’instar de Chantiers Chi­bou­gamau, une part grandissante du secteur forestier délaisse les marchés traditionnels. Du papier et des madriers ordinaires, il s’en fera encore, mais des scieries convertiront leurs piles de copeaux en biocarburant et des papetières feront du bioraffinage. Les bûcherons, les scieurs et les papetiers d’hier seront les magiciens de la forêt, qui mettront de la pitoune dans vos montures de lunettes et de la cellulose dans votre yogourt.


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Science-fiction? Pas du tout. «Avant, Tembec travaillait la fibre. Maintenant, on travaille la molécule», dit Christian Ribeyrolle, vice-président exécutif de la cellulose de spécialités à Tembec.

La papetière, bien que la plus petite du secteur, avec un chiffre d’affaires de 1,5 milliard de dollars, est celle qui a le plus misé sur le bioraffinage au Québec. Elle est même le numéro un mondial de la production d’éther cellulosique, un dérivé de cellulose de bois. Mélangée à de l’eau, cette substance produit un gel qui donne du corps au yogourt et au dentifrice, et de la viscosité à la peinture au latex.

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La tour Origine et ses 94 «écocondos», un projet de 25 millions de dollars. (Photo: Yvan Blouin Architecte/Graph Synergie)

Tembec figure aussi parmi les premiers producteurs d’acétates de cellulose, dont on fait surtout des filtres de cigarette, mais qui peuvent servir à produire des plastiques haut de gamme pour des montures de lunettes, des écrans ACL, des manches de tournevis ou de la vaisselle pour bébé.

«Ce qui se passe est fascinant», dit Daniel Archambault, vice-président exécutif de Kruger et chef de l’exploitation de la division des produits industriels. Kruger, papetière dont le siège social se trouve à Outremont, travaille à sa propre révolution technologique à partir d’un produit nouveau, le filament cellulosique. Cette espèce de long cheveu microscopique, qui a la propriété de renforcer tant le papier que le béton, n’aurait peut-être pas été découvert sans la récession de 2008.

Les entreprises du secteur forestier — chiffre d’affaires consolidé de près de 17 milliards de dollars — sont en effet les survivantes d’un tsunami économique. La guerre commerciale canado-américaine sur le bois d’œuvre, qui a sévi de 2002 à 2006, puis la récession mondiale de 2008 ont assommé les scieries. La disparition progressive du papier journal, pour sa part, a sapé les bases de l’industrie papetière. En 10 ans, la moitié des 410 scieries ont fermé, et dans les pâtes et papiers, il ne reste que 25 usines québécoises sur 38. Et plus du tiers des 90 000 emplois du secteur forestier ont disparu.

Cela aurait été encore pire si nombre de scieries et de papetières — telles Chantiers Chibougamau, Tembec et Kruger — n’avaient pas vu venir le coup. Elles ont commencé à diversifier leurs produits avant la tempête, donnant naissance au bois d’ingénierie, mais aussi aux couches et autres produits hygiéniques à base de pâte de bois superabsorbante (les produits-vedettes de Kruger s’appellent Cashmere et Scotties). Elles ont également flairé le vent qui allait gonfler le secteur des emballages en carton — merci à la livraison de produits offerts en ligne. C’est dans ces secteurs que se trouvent aujourd’hui la moitié des emplois de l’industrie.

Le pont de la réserve de Mistissini, dans le Nord-du-Québec. (Photo: Stéphane Groleau/Chantiers Chibougamau)
Le pont de la réserve de Mistissini, dans le Nord-du-Québec. Comme Arbora et la tour Origine, il est construit grâce au bois d’ingénierie. (Photo: Stéphane Groleau/Chantiers Chibougamau)

«Il a fallu tout reconsidérer», dit Pierre Lapointe, président de FPInnovations. Cet institut de recherche sur l’industrie forestière, situé à Pointe-Claire, emploie près de 600 chercheurs, dont plus de la moitié au Québec, les autres étant en Ontario et en Colombie-Britannique. FPInnovations est une bibitte unique. «Nos concurrents américains nous l’envient», dit Derek Nighbor, chef de la direction à l’Association des produits forestiers du Canada.

Pour le compte de ses 179 entreprises canadiennes membres, FPInnovations conduit des centaines de recherches par année. L’institut fait des expériences avec des drones (pour les inventaires forestiers), s’intéresse au dosage de cellulose dans les crèmes de beauté ou la crème glacée (pour la texture crémeuse, justement). «La moitié de nos activités consistent à mettre au point de nouveaux produits et de nouveaux procédés», dit le président, Pierre Lapointe.

Pour promouvoir le bois d’ingénierie, FPInnovations a convaincu le gouvernement du Québec de placer les ouvrages en bois sur le même pied que le béton et l’acier. Puis, il l’a aidé à établir de nouvelles normes de construction. «Ce guide, très avant-gardiste, est maintenant un outil de référence dans plusieurs pays. Ça nous aide à ouvrir des marchés», dit Frédéric Verreault, porte-parole de Chantiers Chibougamau, qui a alimenté les rédacteurs du guide en données techniques.

C’est d’ailleurs Chantiers Chi­bougamau qui a élaboré les procédés pour produire des pièces de bois massif «lamellé-croisé» de 40 cm d’épaisseur sur 2,50 m de hauteur et 20 m de longueur, et pour les transporter sur de longues distances.

FPInnovations s’est d’abord buté au scepticisme d’un bon nombre de ses entreprises membres, qui jugeaient inutile, risqué et coûteux de sortir des sentiers battus. «Le tournant est survenu en 2010», raconte Pierre Lapointe.

magiciens foret encadré

Cette année-là, Domtar et Kruger s’intéressent à deux dérivés de cellulose, l’un créé de toutes pièces dans les laboratoires de FPInnovations, l’autre à l’Université McGill.

Domtar et Kruger forment dès lors toutes deux une coentreprise avec l’institut de recherche pour concevoir et mettre au point des produits commercialement viables. Elles y investiront au cours des cinq années suivantes plus de 100 millions de dollars au total. «Des investissements en recherche et développement d’une telle ampleur, on n’avait pas vu ça depuis longtemps dans le secteur», rappelle Daniel Archambault, de Kruger.

CelluForce, coentreprise de Domtar et FPInnovations, se consacre à la nanocellulose cristalline (NCC) — des cristaux de cellulose de taille nanométrique (un milliardième de mètre) — aux propriétés très diverses. Mêlée au béton, la NCC en améliore la flexion. Dans le vernis, elle est iridescente. Domtar a installé à Windsor, en Estrie, la plus grosse usine-pilote au monde, capable de produire une tonne par jour de cette poudre, qui se vend de 10 à 60 fois plus cher que la pâte de bois traditionnelle.

«Le défi n’est pas technique, mais commercial», dit Sébastien Corbeil, PDG de CelluForce. Après cinq années d’investissements, dont deux pendant lesquelles la production a été interrompue, le temps d’écouler les stocks, il s’attend à des ventes intéressantes de NCC en 2016 pour deux ou trois produits. «Introduire une nouvelle classe de matériaux dans l’industrie est aussi difficile que d’introduire une nouvelle molécule en pharmacie, explique le PDG. Pas seulement à cause de la concurrence, mais parce que chaque client va mettre des années pour valider le produit et s’assurer qu’il remplit toutes ses promesses.»

Pour CelluForce, le grand déblocage est survenu en 2015, lorsque Domtar a trouvé un partenaire inattendu: Schlumberger. La multinationale de services et équipements pétroliers a découvert que la nanocellulose cristalline présentait des propriétés qui facilitaient le forage: la NCC agit comme un gel, qui résiste à la chaleur et favorise la suspension des particules. Schlumberger y croit tellement qu’elle investit avec Domtar dans CelluForce.

«Quand tout va bien, il faut de trois à cinq ans pour percer le marché», dit Daniel Archambault, de Kruger, la société qui a mis sur pied FiloCell, l’autre coentreprise de FPInnovations.

FiloCell, malgré son nom qui évoque un fromage, cherche à tirer parti des filaments de cellulose. «Nous explorons les applications non traditionnelles, comme les adhésifs ou les thermoplastiques, dit le vice-président exécutif de Kruger. Notre usine de papier hygiéni­que de Lennoxville ayant trouvé un usage commercial, cela nous encourage à poursuivre nos efforts.»

L’innovation implique également de la souplesse. «Ça demande des usines très flexibles, qui ne vont tourner parfois que quelques heures pour un produit avant de passer au suivant, explique Christian Ribeyrolle, de Tembec. Et ça demande une approche complètement nouvelle avec le client, parce qu’il faut mettre au point le produit avec lui.»

magicien forêt tableau

Ces transformations de l’industrie, L’actualité en parlait il y a 14 ans, et elles ne sont toujours pas achevées. «C’est lent, parce que c’est extrêmement difficile. Chez Maibec, nous avons commencé à changer d’approche il y a 30 ans, et il nous a fallu des années avant d’être à l’aise», dit Charles Tardif, vice-président aux approvisionnements et au développement des affaires.

Cette scierie de Saint-Pamphile, dans Chaudière-Appalaches, à la frontière du Maine, est maintenant une marque reconnue pour ses bardeaux de cèdre et ses lambris. «Il a fallu apprendre à parler aux designers, se familiariser avec les modèles, les styles, les couleurs, acquérir une vision de la mode, assurer le suivi après-vente. Comme ingénieur forestier, j’ai trouvé ça long et pénible, mais on est content de l’avoir fait», dit Charles Tardif.

Dans l’industrie du sciage, la transformation radicale de Chantiers Chibougamau et de Maibec demeure l’exception plutôt que la règle.

C’est que la majorité des scieurs produisent encore des madriers et des panneaux en aggloméré ou en contreplaqué. «Contrairement au papier journal, il y a toujours une demande pour ça, et elle sera même plus forte dans les années à venir», dit André Tremblay, PDG du Conseil de l’industrie forestière du Québec. Les objectifs de réduction des gaz à effet de serre avantagent en effet le bois par rapport au béton et à l’acier, notamment en raison du caractère renouvelable de la ressource. «Le secteur a dû se consolider, bien des scieries de village ont dû fermer, mais les autres continuent d’améliorer leurs méthodes et leurs procédés», précise-t-il.

Ainsi, des scieries travaillent actuellement à concevoir des séchoirs à micro-ondes ou adap­tent des tomodensitomètres médi­caux (CT scans) pour repérer les nœuds dans le bois. Les plus grandes scieries recherchent des marchés pour leurs tas de copeaux, qui ne trouvent plus preneur dans les papetières, faute de demande de papier journal.

Ainsi, en partenariat avec la société britannique Rentech, Barrette-Chapais étudie un projet d’usine qui produirait 300 000 tonnes de granules de bois, destinées à des usines d’électricité britanniques. Quant à Produits forestiers Arbec, elle expérimente un procédé de transformation des copeaux en biocarburant, qui remplacerait le mazout. «On recherche toutes les nouvelles méthodes possibles. Si on n’innove pas, l’industrie ne durera pas», dit Derek Nighbor, de l’Association des produits forestiers du Canada.

Dans les forêts, il y a belle lurette que les grosses machines perfectionnées ont remplacé la sciotte, le godendard et la scie à chaîne. Les bûcherons travaillent assis dans une nacelle, et indi­quent aux machines quels arbres couper à partir d’une console digne d’un jeu vidéo. «Le vrai changement est dans le parc à bois», dit Yves Paquette, associé de Gestion conseil PAC, petite entreprise forestière de Grand-Remous, à 160 km au nord d’Ottawa, qui compte une cinquantaine d’employés.

« Avant, tout le bois abattu pour une scierie ou une papetière était embarqué sans distinction. Personne ne s’embarrassait de trier le bois pour se demander si telle pièce ne serait pas mieux utilisée ailleurs. Tout passe maintenant par la cour de transit: les plus belles billes s’en vont au déroulage, pour le bois plaqué. D’autres sont destinées au sciage, au papier. D’autres serviront à faire des bâtonnets, des pieux, des palettes ou du bois de chauffage (le pire bois)», explique Yves Paquette. Cette manière de faire paraît évidente, mais elle n’était pas possible dans l’ancien régime forestier, ajoute-t-il.

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La Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier, connue dans l’industrie comme le «régime forestier», est venue remplacer la Loi sur les forêts, en 2013, pour assurer une meilleure utilisation du bois et une meilleure cohabitation avec les autres usagers — chasseurs, pêcheurs, touristes, autochtones, etc.

Avant 2013, la totalité de la forêt publique exploitable était attribuée pour 25 ans aux scieries et papetières. Ces entreprises embauchaient des exploitants forestiers, qui alimentaient les usines sans trop se soucier de savoir si le bois était utilisé au mieux.

Depuis 2013, l’État accorde des «garanties d’approvisionnement» de cinq ans, pouvant combler au maximum 75 % des besoins des scieries et papetières — évalués en fonction de la capacité de chacune. Le reste est vendu aux enchères, auxquelles participent également les exploitants forestiers, qui ont tout intérêt à vendre les arbres selon leur potentiel commercial.

Cette réforme n’est pas la seule nouveauté en matière d’exploitation forestière. À l’Université Laval, on a mis la génomique au service du reboisement!

«Traditionnellement, il fallait attendre 30 ans pour savoir quels arbres produiraient les bonnes graines et les bons plants — ceux qui pousseront vite, droit, et qui résisteront aux parasites. Grâce au séquençage du génome, on peut réduire cette période de sélection à moins de six ans», dit Jean Bousquet, professeur titulaire et directeur de la Chaire de génomique forestière et environnementale. La génomique permet de sélectionner les bonnes graines, et l’embryogenèse somatique, une technique de reproduction végétative utilisée au Centre de production de plants forestiers de Saint-Modeste (près de Rivière-du-Loup), permet de multiplier chaque embryon de plant par 100. «Avec une bonne sylviculture, on arrivera à des forêts qui produisent huit mètres cubes de bois par hectare par an, au lieu de deux, et qu’on va récolter en seulement 40 ans au lieu de 90.»

On n’a pas fini de voir de nouveaux usages à la forêt, croit Luc Bouthillier, ingénieur forestier et professeur titulaire au Département des sciences du bois et de la forêt de l’Université Laval. Il cite l’exemple de l’Espagne, qui a créé une industrie de 100 millions de dollars dans le mycotourisme — le tourisme de la gastronomie du champignon!

Au Québec aussi, on voit apparaître de nouveaux modes d’exploitation de la forêt.

Ainsi, Simon-Pierre Murdock avait 21 ans quand il est tombé sur une grosse talle de morilles pendant une sortie en forêt. Il n’en avait jamais tant vu. Il a vite découvert que sa récolte valait une petite fortune chez les restaurateurs. Tout en travaillant de nuit comme infirmier, il a lancé son entreprise, Morille Québec.

Huit ans plus tard, cette société de Saguenay offre 128 produits — champignons, fruits des bois et épices forestières —, qu’elle vend à 800 clients, dont 250 restaurants et 400 épiceries, notamment IGA. De quoi donner du travail à 10 employés et soutenir un réseau de plus de 300 cueilleurs, formés dans les bleuetières et les coopératives forestières. « Si je pouvais avoir 500 cueilleurs de plus, ce serait parfait, dit Simon-Pierre Murdock. La forêt recèle plein de produits forestiers non ligneux qui représentent un excellent marché.

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La forêt de Montmorency. (Photo: Julie Moffet/FFGG-ULaval)