Société

Petit guide de survie intellectuelle

À l’époque politisée dans laquelle on vit, il est plus que jamais essentiel de savoir écouter et se faire comprendre, afin d’avoir des débats productifs.

Illustration: Iris Boudreault pour L’actualité
Illustration: Iris Boudreault pour L’actualité

Il faut parfois écrire des chroniques désespérantes. Elles sont des électrochocs. Des prises de conscience qui, à moins d’alimenter le mépris, les préjugés ou toute autre posture régressive, génèrent chez leur auteur comme chez le lecteur une réflexion sur l’état du monde dans lequel nous vivons.

Pour faire simple: je les vois comme un signal d’alarme. Même si on peut les considérer comme alarmistes.

En recevant ma précédente chronique, sur l’impossibilité de débattre dans une ère postfactuelle, où toutes les opinions se valent, ma boss a eu le réflexe de m’écrire: «Et il n’y a pas d’espoir?»

La réponse méritait mieux que quelques lignes, petite lueur vacillante dans les ténèbres.

La voici donc, cette réplique à moi-même, alimentée par la parution d’un ouvrage du philosophe et professeur Jocelyn Maclure. Intitulé Retrouver la raison, le livre est non seulement un efficace prêche en faveur d’un débat démocratique assaini, mais c’est aussi un modèle de rhétorique affranchi des slogans et des sophismes qui sont trop souvent les outils de nos plus grossiers commentateurs.

Son constat: nous vivons une époque politisée, où les débats publics abon­dent. Et si l’auteur déplore, comme moi, la difficulté d’avoir une conversation productive, il refuse de se laisser abattre.

«J’ai longtemps cru qu’il valait mieux ne pas répondre à ceux qui occupent l’espace médiatique avec des discours trompeurs et caricaturaux, mais je me suis ravisé. La politique de la chaise vide n’est pas une bonne idée», expose-t-il posément.

Le voilà, tandis que je sombre dans le pessimisme, qui fait le pari de l’intelligence qui nous élève. Et il donne envie de le suivre. D’abord en appliquant quelques-uns de ses conseils afin de maintenir le débat en haut de la ceinture. Voire du cou.


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Sa proposition principale pour amorcer le débat: trouver le terrain d’entente duquel partir. Un point commun, qui valide l’intelligence de l’autre. «Tu peux dire à un conspirationniste que tu partages avec lui l’importance qu’il accorde aux faits, le doute et la conviction qu’on nous ment parfois», dit-il. Ensuite, poursuis-je, il s’agira de voir comment sa méthode paraît viciée, en démontant les mécanismes de la paranoïa tout en répétant l’importance de se baser, comme en sciences, sur des faits avérés. Ce qui ne veut pas dire non plus d’avaler des couleuvres.

Normand Baillargeon partage cette idée d’écoute. Celui auquel on doit le Petit cours d’autodéfense intellectuelle et qui agit de plus en plus comme penseur public en intervenant régulièrement dans les médias croit qu’on ne doit pas rejeter du revers de la main les discours qui nous déplaisent. «Une montre brisée donne la bonne heure deux fois par jour, illustre-t-il. Il se peut qu’une personne que je n’aime pas ait parfois raison. Il faut savoir écouter ceux qui pensent différemment.»

Les deux philosophes déplorent d’ailleurs que, à gauche comme à droite, certains considèrent que leur posture morale les exempte de la rigueur nécessaire au discours politique. Ce qui mène souvent aux attaques personnelles.

Et tout ce cirque, que Baillargeon décrit comme une sorte de festival de «l’attaque ad hominem sur l’acide», ne sert rien ni personne. À moins, exclurais-je, que l’on soit l’un de ces détestables personnages dont le fonds de commerce est la petite haine de l’autre, drapée dans une liberté d’expression qui est surtout celle de s’enrichir en validant des opinions qui viennent des tripes plutôt que de la tête. Et qui ne sont donc pas des opinions, mais des préjugés.

Contre ceux-là, il n’y a parfois rien à faire, observe Maclure. «Mais il y a des gens qui écoutent, autour, et dont l’opinion n’est peut-être pas entièrement faite. Ceux-là, en étant rigoureux, on peut les convaincre»

Le monde ne va pas merveilleusement, donc, mais peut-être pas si mal non plus. Faudra apprendre à critiquer sans sombrer dans la déprime ni être obsédés par nos reculs. Comme le disait Orwell, que cite Maclure: le progrès n’est pas une illusion, mais il est lent, et toujours décevant.

Dans une époque où tout va vite et où l’on refuse trop souvent de perdre pour ensuite gagner, pas surprenant que nous soyons si nombreux à nous égarer dans les ténèbres.