Société

Pour l’amour des bêtes

Quoi que puissent penser certains, la perte d’un animal n’est pas moins douloureuse que celle d’une personne qui nous est chère.

Illustration: Iris Boudreau pour L’actualité
Illustration: Iris Boudreau pour L’actualité

Nous sommes entrés dans la clinique la tête basse, la cage à la main, laissant dehors un temps radieux. Sorte de contrepoint à ce rendez-vous avec la mort auquel la vie nous conviait.

Quelques minutes plus tard, le chat était sur la table d’examen, penaud, amaigri et faible. La vétérinaire est venue nous expliquer comment les choses se dérouleraient. L’anesthésie, puis l’injection létale. Chacun de ses mots était prononcé avec délicatesse. Comme s’ils sortaient de sa bouche sur la pointe des pieds.

«Prenez votre temps pour lui dire au revoir», a-t-elle suggéré. Et je me suis mis à pleurer. Sophie plus encore que moi.

C’est un deuil qu’elle connaît, pour avoir aimé et perdu d’autres animaux avant celui-ci. Mais moi, pour la première fois de ma vie, j’ai compris qu’on pouvait regretter un animal au moins autant qu’un humain.

Vous avez bien lu: autant.

«Les chats sont l’âme de la maison», a écrit Jean Cocteau. La nôtre en avait trouvé un supplément chez ce matou mal léché. À la fois mascotte, objet d’inquiétudes en raison de son penchant pour la violence et affectueux comparse, il habitait nos jours autant que notre demeure.

Il répondait à nos appels comme un chien. Il jouait comme un fou, passait ses journées dehors, tapi dans l’herbe, sorte de Rambo de jardin à l’affût du Viêt-cong écureuil. Il avait cette manière d’être drôle que j’ai rarement constatée chez les félins. Parfois chez les chiens. Humour involontaire fait de maladresses et d’habitudes cocasses.

Il était un de nos sujets de conversation favoris.

Et c’est une des choses que ceux qui ignorent le deuil animal ne saisissent pas. Cette complicité. Cet amour réel, qui se tisse dans les habitudes et les câlins. Dans l’étrange complexité d’un rapport entièrement fait de non-dits.

Le bien nommé journaliste et écrivain Jon Katz, auteur de Going Home: Finding Peace When Pets Die, évoque ce tabou de la tristesse intense à la mort d’un animal cher et le fait qu’il s’agisse de l’une des choses les plus difficiles à vivre pour les amis des animaux: le mépris affiché pour leur chagrin.


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«Il faut se tourner vers des gens qui comprennent», propose Richard Bousquet, de la clinique vétérinaire du Vieux-Limoilou, où le deuil animal est pris au sérieux. Parce que ce l’est. Surtout dans notre univers d’ultra­moderne solitude. «Les animaux sont d’une immense importance pour certaines personnes, et leur perte provoque une peine profonde, rappelle le vétérinaire. Ils aiment sans condition.»

Ils ne jugent pas, non plus. Ils se cachent dans les replis du quotidien pour mieux nous bondir sur les genoux et égayer nos passages à vide. Ils donnent l’impression de comprendre nos sentiments; leur silence est une sorte d’écoute passive venant remplacer celle qui fait trop souvent défaut chez les humains.

C’est cela aussi qu’ignorent ceux qui se moquent du deuil de minou ou de pitou, affirme la Dre Marina von Allmen-Balmelli dans Quand l’animal s’en va…, un livre qu’elle a écrit, dit-elle, pour bâtir un pont entre les personnes endeuillées et celles qui les raillent.

Mais ce pont à construire relève d’un problème social plus vaste encore.

En fait, il met en lumière plusieurs réalités. D’abord, la difficulté de créer des liens forts avec les humains. Mais surtout, la hiérarchisation des émotions, voire leur déni, au profit d’une rationalisation qui élimine le sentiment, réduit au statut de sentimentalisme.

Déjà, le deuil des humains est parfois considéré comme une maladie dont on devrait se guérir le plus vite possible. Alors celui des animaux… Il n’est pourtant pas plus dérisoire que les autres peines associées à la perte. Et la relation avec les animaux, elle, n’est pas moins importante que bien des rapports humains qui, si souvent, restent en surface.

Au banc des accusés de ce mépris, donc: le manque d’empathie généralisé. Cette incapacité de se mettre à la place des autres qui grignote le vivre-ensemble, à toutes les échelles.

Cela explique peut-être que je m’attache de plus en plus aux animaux. Leur silence complice aide à vivre dans un monde qui se bombe le torse et se bat la poitrine du poing pour montrer sa force de caractère devant l’adversité. Mais au fond, c’est pour remplacer le battement de l’organe qui lui manque. Le cœur, mais oui.