Société

Lettres du gouverneur général aux Canadiens

Alors que son mandat de gouverneur général du Canada tire à sa fin, David Johnston livre dans un recueil ses réflexions, certaines élogieuses, d’autres plus critiques, sur le pays qu’il aime tant.

David Johnston (Photo: Sean Kilpatrick/La Presse Canadienne)
Le gouverneur général David Johnston, lors d’une entrevue à Rideau Hall en 2015. (Photo: Sean Kilpatrick/La Presse Canadienne)

Il est rare qu’un gouverneur général en fonction sorte de sa réserve habituelle pour présenter ses idées sur le pays dans un bouquin. C’est le défi que relève Son Excellence David Johnston dans Je vous écris: Lettres aux Canadiens.

Son ouvrage, paru tout récemment en traduction française (La Presse), prend la forme de 50 lettres écrites à des Canadiens de tous les milieux: à un simple enseignant, au maire de Québec, Régis Labeaume, à la championne olympique de patin et de cyclisme Clara Hughes, à un major des Forces armées canadiennes, à un jeune Inuit de Repulse Bay ou au milliardaire Stephen Jarislowsky.

Celui qui a grandi à Sault-Sainte-Marie, en Ontario, a joué au hockey avec l’élite sportive universitaire, a étudié dans des établissements prestigieux, a été professeur de droit, vice-chancelier de l’Université McGill pendant 15 ans, puis de l’Université de Waterloo pendant 11 ans, et qui a accueilli chez lui les grandes personnalités de ce monde ne cache pas son admiration pour ses compatriotes, «des gens de paix, de respect et de tolérance, de bonté et d’honneur». Le Canada est un pays juste et bienveillant, dit-il, mais il y a encore à faire pour le rendre meilleur.

L’actualité a joint David Johnston à sa résidence officielle, Rideau Hall, d’où il nous a parlé avec verve des institutions canadiennes, d’éducation et de hockey!

Votre livre est un hommage à votre patrie, mais il ne ménage pas la critique. Un gouverneur général en titre peut-il se permettre de brasser la cage? 

J’adore mon pays, et mon expérience des six dernières années m’a montré qu’il est même mieux que je le croyais! Mais il reste bien des choses à accomplir. Mon respect et mon amour pour le Canada supposent aussi le devoir de parler de nos faiblesses et des domaines où nous sommes vraiment à la traîne.

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Je vous écris : lettres aux canadiens, par David Johnston, La Presse, 336 p.

Dans une de vos lettres, vous félicitez Céline Dion pour ses réussites. Vous concluez en affirmant que le Canada serait terne sans la culture francophone. Est-il encore nécessaire d’appuyer sur cette contribution?

Je pense que oui. J’en suis un bon exemple. Lors de mon assermentation, je tenais un livre sur Samuel de Champlain. J’avais toujours imaginé Champlain en conquistador débarqué avec ses soldats et marins pour planter le drapeau de la France et imposer la foi catholique. Mais grâce à ce livre, je me suis rendu compte que je n’avais rien compris de ce personnage historique incontournable, qui a appris plusieurs langues autochtones et qui s’est lié d’amitié avec presque toutes les tribus. Champlain a imposé l’État de droit et il a fait siennes la diversité et l’inclusion. Il croyait, finalement, aux valeurs du XXIsiècle! Nous avons besoin d’une meilleure intercompréhension de nos deux cultures fondatrices, mais aussi des autres cultures de notre territoire, y compris celles des Premières Nations.

C’est le sens de votre lettre à l’ex-greffière du Conseil privé, la première fonctionnaire du gouvernement fédéral…

Dans la société canadienne, les résultats ne sont pas très satisfaisants en ce qui concerne la diversité et l’inclusion. J’y vois de la complaisance. Les Canadiens devraient être plus tournés vers le monde extérieur, accueillir le changement plutôt que de le fuir. Selon moi, c’est un combat continuel. Nous devons susciter en nous la curiosité, la détermination et la ténacité.

Vous écrivez à l’économiste Marcel Côté (décédé en 2014), avec qui, en 1995, vous avez publié un livre sur les coûts financiers d’une victoire du Oui au référendum. Pourquoi revenir sur le sujet?

Je voulais redire à quel point nous sommes chanceux, au Canada, de vivre selon deux traditions, anglaise et française. Tout ce que j’ai vu depuis 20 ans a renforcé mes convictions à cet égard. Si le Québec s’était séparé il y a longtemps, il ferait probablement partie des États-Unis aujourd’hui. Il aurait été très difficile pour le Québec de préserver sa culture en dehors du Canada.

Vous ne ménagez pas la critique pour ce grand symbole de la culture canadienne, le hockey, où l’on tolère trop la bagarre. À quoi cela tient-il, selon vous?

Le problème tient à la manière employée pour intéresser le public nord-américain. On a imaginé «vendre» ce sport comme un divertissement parce que l’on croyait que les spectateurs ne comprendraient rien aux subtilités du jeu et aux compétences requises. Personnellement, je pense qu’on devrait tester cette hypothèse avec une étude de marché! Certaines voix prétendent que si on bannissait la mise en échec et les bagarres, ce type de conduites dangereuses seraient remplacées par d’autres tout aussi dangereuses. Mais ça, ça se gère par les pénalités! Aucun autre sport d’équipe ne permet la bagarre!

Dans une lettre adressée à une enseignante d’histoire d’Ottawa, vous vous portez à la défense du système monarchique. Qu’est-ce que le Canada aurait à perdre à devenir une république?

Nous perdrionss une forme de gouvernement qui nous a bien servis depuis des siècles. Si vous faites la liste des 10 pays dont le système de gouvernance suscite le plus de respect et d’admiration, elle inclura la Norvège, la Suède, le Danemark, le Royaume-Uni, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Canada. Tous ont pour point commun de séparer clairement la fonction de chef d’État de celle de chef de gouvernement — ce qui n’est pas le cas aux États-Unis. Eh bien, ce sont toutes des monarchies constitutionnelles. Le système fonctionne et on doit le maintenir. Entre-temps, concentrons plutôt notre énergie sur des défis plus fondamentaux.

Comme l’éducation?

À mon avis, le Canada a travaillé fort à renforcer l’égalité des chances — je dirais même que nous figurons parmi les trois ou quatre meilleurs pays au monde à cet égard. Mais il reste encore deux défis: continuer d’améliorer l’accès et aspirer à davantage d’excellence. L’un n’exclut pas l’autre. Aux Pays-Bas — dont la population est moitié moins nombreuse que la nôtre —, neuf universités se classent dans les palmarès des 100 meilleurs établissements au monde, contre seulement trois canadiennes.