Société

Petits bricolages avec la mort

Lorsqu’on vit un deuil, l’art peut parfois nous redonner goût à la vie, même quand l’air est saturé par l’odeur de la mort et que cela nous coupe l’appétit.

Illustration: Iris Boudreau pour L’actualité
Illustration: Iris Boudreau pour L’actualité

À la fin du film, le gars à côté de moi pleurait doucement. Le type devant n’avait plus touché à son popcorn depuis une heure. Personne ne s’est levé avant la fin du générique. Répondant au code tacite d’une procession funèbre, nous avons marché en silence jusqu’à la sortie.

Nous venions de suivre le prince des ténèbres de la chanson qu’est Nick Cave jusqu’au fond d’un tunnel. Celui de la création d’un disque pour cet auteur-compositeur australien culte, qui, à presque 60 ans, continue de susciter la fascination avec des musiques qui évoquent, en 16 albums pour la plupart géniaux (en plus de ceux de ses groupes de jeunesse et de sa formation, Grinderman), un univers inquiétant, dominé par la souffrance et la mort.

Plane cependant sur son plus récent essai une ombre particulière. Un peu avant l’enre­gistrement de Skeleton Tree, auquel on assiste tout au long de ce superbe film qu’est One More Time With Feeling, l’un des deux fils de Cave est mort à l’âge de 15 ans. Tombé en bas d’une falaise en bord de mer.

Au bout d’une heure, ce film sur le travail de création devient un documentaire sur le travail de deuil, et sur les bidouillages que l’on fait avec la mort pour oublier l’absurdité d’une vie qui peut ainsi se terminer brutalement. Cave en discute. De même que de ses textes, glau­ques, dont il chasse cependant toute prétention prémonitoire. On côtoie sa femme, designer, plongée dans sa collection de vêtements pour mieux penser à autre chose. On traverse leur maison: la chambre de l’adolescent, le silence des murs peints en blanc, les bottes de pluie alignées sur le paillasson. On voit la mer. La falaise.

Cela fait 25 ans que j’observe Nick Cave danser au bord du précipice, convoquant la mort et la violence du monde, puis la tendresse de ses amours, dans une œuvre monumentale, inégale, qui est un splendide foutoir, comme l’est la vie.

Cela fait au moins aussi longtemps que, comme lui, je me convaincs que de tenir la mort tout près m’immunise un peu contre elle. Que je ne serai, à tout le moins, pas aussi surpris par son arrivée si j’en parle, si je lis sur elle, si j’écris à son sujet. Comme si la nommer lui enlevait de son pouvoir.


À lire aussi:

Les barbares de salon


Sauf qu’avec ce film j’ai de nouveau compris que ce n’était pas vrai. Que la mort arrive et qu’on n’y est jamais préparé. Surtout pas à celle des autres. Ceux qu’on aime.

La mienne? Elle m’effraie, bien sûr. Mais jamais autant que le chagrin, la trahison, les regrets, l’ennui. Jamais comme la brûlure vive de la perte.

Je suis retourné voir le film où j’avais découvert Cave quand j’avais 18 ans. Les ailes du désir, de Wim Wenders. Dans l’avant-dernière scène, alors que l’ange et la trapéziste se rencontrent, c’est lui qui chante sur scène.

Je ne savais trop ce que j’y trouverais. C’est surtout le poème omniprésent de l’Autrichien Peter Handke qui est venu à ma rencontre. Une sorte d’hymne à la pureté de l’enfance, à ces désirs et ces questions immenses qui y sur­gissent et nous habitent ensuite, et pour toujours: «Pourquoi suis-je moi et pourquoi pas toi? […] Comment se fait-il que moi qui suis moi, avant de le devenir je ne l’étais pas, et qu’un jour moi… qui suis moi, je ne serai plus ce moi que je suis?»

«On dit toutes sortes de choses lorsque ces drames surviennent, dit Cave dans le film. Des choses comme: il vit toujours, mais dans nos cœurs. Et c’est vrai, mais en même temps, c’est un mensonge. Il ne vit pas, il n’est plus là.»

Le poème de Handke répond à cette idée. Une sorte de chute de l’ange où l’innocence est pulvérisée. Et ce film, ces films, ce sont des hymnes à l’art lui-même. À son utilité.

Pas parce qu’il recolle vraiment les morceaux ou nous immunise contre ces événements terribles qui ponctuent l’existence. Ce que nous disent Cave et Wenders, c’est qu’au fond, une œuvre comme celle-ci, ce sont de petits bricolages avec la mort, la vie. Ce sont de petites maisons où habitent nos questions sans réponses, et où l’on se réunit.

L’art pour ne plus être seul avec sa stupeur. L’art comme cet inconnu qui nous sauve du froid au milieu de la tempête. L’art qui nous redonne goût à la vie même quand l’air est saturé par l’odeur de la mort et que cela nous coupe l’appétit.

Il n’aide pas à comprendre. Parce qu’il n’y a rien à comprendre. Sinon que cette chose, plus grande, qui nous unit et nous fait nous rencontrer grâce à ces œuvres, c’est peut-être ce qui ressemble le plus à une âme commune. Peut-être aussi à l’idée que je me fais de Dieu. Un dieu bricoleur qui refuse obstinément de nous remettre les plans de son édifice, où l’art se charge d’allumer, parfois, la lumière.

**

David Desjardins est chroniqueur et vice-président de l’agence de marketing de contenu La Flèche.