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La nouvelle fracture

Immigration, identité, libre-échange… Faut-il abattre les frontières ou protéger ce qui nous distingue? Partout, mondialistes et protectionnistes s’affrontent, et une nouvelle ligne de faille apparaît entre les partis politiques. De ce choc pourrait naître le vainqueur des prochaines élections au Québec.

(Illustration: Sébastien Thibault)
Illustration: Sébastien Thibault

«Ce n’est pas dans notre culture, ce n’est pas dans notre religion, ce n’est pas dans nos valeurs.» En une phrase, la députée Nathalie Roy a allumé au Québec le débat qui fait rage en France sur le burkini, maillot de bain intégral porté par des musulmanes.

Peu de temps après, en marge de la réunion du caucus de la Coalition Avenir Québec (CAQ), à Saint-Jérôme, à la fin août, son chef, François Legault, a proposé de réduire le nombre d’immigrants que le Québec reçoit chaque année. Puis, il a accusé le gouvernement libéral de ne pas protéger des fleurons économiques, comme Rona et le Cirque du Soleil, achetés par des sociétés étrangères.

Identité, immigration, libre entreprise… En quelques jours, la CAQ a campé les grandes questions qui agitent tous les pays occidentaux: faut-il continuer d’abattre les frontières et s’ouvrir au monde, ou doit-on faire une pause pour protéger ce qui nous distingue? Faut-il accueillir plus d’immigrants, ou ralentir la cadence? Faut-il célébrer la diversité, ou résister et s’assurer que les nouveaux arrivants se fondent dans la majorité? Doit-on signer des traités de libre-échange, et accepter qu’il y ait des gagnants et des perdants, ou tout mettre en œuvre pour sauver nos entreprises locales?

LAT_13_fracturepolitique_exergue2Au bon vieux débat gauche-droite sur le rôle de l’État — on pense notamment aux discussions sur le salaire minimum à 15 dollars l’heure — et à celui sur la souveraineté et le fédéralisme s’est ajoutée une nouvelle ligne de faille dans le positionnement politique des partis, une troisième fracture qui départage ceux qu’on pourrait appeler les «mondialistes» et les «protectionnistes».

Du choc de ces deux visions pourrait naître le vainqueur des prochaines élections, en 2018.

Dès 2005, le sondeur britannique Stephan Shakespeare, à la tête de la boîte londonienne YouGov, avait prévu la naissance de ce nouveau clivage qui façonne le paysage politique des pays riches depuis plusieurs mois. «Il y aura deux camps, ceux qui veulent construire des ponts et ceux qui veulent les détruire. Êtes-vous de ceux qui pensent que c’est un monde magnifique dehors, rempli de bonnes personnes et d’occasions à saisir, à la condition d’ouvrir les bras? Ou êtes-vous de ceux qui pensent que les choses qui vont mal disparaîtront si on ferme et verrouille les portes?» disait-il au magazine britannique The Economist, qui a récemment consacré un dossier à ce sujet.

Dans cette bataille, les partis au Québec sont en train de choisir leur camp. En matière d’immigration et d’identité, le Parti libéral (PLQ) et Québec solidaire (QS) penchent du côté mondialiste, alors que la CAQ se range du côté protectionniste.

Au Parti québécois (PQ), il faudra attendre l’élection du nouveau chef, le 7 octobre, pour connaître son inclination. Des tensions internes sont apparues dans la course à la direction lorsque Alexandre Cloutier a souhaité une bonne fin de ramadan aux musulmans, en juillet, ce que lui a reproché Jean-François Lisée. Le chef par intérim, Sylvain Gaudreault, a pour sa part soutenu, en septembre, que le PQ s’oppose à une augmentation de l’immigration et que le «nationalisme économique» serait l’une de ses priorités de l’automne.

«Les positions sont très claires pour les électeurs», se réjouit le ministre libéral Jean-Marc Fournier en entrevue dans un café de la très multiethnique circonscription dont il est le député, Saint-Laurent, dans le nord de Montréal. D’ici les prochaines élections, les libéraux joueront la carte de «l’ouverture sur le monde», accusant leurs adversaires de susciter «la peur de l’autre», dit-il. «Le nationalisme de la CAQ est fermé et dépassé.»

Dans un courriel intitulé «Ensemble, nous sommes le Québec», envoyé aux milliers de membres du PLQ le 31 août, la ministre de l’Immigration, Kathleen Weil, souligne que «l’immigration a de tout temps contribué au développement du Québec, et la diversité qu’elle apporte est une richesse pour notre société».

Le premier ministre, Philippe Couillard, ne rate aucune occasion depuis quelques semaines d’aborder le sujet. «Tout ce que vous entendez de la CAQ, c’est du négatif, un discours de déclin et de crainte. J’aime mieux parler d’espoir et de réussite. Je ne crains pas l’avenir. J’aime mieux tendre la main que fermer le poing», a-t-il lancé dans son allocution de clôture du congrès des jeunes libéraux, à la mi-août, à Québec.

Prononcer ce discours à ce moment n’était pas une décision anodine. Le PLQ est convaincu que sa position sera rentable auprès des jeunes. «Pour eux, il n’y a plus de frontières. La relation avec les autres communautés culturelles, c’est normal», affirme Jean-Marc Fournier.

Les libéraux ont noté la popularité du premier ministre Justin Trudeau chez les moins de 35 ans, qui ont voté en nombre record aux élections de 2015. Or, Trudeau se positionne comme chef de file du camp mondialiste: il accueille des réfugiés syriens à l’aéroport, visite des mosquées et accepte qu’une femme porte le niqab à une cérémonie de citoyenneté canadienne. «Le parti de la jeunesse, c’est le Parti libéral», dit Jean-Marc Fournier.

Dans le camp caquiste, on juge les libéraux naïfs, attentistes et sans leadership. On repousse du revers de la main les comparaisons entre François Legault et le républicain Donald Trump qu’ont formulées Philippe Couillard et Françoise David.

«Philippe Couillard perd les pédales chaque fois qu’on parle d’identité et d’immigration. Les insultes fusent», rétorque François Legault. Il faut en débattre «sérieusement et calmement», dit-il.

 

La sortie de la Grande-Bretagne de l'Union européenne témoigne de la fracture entre mondialistes et protectionnistes en Occident. (Photo: La Presse Canadienne)
La sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne témoigne de la fracture entre mondialistes et protectionnistes en Occident. (Photo: La Presse Canadienne)

La CAQ propose d’accueillir 10 000 immigrants de moins par année au Québec — ce qui ferait passer les admissions de 50 000 à 40 000 — afin de mieux intégrer chacun d’eux à la société. «Toutes proportions gardées, le Québec reçoit plus d’immigrants que les États-Unis et la France. Et on ne parle pas de pays qui se trouvent dans la situation du Québec: un îlot de francophones dans une mer nord-américaine d’anglophones.»

Il ne s’agit pas d’alimenter la méfiance envers les immigrants, mais de garder une «cohésion sociale», affirme le député de la CAQ Benoit Charette, qui a contribué à l’élaboration de la position nationaliste du parti. «On n’est pas du tout anti-immigration. Je ne sais même pas pourquoi je dois le préciser! Mais nous nous préoccupons de conserver ce qui fait la spécificité du Québec, soit notre langue et notre culture. Ça n’a rien à voir avec l’intolérance, il faut simplement bien faire les choses.» Il rappelle que de nombreux membres des communautés culturelles ont porté la bannière de la CAQ lors des deux dernières élections.

Le combat est tout aussi frontal sur le plan économique entre les mondialistes et les protectionnistes. La CAQ et le PQ s’inquiètent du rachat de Rona, de St-Hubert et du Cirque du Soleil par des sociétés étrangères. «Le Québec devient une économie de succursales», déplore François Legault, qui rappelle l’importance d’avoir de grands sièges sociaux afin de dynamiser le réseau de fournisseurs. Dans l’autre camp, le PLQ préfère célébrer les conquêtes hors frontières des Couche-Tard, Saputo, CGI… «On ne va pas construire un mur autour du Québec», dit Philippe Couillard, ajoutant que depuis 2010, il y a eu trois fois plus d’acquisitions d’entreprises étrangères par des Québécois que l’inverse. «On n’est pas des assiégés.»

Un peu partout en Occident, le camp protectionniste gagne du terrain. Des partis qui y sont favorables ont pris le pouvoir en Pologne et en Hongrie, et ont immédiatement resserré les critères d’immigration et refusé d’accueillir des réfugiés. Le mouvement grimpe dans les sondages en Allemagne, aux Pays-Bas, en Autriche et en Suède. En France, Marine Le Pen et Nicolas Sarkozy cherchent à fédérer ce courant, qui a fait triompher le Brexit en Grande-Bretagne, en juin.

Aux États-Unis, la vague est si forte que le Parti républicain, jadis défenseur des droits et libertés sous Abraham Lincoln et promoteur du libre-échange, a pour candidat présidentiel Donald Trump, qui souhaite fermer le pays aux musulmans, ériger un mur à la frontière avec le Mexique et déchirer l’accord de libre-échange nord-américain. Même Hillary Clinton a dû renier le Partenariat transpacifique, le plus ambitieux accord de libre-échange de la planète, conclu entre 12 pays (dont le Canada), et qu’elle a pourtant contribué à négocier lors­qu’elle était secrétaire d’État!

Le courant protectionniste est soutenu par deux tendances de fond qui secouent les États riches: la faible croissance économique et le déclin démographique.

LAT_13_fracturepolitique_exergue4Les revenus de la classe moyenne stagnent dans bien des pays d’Europe et aux États-Unis, alors que les fruits de la mondialisation ne sont pas également répartis, ce qui engendre de la frustration. Et la perte de la maîtrise des leviers économiques à la faveur de traités internationaux contraignants est souvent montrée du doigt.

Dans une note stratégique rédigée en mai, les économistes de la Banque Nationale notaient que «le puissant élan envers le libre-échange» né après la Deuxième Guerre mondiale «est tombé depuis la crise financière de 2008». Les pays riches peinent à se remettre sur pied et cherchent des solutions. «Les mesures protectionnistes se multiplient aux quatre coins du monde et l’opinion publique adhère de moins en moins à l’idée du libre-échange», écrivaient-ils à l’intention de leurs clients.

Au Canada et au Québec, rares sont les partis qui s’opposent au libre-échange et au commerce international. «Il faut protéger nos sièges sociaux importants, mais on est pro-libre-échange», précise Benoit Charette, de la CAQ.

Pays de seulement 35 millions d’habitants, le Canada doit exporter ses biens et services pour croître; il reste donc un promoteur du libre-échange. Le scepticisme semble pourtant atteindre peu à peu la population, ce qui pourrait influencer le débat politique dans les prochaines années.

Un sondage Angus Reid mené en juin montre qu’à peine 25 % des Canadiens — 26 % des Québécois — jugent que l’accord de libre-échange nord-américain signé avec les États-Unis et le Mexique dans les années 1990 a été «bénéfique» pour leur pays. Une baisse importante, puisqu’en 2003 l’appui s’élevait à 70 %, selon la même maison de sondage. Aussi le premier ministre Trudeau a-t-il senti le besoin d’affirmer que tourner le dos au libre-échange constituerait un «repli» qui se ferait «au détriment de la croissance économique».

Au Québec, si les débats sur la pertinence du libre-échange sont moins forts pour l’instant, le malaise s’incarne davantage dans la perte de symboles comme Rona ou St-Hubert, qui cristallise la crainte du déclin économique.

Le courant protectionniste est également alimenté par les rapides changements démographiques. Le taux de fécondité des pays de l’OCDE étant trop faible pour assurer le renouvellement de la population — sauf au Mexique et en Israël —, les nations se tournent vers l’immigration. Le choc des cultures et des «modes de vie» — pour reprendre les mots de Nicolas Sarkozy — avec une minorité de nouveaux arrivants déstabilise nombre de personnes.

LAT_13_fracturepolitique_exergue3C’est le cas au Québec. Le président de la maison de sondage CROP, Alain Giguère, s’inquiète des chiffres que ses coups de sonde lui renvoient. Depuis plusieurs années, il mène en janvier un grand sondage sur les valeurs des Québécois, dans lequel il glisse une affirmation délibérément provocante: «Globalement, il y a trop d’immigration et cela menace la pureté du pays.» Or, ceux qui se disent d’accord avec cette affirmation sont passés de 35 % à 42 % de 2008 à 2016. «À plus de 40 %, ça commence à être une forte minorité», dit le sondeur, ajoutant qu’il n’est pas étonné que cela se répercute dans le débat politique. Il précise toutefois qu’au Québec il n’y a pas de mouvement anti-immigration aussi fort qu’en Europe. «La tension n’est pas la même.»

La perception des gens a changé depuis la crise financière de 2008, note Alain Giguère. Depuis huit ans, la proportion de Québécois qui sont d’avis que «des forces qui nous dépassent dirigent notre destin» est passée de 43 % à 58 %.

«Il y a un sentiment de perte de maîtrise sur notre vie, explique Alain Giguère. Que ce soit en matière d’emploi, d’immigration ou d’identité, les gens ont l’impression que le monde est de plus en plus complexe, plus incertain, et ils ne savent pas comment l’aborder. Ça attise l’appétit pour trouver des coupables.»

La question de l’intégration des immigrants et du choc des valeurs est plus forte au Québec qu’ailleurs au pays, estime Jack Jedwab, vice-président de l’Association d’études canadiennes et de l’Institut canadien pour les identités et la migration. «Le fait d’être une minorité francophone dans une majorité anglophone en Amérique du Nord rend le sujet plus émotif. Cette conscience d’être un peuple fragile stimule le réflexe protectionniste», dit-il.

Dans un sondage Léger commandé par l’Institut en 2014, Jack Jedwab a pu mesurer cette différence. Près de la moitié des Québécois (49 %) affirmaient que «les groupes religieux ou culturels, comme les juifs, les musulmans et les sikhs, devraient abandonner leurs coutumes et traditions et se comporter davantage comme la majorité». Dans le reste du Canada, la proportion tombait à 23 %.

Les Québécois ne sont pas pour autant racistes ou anti-immigration, selon Jack Jedwab. «On reste un peuple ouvert, mais en raison du fait français et de l’histoire, la plupart se définissent avant tout sous l’angle culturel», dit-il. La question de l’intégration des nouveaux arrivants est importante, ajoute-t-il, et elle pourrait prendre de l’ampleur dans le débat politique. Ce qui pourrait accentuer le choc entre les mondialistes et les protectionnistes.